MOINEAUX SANS NID N° 316
CHAPITRE 316
VALERIE LABEILLE N’ EST PAS MORTE
A PARTIR DU 1er NOVEMBRE RENDEZ-VOUS SUR
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Dès que John eut quitté sa chambre, Robert faillit le rappeler.
« Qu’ai-je donc à me sentir si nerveux ? » Se demanda Montpellier avec inquiétude.
Cependant, il n’osa pas déranger le brave serviteur, tandis que le souvenir de Valérie revenait à son esprit, plus vivant que jamais.
Finalement, il se décida à se coucher et continua à songer à celle qu’il aimait et qui était morte si tragiquement sous ses yeux. Ce drame lui avait causé une douleur atroce.
Fatigué par cette journée de travail, Robert ne tarda pas à s’endormir.
Il y avait un peu plus de deux heures qu’il se reposait lorsqu’il se réveilla en sursaut.
La chambre était plongée dans une obscurité totale.
« Mon Dieu, murmura Montpellier, bouleversé par une joie intense, je sens qu’elle est revenue ! »
— Oui, chuchota la voix mystérieuse et veloutée, je suis revenue mon amour !
— Valérie ! Balbutia Robert.
— Je suis revenue pour te dire un ultime adieu, ajouta le douce voix, tendis qu’à nouveau deux lèvres chaudes et frémissantes se posaient sur sa bouche.
Cette fois, le jeune homme se sentit en proie à une grande inquiétude.
Alors qu’il délirait, il n’avait pas établi nettement la différence existant entre la réalité et la fiction ; amis cette nuit, en plein possession de ses facultés mentales, il réagissait bien différemment.
De plus, ce baiser long et passionné confirma ses soupçons. Il réalisa soudain, que l’être mystérieux qui l’étreignait avec passion était bien fait de chair et de sang.
Robert éprouva, alors, le besoin irrésistible d’éclaircir immédiatement cette énigme. Mais pour y réussir, il devait continuer à laisser croire au fantôme qu’il était convaincu de son immatérialité.
— tu m’aimes ? Questionna-t-il tendrement.
— Infiniment ! soupira la voix.
— Même morte ? Reprit Montpellier en prêtant l’oreille afin de saisir la moindre inflexion de cette voix.
— Oui !
— Mon Dieu ! Balbutia le jeune homme.
— Je te fais peur ?
— Non, Valérie, tu ne me fais pas peur parce que je t’aime.
— Si tu savais la joie que me donnent tes paroles ! Murmura la voix. (Puis elle ajouta hésitante) :Aimerais-tu mourir, Robert, pour que nous soyons unis à jamais ?
— tu ne le désires pas ? Insista le fantôme. Aurais-tu cessé de m’aimer ? Tu ne veux donc plus mourir cette nuit ?
— Non ! Déclara Robert.
— Oh ! Robert ! Alors, tu ne m’aimes plus !
— Si, je t’aime toujours, affirma Montpellier, mais mon amour est un amour terrestre, continua-t-il lentement, car une idée subite venait de lui traverser l’esprit.
— Ah ! S’exclama douloureusement la tendre voix. Tu en aimes peut-être une autre ?
— Ecoute, Valérie, reprit le jeune artiste. Je t’ai toujours aimée tant que tu as été vivante. Et je te supplie de ne pas m’en vouloir si je te confie que, depuis quelque temps, je pense beaucoup à une autre femme qui m’aime, elle aussi, de toutes ses forces et ... depuis très longtemps !
— Alors, tu l’aimes ? S’écria la voix avec angoisse.
— Je pense sans cesse à elle, je le reconnais !
Un silence pénible suivit, puis la voix ajouta :
— Peux-tu me dire le nom de ... de cette femme ?
— Certainement, Valérie, elle s’appelle ... Alice ! Répondit Robert avec beaucoup de douceur.
— Alice ? Dit la voix.
— Oui, Alice, répéta Robert pour la seconde fois, guettant l’effet qu’il escomptait et qui, d’après ses déductions, devait lui donner l’explication du mystère.
— Tu aimes Alice ? Gémit la voix, après un imperceptible silence.
— Oui ! Je suis forcé de l’admettre ! Murmura sourdement le jeune homme.
Alors, le fantôme l’étreignit passionnément entre ses bras, couvrant son visage de baisers ardents.
