LES EVASIONS DE RAPIDIUS N° 4
LA FIOLE
ROUGE (suite)
— Ah ! Merci docteur !
Le docteur me quitta bientôt, après avoir rédigé une courte ordonnance qu'il laissa au gardien.
Je ne tardai pas à recevoir la visite que je craignais, celle du directeur.
Ce fonctionnaire était d'une humeur exécrable. Je supposais d'ailleurs, bien que la vue d'un hôte aussi incommode que moi ne pouvait guère lui produire une impression agréable.
Son entrée en matière fut assez brutale.
— Il paraît, me dit-il, que vous en échapperez... Je le regrette ! Je regrette aussi que le règlement ne me permette pas de vous punir ; en effet, le règlement n'interdit pas aux détenus de chercher à s'évader. S'il en était autrement, je vous ferais payer cher vitre tentative d'évasion.
Le directeur marchait de long en large, il poursuivit :
— Mais je vais prendre contre vous des mesures plus rigoureuses encore... Vous les connaîtrez quand vous serez rentré en cellule !
Il ordonna au gardien :
— Ne le perdez pas de vue... Surveillez ses gestes jusqu'à ses regards. Et ne répondait à aucune de ses questions.
Le gardien salua militairement en disant :
— J'ai compris, monsieur le directeur.
Au même instant, le détenu infirmier entra.
— quel est cet homme ? Demanda le directeur.
Le gardien resalua militairement.
— Monsieur le directeur, c'est le détenu de service. Il est de tout repos ; en effet il est sourd et muet.
— Très bien... Quel seul avec vous, le médecin et l'aumônier, il ait accès ici.
Quand le directeur fut sorti, la figure du gardien respira un visible soulagement. Moi-même, j'éprouvai une sensation de mieux-être. Tout de même, j'avais redouté une entrevue plus orageuse. Il est vrai que je gardais l'aimable promesse de « mesures plus rigoureuses encore » pour le jour où je quitterai l'infirmerie. Je prévoyais bien de l'agrément.
D'autre à ma place, eussent estimé leur nouvelle situation pire que la précédente. La solitude de la cellule leur eût paru plus favorable malgré tout, que le voisinage immédiat d'un gardien.
Une vieille habitude des prisons me faisait tenir un raisonnement tout différent.
Le gardien qui, toutes les cinq minutes ou dix minutes, jette par l'espion, un regard investigateur dans la cellule est d'autant plus redoutable qu'il est insaisissable... Le prisonnier ne l'aperçoit que rarement, on peut lui adresser que quelques rares paroles ; il reste toujours vis-à-vis de son surveillant dans la position de détenu.
En revanche la cohabitation du geôlier et du prisonnier permet celui-ci de rompre bientôt l'étroite surveillance dont il est l'objet.
Il arrive assez rapidement à obtenir la confiance de son gardien qui, après tout, n'est qu'un modeste employé le plus souvent peu psychologue. La surveillance se relâcha bientôt, car dans le service le plus scrupuleux, il y a des « fuites » et qu'est-e donc quand le gardien est devenu en quelque sorte l'ami de son détenu, quand il finit par oublier — ne fut-ce que pendant cinq minutes — que ce détenu n'est ni un confident ; ni un ami, mais un prisonnier numéroté dont il a la charge ?
Ne criez pas à l'exagération au paradoxe j'ai vu à ce point de vue des choses extraordinaires. Je connais un escroc de génie qui emprisonnait à la suite de détournements cent fois racontés dans les journaux, invente dans sa cellule une nouvelle escroquerie dont son gardien fut la première victime ; il lui emprunta toutes ses économies en vue d'un abracadabrant procès en héritage.
Et il ne faut pas oublier que le gardien est, lui aussi un prisonnier ; il passe sa vie entre les murs sombres des geôles et ne tarde pas à considérer les hommes dont il a la surveillance comme des êtres normaux vivant d'une existence normale, à la suite d'aventure tout à fait banale.
C'est pourquoi, à la longue de véritables amitiés finissent par uni les gardiens et détenus, surtout si les nécessités d'une surveillance spéciale les ont fait voisiner pendant quelques temps.
Le fait ce que je ne tardai pas à être au mieux avec mon gardien.
En dépit du règlement et des recommandations directoriales, il se mit bientôt à bavarder avec moi.
— Bah ! Me disait-il, mon métier n'est pas plus rigolo que le vôtre.
— Vous êtes certainement pas plus mécontent de votre sort je ne le suis du mien.
— Qu'en savez-vous ?
— Vous pouvez sortir, vous !
— Oui, je sors tous les soirs, c'est-à-dire que je rentre tous les matins... Fichue profession ! D'abord je devrais être surveillant chef depuis un an... je suis victime d'une injustice.
Ainsi j'étais tout de suite placé sur un terrain favorable pour gagner la sympathie de mon gardien, car les gardiens de prison — ainsi que tous les petits et les gros fonctionnaires de l'État — ont comme sujet favori de conversation, l'injustice dont ils sont, parait-il victime. Le préfet de deuxième classe trouve scandaleux qu'il ne soit pas de première classe ; le garde chiourme à neuf cents francs par an estime qu'en ne lui accordant pas,le chevron qui lui voudra cinquante francs de plus par an, ses chefs se rendent coupables de la plus grande iniquité des temps modernes.
Je m'intéressai passionnément — en apparence — aux fortunes administratives de ce pauvre homme qui s'appelait Ma resq et ne cessait de me dire qu'il était né pour faire un autre métier.
— Nous pouvons bavarder, me disait Maresq, l'infirmier est sourd comme un pot.
