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LES EVASIONS DE RAPIDIUS N° 5

14 Septembre 2012, 11:00am

Publié par nosloisirs

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N° 36 RAPIDIUS -copie-1LA FIOLE ROUGE (suite)

 

Ce pauvre Labriche inspirait sans doute une confiance illimitée, car on me laissa seul. J'eus tôt fait d'accomplir le travail qui m'était imposé et je m'emparai d'un flacon dont l'étiquette rouge portait ce nom pour moi magique de « chloroforme »

Le chloroforme est l'arme des voleurs et des évadés moderne style ; ce philtre étrange et merveilleux qui annihile la volonté, qui transforme l'être en un non-être, m'a servi bien souvent dans mes luttes. Grâce au chloroforme, j'ai pu débarrasser ma route des gêneurs sans avoir recours au meurtre, procédé simplistes et brutal qui a toujours répugné à ma délicatesse naturelle.

Cette fiole minuscule je la cachai dans mon mouchoir comme un précieux talisman. Qu'allais-je en aire ? Sur quel ennemi devais-je exercer le mystérieux pouvoir du chloroforme ? Je n'en savais rien encore. Il importait pourtant d'agir au plus vite, car le faux Rapidius pouvait reprendre connaissance d'un instant à l'autre... Ah ! Si j'avais pu rentrer seul dans l'infirmerie, avec quel empressement j'eusse prolongé le sommeil de mon involontaire complice.

Quoi qu'il en soit, je sortis de la pharmacie, à tout hasard. La nuit tombait et les couloirs où je m'aventurais étaient déjà obscurs ; plusieurs gardiens me croisèrent mais me prenant pour l'infirmier, ils me laissèrent passer sans même faire un geste.

J'étais plongé dans la plus cruelle perplexité. Et j'en arrivait à regretter mon audace... Certes, j'avais conquis la liberté de sortir de ma cellule et de me promener dans la prison, mais après ? Encore si j'avais eu quelques heures devant moi, mais il me fallait agir de suite... Agir ?

Après plusieurs marches et contre-marches à travers d'interminables corridors dans lesquels je n'arrivais pas à me reconnaître, j'eus la sensation que j'étais perdu, que j'allais être pris, bêtement, comme un misérable gibier.

L'heure du coucher sonna. Désormais plus un détenu ne pouvait circuler dans la prison. Il fallait fuir, tout de suite, à tout prix, n'importe où.

Une fenêtre non grillagée m'attira au bout d'un couloir... je m'y précipitai. L'ayant ouverte, je me penchais dans le vide ; située au deuxième étage, cette fenêtre donnait sur un jardin intérieur, le jardin directorial.

 

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Ces deux étages — huit mètres environ — ne m'intimidaient pas. Et d'ailleurs je n'avais pas à hésiter. En un instant, je fus debout sur l'appui de la fenêtre. Un large tuyau maintenu par d'épais anneaux de fer me servit d'échelle... au risque de me rompre le cou, je me laissai glisser jusqu'au sol. D'un bond, j'allai me réfugier dans un taillis dont la nuit, maintenant tombée, faisait une excellente cachette.

Là je respirai... au moins je ,e risquais plus d'être pris d'un instant à l'autre, je pouvais voir venir. En admettant que ma disparition fut constatée ; j'avais de longues minutes devant moi ; des minutes quelques minutes, c'est peu et pourtant assez pour me fournir l'occasion de fuir...

Assis derrière un arbuste massif, j'attendais le cœur battant... Quoi ? Tout et rien... Je ne pouvais prendre aucune initiative, puisque j'avais les mains vides et que j'étais entouré d'obstacles insurmontables.

Un silence profond s'appesantissait autour de moi. Dans ce jardin de prison aucun souffle ne passait ; les plants immobiles avaient des airs las et penchés de prisonnières. Soudain, un cri-cri se mit, tout près de moi, à chanter au monotone cantilène... Pauvre cri-cri ! Seul sans doute il chantait au milieu de cette vaste géhenne où plusieurs centaines d'hommes ensevelis vivants dans d'étroites tombes, comptaient les interminables heures.

