L'AMI D'ENFANCE
L ' AMI D ' ENFANCE
COMMENT ON TRASPORTE UNE AURUCHE
UNE ANECDOTE SUR EUGENE CHAVETTE
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L ' AMI D ' ENFANCE
A PARTIR DU 1er NOVEMBRE RENDEZ-VOUS SUR
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Robert ouvre à peine la bouche qu'on voit qu'une dent incisive lui manque. C'est moi qui l'a cassée avec une de mes flèches, quand nous étions petits, et je l'ai cassée si nettement que Robert a cru que c'était par adresse. Après un moment de stupeur et d'inquiétude car ses lèvres saignaient, je l'ai cru comme lui. Le coup de maître nous honore l'un et l'autre et Robert rit à ma rencontre.
— C'est vous qui me l'avez cassée, dit-il.
— C'est moi, Robert je me rappelle ; ça ne t'enlaidit pas.
— Et ça m'est bien commode pour siffler, répond Robert qui zézaie un peu. Je vous garantie que je ne crains pas un merle aux alentours.
Ce souvenir nous rapproche et nous attendrit.
Et je l'aime encore, mon ami robert parce qu'il est de son village et qu'il refuge de le quitter. Paris ne l'attire jamais ; il l'ignore, il prétend que c'est une ville comme une autre et il ne fait pas le projet d'y aller pour l'Exposition.
Il vit content. Homme de journée, il travaille à la terre plus qu'il ne veut. Quand il a fini chez les autres il s'occupe dans son jardin. Il ne décesse pas, il gagne largement de quoi ne pas mourir de faim. Sans être gros et gras, il se porte bien. Il mange surtout du pain ; il mange aussi beaucoup de salade et de caillé. Il boit de l'eau fraîche et l'air pur est à discrétion.
Sa main râpe un peu la mienne, ses oreilles gelées par le froid, grillées par le soleil semblent avoir été, comme des feuilles, en proie aux bêtes, mais il a l’œil vif et il se tient ferme. Si la teinte de ses cheveux est indéfinissable, je peux lui dire sans le flatter qu'il n'en a pas un de blanc et qu'il vieillit moins que moi.
Tout de suite il me tend sa tabatière.
— Merci, lui dis-je, je n'en use pas et j'avoue que tu m'étonnes.
— Pourquoi ? Dit Robert.
— Parce que tu prises, à ton âge, comme une vieille femme, comme ma tante.
— Une prise fait du bien au cerveau, dit Robert.
— Oui, je sais, elle dégage, mais quelle vilaine habitude pour un jeune homme ! Tu l'as depuis longtemps ?
— Depuis la mort de mon père.
— Quel rapport ? Priserais-tu ton chagrin ?
— Oh ! Non, dit Robert. Tenez avant de mourir mon vieux papa m'a fait cadeau de cette tabatière.
— Une queue de rat ?
— Oui, elle n'est pas jolie, elle est en écorce de bouleau ; mon père y tenait fort. Il l'aimait mieux qu'une tabatière en argent. D'ailleurs il n'avait pas le choix ; il n'a jamais possédé que celle-là et jamais il n'a pu la perdre. S'il me la donne, me suis-je dit, c'est qu'il désire que je m'en serve, et aussitôt j'ai puisé dedans.
— De sortes que tu prises non par goût mais par respect pour la mémoire de ton père.
— Je n'ai eu aucun mal à m'y habituer, dit Robert. La première prise m'a été agréable, c'est plus sain que le tabac fumer et plus économique.
— Et tu fais plaisir à ton père qui est mort.
— Peut-être. Chaque fois que j'ouvre ma tabatière, je pense au vieux.
— Chaque fois ?
— Presque.
— Tu l'aimais donc bien ?
— Oui, dit Robert, c'était un travailleur et un homme juste.
— Il ne t'a laissé qu'une tabatière en héritage.
— Il me l'a laissé avec la maison paternelle.
— Celle que tu habites ?
— Oui.
— Tu y est convenablement logé ?
— Elle est grande ; elle es un peu humide mais je suis dehors toute la journée, je ne rentre que pour me coucher, l'humidité ne gêne que la bourgeoise qui reste à la maison.
— Quelle bourgeoise ?
— Ma femme.
— Tu es marié ?
— Oui, comme vous.
— Elle est gentille ta bourgeoise ?
— Comme la vôtre.
— Fichtre !
— Sûrement elle est assez pour moi et nos deux têtes ne font pas plus mal que d'autres sur l'oreiller
— Tu as des enfants ?
— Deux comme vous, un garçon et une fille comme vous ; mais j'ai peut-être eu tord de ne pas me demander si j'avais aussi comme vous de quoi les nourrir.
— Bah ! Robert tu es plus riche que moi et plus heureux.
A ces mots, Robert éclata de rire et siffle un air joyeux par le trou de sa dent ; c'est toute sa réponse et il n'y a pas moyen de discuter.
— Filtre à ton aise, lui dis-je, tu ne m'empêcheras pas de venir habiter plus tard une maison près de la tienne.
— Quand vous aurez votre retraite ,
— C'est ça.