En effet, le détenu qui faisait les gros travaux de l'infirmerie glissait entre nous comme un spectre ; être sourd et muet dans une prison, n'est-ce pas être doublement prisonnier ?
Bientôt le médecin m'autorisa à me lever... J'étais dans les meilleurs termes avec mon gardien qui pouffait aux folles histoires que je lui racontais.
Mais mon plan n'était pas d'amuser ce bon M. Maresq. Je voulais reprendre l’œuvre commencée et si malheureusement entravée par un accident stupide... M'évader ! Toutes mes pensées convergeaient vers ce but suprême.
Il était temps, d'ailleurs, d'aviser ; le médecin m'avait donné à entendre que mon rétablissement devant être bientôt complet, j'aillais être réintégré dans une cellule ordinaire... Et je songeais aux mesures exceptionnellement rigoureuses qui allaient être appliquées.
Comment m'y prendre pour profiter des circonstances qui m'offraient ?
Je pouvais offrir la forte somme à Maresq pour qu'il facilite mon évasion. Je ne manquais pas d'argent; n'avais pas des comptes ouverts dans plusieurs banques de Bâle, d'Anvers et de Londres ?
Mais si Maresq repoussait ma proposition, ma situation s'aggravait.
Autre moyen héroïque, celui-là ; maîtriser le gardien, prendre ses vêtements, m'en affubler et compter sur des dieux cléments, pour sortir sans anicroche de la prison.
Mais cette tentative me paraissait bien aléatoire.
Recommencer mes patients travaux du UN bis ? Il n'y fallait pas songer.
J'allais me décider à offrir de l'argent à Maresq — qui mécontent de son sort et peu soucieux de devoir professionnel, l'eût peut-être accepté — quand un incident dirigea mes recherches d'un autre côté...
En dépit du règlement, j'étais seul dans l'infirmerie, le détenu sourd et muet quand d'un geste maladroit je renversai mon gobelet.
A ce moment même, je surpris le mouvement brusque chez l'infirmier qui, pourtant ne se tourna pas vers moi.
Évidemment il avait entendu... Ce sourd-muet n'était donc pas plus sourd que moi et, sans doute, il n'était pas muet le moins du monde.
Je voulus en avoir le cœur net.
A mi-voix je dis au simulateur :
— Fais pas l'idiot... J'ai compris ton truc !
L'homme ne broncha pas.
Est-ce que je m'étais trompé ?
J'insistai :
— Ne crains rien, tu peux te confier à moi. Rapidius ne vend pas les amis. Voyons, ce dont se faire envie de parler, depuis le temps que tu as le bec cousu !
L'homme poussa un soupir, puis brusquement il se décida :
— C'est vrai, me dit-il à voix basse ; vous avez vu dans mon jeu... Oui ! Ça fait du bien de parler. Il y a six mois que je n'ai pas dit « ouf ».
— Pourquoi ?
— Parce que c'est encore le meilleur moyen de ne pas faire de tort aux camarades qui sont restés dehors, et aussi de ne pas sen faire à soi-même. Les juges savent si bien nous entortiller. Aussi, rien de tel de se faire passer pour sourd-muet ; pas de danger comme ça d'avoir la langue trop longue ! Mais c'est dur, surtout dans les commencements. Ah ! Ils m'en ont fait voir, les juges, les mouchards, les gardiens toute la séquelle !
— Ils t'en ont fait voir, mais ils n'ont rien pu te aire entendre. C'est très bien. Comment t'appelles-tu ?
— On m'appelle Labriche — mais c'est pas la peine de m'appeler ; je ne réponds pas !
Maresq rentra et l'infirmier se referma dans son silence obstiné. Mais quand nous fûmes seuls à nouveau, je dis à Labriche :
— Je connais ton secret... Compte sur moi. En revanche, puis compter sur toi !
— Faut voir...
— Ne crains rien, je ne te compromettrai pas.
— Alors, ça va...
Labriche était décidément d'une prudence exemplaire.
— Tu vas librement à la pharmacie ?
— Parfois...
— Veux-tu me rendre un service ?
— Si c'est possible.
— Écoute... Peux-tu me dénicher un flacon de chloroforme ?
— Pourquoi faire ?
— Que tu es curieux !
— C'est que je ne veux pas aller au cachot.
— Tu n'iras pas... Et si tu m'apportes ce flacon, je te donnerai beaucoup d'argent. Tu sais, la parole de Rapidius vaut la signature d'un banquier. Et puis, si tu ne « marches » pas, si tu n'es pas un ami, c'est bien simple, je vends la mèche ; je e dénonce comme simulateur.
Labriche ricana :
— Tu es décidément moins fin que je ne le croyais... Tu parles de dénoncer ; eh bien, c'est moi qui vais dire au gardien que...
Le métier d'évadé — n'était-ce pas mon métier ? — oblige à des décisions brusques. D'un bond, je me précipitai sur le pauvre Labriche ; tout en lui enfonçant la main dans la gorge pour l'empêcher de crier, je le renversai sur le lit ; je me retirai ma main que lorsque le pauvre diable, débilité par le régime de la prison, est perdu connaissance. Alors, je rabattis sur lui les couvertures, non sans lui avoir préalablement pris son tablier que je ceignis et son capuchon dont je me couvris la tête. Ainsi j'étais métamorphosé en infirmier ; j'étais devenu Labriche. Le gardien entra et me fit signe de le suivre. La chance voulut qu'il me conduisit à la pharmacie où, par geste, il m'ordonna de ranger sur des rayons un grand nombre de fioles étiquetées.
( A SUIVRE 14 SEPTEMBRE )