Robert glissa sa main sous l’oreiller, en retira son briquet qu’il alluma en le plaçant devant le visage ... de sa visiteuse d’outre-tombe !
Celle-ci ne put retenir un cri de frayeur et de consternation auquel fit écho la voix de Robert qui, à la petite flamme de son briquet venait de reconnaître Alice d’Evreux !
— Je ne m’étais pas trompé ! S’exclama-t-il amèrement.
— Mon Dieu ! Bredouilla la perfide femme, bouleversée.
— Alice ! Qu’as-tu fait ? Gronda doucement Robert.
— Je ... je ne sais que te répondre ! Murmura-t-elle désorientée.
— Tu n’es même pas capable de respecter la mémoire d’une morte ! Reprocha-t-il tristement.
Après quelques secondes d’un lourd silence, la jeune femme releva la tête et déclara, avec un accent de défi :
— Je ne regrette rien de ce qui s’est passé !
— Alice ! S’écria douloureusement Montpellier.
— Oui, je ne regrette rien, reprit-elle avec passion, parce que maintenant, je sais que tu m’aimes !
— Tu vas jusqu’à oublier que nous sommes sous le toit de bon mari ! S’indigna le jeune artiste.
— Tu m’aimes !
— Je ne peux t’aimer, Alice !
— Pourquoi ne peux-tu m’aimer ? Interrogea-t-elle.
— Cela m’est impossible, Alice, et à toi aussi ! Affirma Montpellier.
— Tu te trompes, Robert, moi je t’aimes toujours ! Déclara-t-elle avec force.
— Tais-toi ! N’outrage pas, à plaisir, l’honneur d’un gentleman ! Répliqua-t-il sèchement.
— Tu es le dernier à pouvoir me faire une telle observation ! Répliqua-t-elle ironiquement.
— Tu te trompes, Alice, c’est justement le contraire.
— Ah ! Et pour quelle raison ?
— Parce que cet homme m’a sauvé la vie !
— Décidément, tu n’es pas un ingrat, ajouta-t-elle aigrement.
— C’est la vérité, Alice !
Un second silence suivit, que rompit l’artiste.
— Alice, reprit-il avec embarras, je dois te dire que je regrette infiniment ce qui s’est passé entre nous !
Le beau visage de la jeune femme blêmit et elle s’écria, furieuse :
— Tu cherches donc à m’offenser, Robert ?
— Tu te trompes complètement quant à cela ! Affirma-t-il avec force.
— Tu veux donc oublier que je t’aime, Robert ? Reprit-elle d’une voix vibrante de passion ; et que, malgré tout ce qui a pu se passer depuis de longs mois, je n’ai jamais cessé de t’aimer ?
— Alors, tu dois être bien malheureuse, Alice ! Murmura tristement le jeune homme.
— C’est vrai !
— Je te suis reconnaissant de ce sentiment, mon amie, mais à présent, tu ne dois plus m’aimer, tu n’en as plus le droit !
— On ne peut commander à son cœur, Robert !
— Le mien est mort ! Murmura-t-il d’une voix brisée.
— Alors ? Dit-elle, voyant qu’il continuait à se taire.
— Alors, Alice, il faut que tu aimes ton mari, conclut le jeune artiste d’une voix infiniment douce.
La jeune femme ne répondit pas. Elle s’éloigna lentement et avec regret de l’homme qu’elle aimait.
— Adieu, Robert ! dit-elle d’une voix brisée.
Elle saisit sa main et la serra passionnément entre les siennes, ne parvenant pas à se décider à cet adieu, puis elle murmura timidement :
— Robert ? Ne veux-tu pas me donner un dernier baiser ?
— C’est impossible !
— Pourquoi ? Insista-t-elle étonnée.
— Parce que ce serait insulter l’honneur d’un ami et la mémoire d’une morte, déclara-t-il avec énergie.
Alice n’insista pas.
— Adieu, Alice, reprit Robert. Vis auprès de ton mari et oublie-moi ! C’est la seule chose que j’ai à te dire, et aussi, que je ne t’en veux pas de ce qui s’est passé dans cette maison !
En proie à une émotion indescriptible, la jeune femme s’éloigna et disparut rapidement, telle un fantôme !
Reste seul, Robert réfléchit durant quelques instants.