Oserai-je avouer ce ridicule ? Le chant à la fois tenu et puissant du cri-cri, me plongea moi qui me défends de toute sentimentalité dans une mélancolie profonde. J'oubliai ma situation, le danger que je courais, les représailles dont j'allais sans doute être victime. Le cri-cri chantait maintenant dans ma mémoire. Cette cantilène, tant de fois entendu dans les champs, dans les bois, dans des décors de libre nature, était associée aux meilleurs de mes souvenirs d'enfance et de jeunesse.

Combien de temps restai-je ainsi à rêver ? Une demi-heure, une heure ?

A travers les feuilles j'apercevais de hautes murailles sur lesquelles s'ouvraient par longues rangées de petits carrés lumineux, les lucarnes des cellules. La clarté spectrale de la lune qui ricanait entre deux pans de murs haut comme des falaises, projetait sur le gazon la silhouette bizarrement découpés des arbustes et des plantes grasses.

Soudain, j'entendis des pas grincer sur le gravier.

Sans doute on me cherchait. Et déjà je supputais le nombre des minutes dans lequel je serais pris infailliblement.

 

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Sans aire de bruit, j'écartai les branches et je pus apercevoir, éclairé de face par la lune, un homme seul qui se dirigeai vers l'habitation du directeur. Cet homme allait passer devant moi. Il n'avait pas de lanterne. Évidemment il ne me cherchais pas.

Quand il fut à ma hauteur je pus observer son visage glabre, sa toilette soignée, son allure grave.

Son visage glabre ! C'est ce qui me frappa... Moi aussi, j'étais rasé de près par le règlement. Et aussitôt l'idée d'une nouvelle substitution me traversa le cerveau. Après avoir été Labriche, je serais cet homme-là et, sous son chapeau, sous sa redingote, je tâcherais de sortir de la prison.

Ah ! Certes, c'était risqué, mais dans ma situation ne devais-je pas,jouer quitte ou double ?

Ce raisonnement, je l'avais fait en une seconde.

Il ne me fallut, non plus qu'une seconde pour bondir de ma cachette sur l'inconnu qui ne résista pas au choc et tomba en poussant un cri rauque.

Je mis un genou sur sa poitrine afin de le maintenir ; d'une main, je le tenais à la gorge non pour l'étrangler, mais pour l'empêcher d'appeler au secours... Ses yeux écarquillés exprimaient une indicible angoisse.

De la main qui me restait libre, je pris mon flacon de chloroforme. En dépit des efforts désespérés que l'inconnu faisait pour se dégager, je le maintenais de toute la puissance de mes muscles surexcités, je débouchai le flacon avec mes dents, puis je l'approchai des narines de cet être qui, maintenant, tremblait et bredouillait, malgré la pression croissante de mes doigts sur sa gorge, des appels à ma pitié. Mais j'étais comme une bête déchaînée qui a respiré l'air de la libre forêt. J'étais ans un état d'excitation incroyable et ans doute, à la lueur blafarde de la lune, je devais avoir une hideuse figure d'assassin. Malgré sa résistance l'inconnu ne tarda pas à subir l'influence du chloroforme. Sa tête retomba sur le gravier, son râle s'éteignit, ses membres tendus dans l'effort de la lutte, s'amollirent comme ceux d'un homme endormi. Au fait, il était plongé dans ce mystérieux sommeil anesthésique qui semble l'antichambre de la mort.

Je le pris par les épaules et tirai cette espèce de cadavre vivant dans ma cachette.

J'avais dans la main la seule carte sur laquelle je pouvais jouer mon salut.