— Moi, je suis tout retraité, dit Robert et je vous attends.
— Nous finirons nos jours porte à porte.
— Tant mieux ! Dit Robert ; vous n'êtes pas fier et vous aimez le peuple.
— J'en suis, Robert. Pourquoi ricanes-tu encore, tu es insupportable. Ne crois-tu pas que je serai ton camarade comme quand j'étais petit ?
— Si, si, dit Robert redevenu sérieux, et le soir nous jouerons aux cartes l'un chez l'autre.
— Je te le promets et nous boirons des brûlots d'eau-de-vie sucrée, et nous lirons des livres à la veillée ; lis-tu quelquefois ?
— Je lis des livres de la bibliothèque communale.
— Lesquels ?
— Des livres d'histoires.
— De France ?
— Non, d'indiens, ils rampent à travers la brousse ; brusquement ils se dressent et dévastent les plantations. Malheur ! Je frémis je sue dans ma chemise. Voilà les livres que je dévore. Et vous ?
— Moi aussi. Et nous ferons des promenades au soleil, comme aujourd'hui. Regarde notre pays Robert ; est-il beau ! Ce grand pré au fond que traverse l'Yonne, est-il vert ?
— Il ferait un fameux champ de tir.
— Un champ de tir ! Quelle drôle d'idée. C'est un pré ou pousse une herbe de la meilleure qualité.
— Un pré qui vaut de la monnaie, dit Robert.
— Un pré ou nos magnifiques bœufs blancs profitent. Pourquoi veux-tu mette à leur place des soldats ?
— Alors ?... Et là-bas de l'autre côté de la rivière vois comme ce clocher brille au soleil couchant !
— Matin ! Ce qu'on le bombarderait du point où nous sommes.
— Encore ! Qu'est-ce qui te prend ? Voilà tout ce que cette nature t’inspire ? Tu parles comme un général, tu souhaites donc la guerre ?
— Oh ! Non, s'écrie Robert, non,non, pas de guerre ! Je ne m'occupe jamais de politique. Le gouvernement m'est égal, j'accepte n'importe lequel à la condition qu'il nous préserve la guerre. Je n'ai peur que de la guerre.
— Et tu voulais, il n'y a qu'un instant saccager cette prairie et abattre ce clocher à coups de canon.
— J'ai dis ça comme j'aurais dit autre chose.
— Prends garde, Robert on t'écoute ; tu jette en l'air des mots qu'on rattrape et qu'on répète. Ce que tu dis comme tu dirais autre chose, on assure que tu le penses. Tes paroles les plus insignifiantes en fait de l'opinion public. Parce que tu préfères ton village aux villages voisins, des gens qui e connaissent mal affirment que tu détestes l'étranger ; s'ils t'avaient entendu tout à l'heure, hommes pacifiques, ils jureraient que tu ne songes qu'à égorger tes frères.
COMMENT ON TRASPORTE UNE AURUCHE
Les élégantes dont les chapeaux s'enorgueillissent des plumes célèbres de l'autruche ne se doutent pas du mal qu'on a à transporter seulement un de ces grands oiseaux. L'autruche étant complètement stupide, prend facilement peur, même lorsque capturé depuis longtemps ou née dans une ménagerie ou un jardin zoologique, les gardiens veulent l'approcher et la saisir. L'énorme oiseau d'un coup de bec, fendrait le crâne le plus solide et ses ailerons musclés sont des armes rapides et dangereuses. L'autruche à d'autres moyens de défense encore et ses ruades briseraient aussi sûrement une jambe d'homme qu'un coup de pied de cheval. Donc lorsqu'on veut transporter une autruche, voici comment on procède. On couvre tout simplement la tête de l'autruche d'un sac de toile. L'autruche dont on a ainsi enveloppé la tête se trouve comme paralysée. Les chasseurs savent très bien, d'ailleurs que l'autruche en liberté se cache souvent la tête derrière un caillou et ainsi, n'apercevant plus le chasseur qui la poursuit, s'imagine dans sa stupide cervelle d'oiseau que puisqu'elle ne voit plus l'ennemi, l'ennemi ne la voit pas davantage.
UNE ANECDOTE SUR EUGENE CHAVETTE
Le spirituel romancier aimait à se livrer à des travaux de menuiserie et autant par hygiène que par goût, faisait un usage fréquent de tous les instruments utiles à l'exercice d'une profession qu'il eût voulu connaître. Un jour il se rendit chez un grand fabricant de meubles du faubourg Saint-Antoine, vêtu d'une longue blouse, coiffé d'une casquette et demanda à être embauché comme ouvrier. A la fin de la journée, le patron, mécontent sans doute de ses services, le fit venir et lui mettant dans la main une pièce de cinq francs, le pria poliment de ne pas se représenter le lendemain. Eugène Chauvette emporta fièrement les cent sous qu'il plaça sous verre sur sa cheminée avec l'inscription suivante :
Argent gagné à la sueur de mon front
Et il contait avec bonne humeur cette historiette.
REVUE NOS LOISIRS DU 22 NOVEMBRE 1908