« Après tous ces événements, songea-t-il et maintenant que je connais la vérité, je ne peux rester un jour de plus chez le mari d’A lice ! »
Puis, épuisé par toutes les émotions de la journée, il se recoucha et ne tarda pas à s’endormir profondément.
Le lendemain, Robert Montpellier se leva à neuf heures et se rendit dans la chambre de monsieur Michel Labeille pour prendre son « breakfast » en sa compagnie.
— Mylord est partit ce matin de très bonne heure pour l’Irlande avec milady, annonça John en versant dans les tasses du thé brûlant et parfumé.
— Et nous n’allons pas tarder à les imiter, mon ami ! Répliqua Robert.
— Pas aujourd’hui, Monsieur ? S’enquit avec étonnement John.
— Mais si. Nous comptons partir dans la journée, affirma le jeune artiste.
— J’en suis navré, Monsieur ! Déclara le valent de chambre de lord Master, car nous vous aimions beaucoup, et vous allez nous manquer !
— Je vous regretterai aussi, John ! S’écria Robert, ému par ce témoignage de sympathie. (Et s’approchant du vieux serviteur, il lui serra fortement la main e ajoutant) : vous êtes un brave homme et je ne vous oublierai jamais !
Michel Labeille, à son tour, prononça quelques paroles amicales et serra également la main du prévenant domestique, puis les deux hommes s’occupèrent des derniers détails concernant leur départ.
Tout de suite après le « lunch », ils quittèrent en taxi la maison de lord Master, dans laquelle ils avaient reçu une si chaleureuse et si amicale hospitalité.
Robert donna au chauffeur l’adresse de la banque du jeune lord Master. Il retira l’argent du chèque remis pour l’exécution de sa toile.
Après avoir achevé cette opération, il se fit conduire à un hôtel où, avec Michel Labeille, il passa le reste de la journée ainsi que la nuit suivante, s’affairant pour remplir les diverses formalités obligatoires pour le voyage et rendues plus difficiles à cause de la guerre.
Le lendemain, après une courte traversée, les deux hommes mirent le pied sur le sol de France et prirent le premier train en direction de Paris, où ils débarquèrent avec une émotion facile à imaginer.
— Désormais, Robert, lui dit le père de Valérie, très ému et le tutoyant pour la première fois, tu seras ici chez toi. Considère-toi comme mon propre fils !
Robert ne put répondre, tant il était bouleversé.
Le vieux serviteur de Michel Labeille, accueillit son maître avec des exclamations de joie et lui posa mille questions. Mais monsieur Labeille lui répondit qu’il était trop fatigué pour le moment et qu’il lui donnerait le lendemain, tous les détails sur ses aventures.
— Je tombe de sommeil, déclara-t-il et nous allons nous coucher immédiatement.
Après avoir fait installer un divan dans la bibliothèque pour Robert, Michel Labeille l’embrassa et regagna sa chambre où il s’enferma.
Le fiancé de Valérie s’étendit sur son lit, mais ne parvint pas à s’endormir. Il se leva et alla s’accouder devant l’une des deux fenêtres donnant sur le large boulevard, et alluma une cigarette en respirant l’air frais de la nuit.
— Valérie ! soupira-t-il douloureusement, tandis qu’une immense angoisse lui serrait la gorge à l’étouffer.
Il ne pouvait s’habituer à la pensé qu’il ne la reverrait plus, qu’elle était morte !
« Pourquoi ?... Pourquoi a-t-elle cherché à mourir ? Se disait-il, désespéré. Elle n’a pu faire ce geste de son plein gré ! C’est impossible ! Elle nous aimait trop, son père et moi ! »
Il se décida finalement à tirer les volets et à regagner son divan. Il ne put s’endormir qu’au bout d’une heure, vaincu par la fatigue et l’émotion de se retrouver su le sol natal.
En, se réveillant le lendemain matin, Robert se sentit tout à fait en forme.
Monsieur Michel Labeille, lui, dormait toujours.
Le domestique qu’il avait sonné entra dans la chambre, portant le plateau du petit déjeuner.
En s’empressant pour servir l’invité de son maître, il s’enquit avec gentillesse.
— Avez-vous eu récemment des nouvelles de mademoiselle Valérie, Monsieur ?
Robert tressaillit à cette question et leva sur lui un regard stupéfait et légèrement irrité.
— Valérie ? Répéta-t-il sourdement.
— Mais oui, Monsieur, fit le vieux serviteur, étonné de la réaction du jeune homme. Je ne vois pas ...
— Vous ne savez donc pas que mademoiselle Labeille est morte ? Répliqua sèchement Montpellier.
— Morte ? Répéta l’autre ahuri.
— Oui, il y a un mois environ.
Le domestique le dévisagea très inquiet.
— Je m’excuse beaucoup, Monsieur, mais vous devez vous tromper !
Robert fronça les sourcils et l’enveloppa d’un regard sévère.
— Hélas ! Non ! Affirma-t-il, en hochant douloureusement la tête, je ne me trompe pas. Et dieu sait pourtant combien je le désirerais ! Mais mademoiselle Labeille est morte, noyée dans la Manche, il y a à peu près un mois, comme je viens de vous l’annoncer !
— C’est impossible, Monsieur, mademoiselle Valérie ne peut être morte à cette date, reprit énergiquement le domestique.
— Mais qu’est-ce que vous racontez-là. S’écria Robert en le fixant, tout à fait déconcerté.
— eh bien ! Monsieur, révéla le valet de chambre, sachez que Mademoiselle est passée à la maison il y a huit jours, exactement !
Robert sursauta à ces paroles et ses yeux s’écarquillèrent démesurément.
— Il est impossible que Valérie soit venue ici ! S’écria Robert Montpellier.
— C’est pourtant la vérité, Monsieur, je vous le jure ! Déclara le vieux serviteur avec force.
— Et moi, je vous dis que c’est absolument impossible ! Mademoiselle Labeille est morte, hélas ! Bien morte !
— Mais, Monsieur, je peux prouver ce que je viens de vous affirmer, reprit avec assurance le vieil homme.
— Vraiment, vous pouvez le prouver ? S’écria Robert. Mais dépêchez-vous alors ! Je ne demande qu’à vous croire !
— Bien, Monsieur, je vais aller prendre le livre de compte de monsieur Labeille et vous verrez vous-même ce qu’à écrit de sa main mademoiselle Valérie ; elle a retiré vingt-cinq mille francs sur la somme de quatre-vingt mille que m’avait confié Monsieur, et cela à la date que je vous ai indiquée. Donc, Mademoiselle ne peut être morte, n’est-ce pas ?
— Vite ! Allez me chercher ce registre ! Bredouilla Robert, d’une voix tremblante.
Le brave homme retourna dans la bibliothèque et revint peu après déposer le livre de comptes devant le jeune homme. Il l’ouvrit à la date indiquée.
— Tenez, Monsieur, lisez vous-même. D’ailleurs, Mademoiselle à même signé !
Robert se pencha et lut les quelques lignes inscrites sur la page désignée, reconnaissant indubitablement l’écriture et la signature de celle qu’il aimait.
Il se passa la main sur le front et poussa un cri étouffé. Que signifiait cet incroyable mystère ?
Mais une seule réponse était valable : Valérie était vivante ... VIVANTE !
Le malheureux fut saisi d’un vertige soudain qui lui brouilla la vue et l’esprit. Il ferma les paupières et s’appuya sur la table, sur le point de s’évanouir, tandis qu’une sueur glacée lui baignait entièrement le corps.
— Elle est vivante ! Balbutia-t-il. Valérie est vivante. Merci ! Oh ! Merci mon Dieu !
Son émotion était tellement violente qu’il crut en mourir ; son cœur battait à se rompre et ses tempes lui faisaient un mal atroce.
Puis, petit à petit, il réussit à se calmer.
Ensuite, le domestique relata que Valérie n’était restée dans la maison qu’un seul jour. Elle était repartie sans dire où elle allait et sans expliquer la raison pour laquelle elle avait pris tant d’argent.
« Je le devine, songea Robert très ému, elle veut essayer de retrouver sa fille ... Oui ! Elle doit être encore à Paris ! Il faut que nous la retrouvions tout de suite ! »
Et le cœur envahi d’une joie indescriptible, il se rendit dans la chambre de Michel Labeille.
Ce dernier était assis sur son lit. Il sourit affectueusement à Robert dès qu’il l’aperçut.
— Je viens de faire un rêve merveilleux, mon enfant, lui raconta-t-il, les yeux remplis de larmes ; figure-toi que je rêvais que ma Valérie n’était pas morte !
{ A SUIVRE LE 30 OCTOBRE }