En quelques minutes, j'eus déshabillé l'inconnu et endossé ses vêtements. Il me fallut mettre jusqu'à ses souliers qui le comique ne se sépare pas du dramatique étaient beaucoup trop petits pour moi et me fient bientôt un mal atroce. Inutile de dire si je lui pris ses vêtements, je ne poussai pas l'honnêteté jusqu'à lui faire endosser les miennes pourtant, je suis compatissant aux misères d'autrui, vu la fraîcheur de la nuit, je posai mes misérables frusques de prisonnier sur l'inconnu qui paraissait dormir du plus paisible des sommeils.

Que n'aurais-je donné pour savoir à qui j'avais affaire ! Il m'eût été, en effet, cent fois plus facile de mener à bien cette substitution en connaissant a personnalité de cet homme que j'avais appelé à remplacer dans d'aussi intimidantes circonstances. Mais je ne pouvais l'interroger et pour cause.

D'ailleurs, il me fallait tenter l'aventure de suite pour avoir quelque chance de réussir. Je devais à tout hasard, ne présenter à la sortie de la prison. Là, le dieu des évadés me favoriserait. Du moins je l'espérais.

J'allais me mettre à la recherche de la porte extérieure, quand je songeai que je n'avais pas le chapeau de mon « double »... Le chapeau ? Il avait roulé là, sur le gazon, je l'avais vu... je le cherchais mais vainement. Où était-il e maudit chapeau ? On imagine mon angoisse... Sans ce chapeau, je ne pouvais aller plus loin, tout était perdu. Les évasions sont à la merci de ces détails... ah ! Je passai là deux terribles minutes !

Enfin je le découvris « mon » chapeau sous un arbuste ; je venais a peine de m'en coiffer, en constatant d'ailleurs qu'il était trop grand pour moi, quand j'entendis courir derrière moi.

Je me retournai anxieusement.

C'était un gardien... il était encore assez éloigné et je le voyais faire de grands signes que la lune répercutait sur le gazon en ombre gigantesques... Avez-vous remarqué comme les minutes les plus tragiques, on a, en même temps, la vision aiguë d'une foule détails puérils ?

Je ne pouvais songer à lutter de vitesse avec le gardien ; les souliers trop étroits de l'inconnu faisaient en moi un éclopé. Et puis, à quoi bon me sauver ? Ne me serais-je pas , finalement butté contre une muraille où contre une grille .

J'attendis donc du pied ferme le gardien, bien décidé à en avoir raison d'une façon ou de l'autre. Et déjà,je me disposais à fondre sur l'importun quand celui-ci interrompit sa course et me lança :

Monsieur l'inspecteur, pas par là.

Il me rejoignit et tout essoufflé il me dit, le képi à la main.

Monsieur l'inspecteur, je vous demande pardon … j'aurais du insister pour vous faire accompagner … j'ai bien deviné que monsieur l'inspecteur pouvais s'égarer... que monsieur l'inspecteur me suivre, je vais le conduire chez M. le directeur.

L'évadé est pareil au naufragé aujourd'hui isolé et misérable sur un frêle canot, demain roi d'un peuple sauvage à moins qu'il ne lui fournisse le principal élément d'un pot-au-feu.

 

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De détenu, j'étais devenu brusquement M. l'inspecteur ! et tout aurait été pour le mieux si le gardien ne m'avait repéré.

C'est par ici l'habitation de M. le directeur... le jardin à traverser simplement.

Que pouvais-je faire ?

Machinalement je suivais mon cicérone qui, profondément respectueux, marchait le képi à la main. Ma situation redevenait singulièrement grave. En somme j'allais me jeter moi-même dans la gueule du loup. J'eus un instant de dire au gardien : « Non, décidément, je reviendrais une autre fois » mais était-il vraisemblable qu'un inspecteur s'en allât ainsi sans même avoir vu le directeur ? D'ailleurs il eut été peut-être désastreux de parler ; ma voix pouvait être très différente de elle de l'inspecteur. Et d'ailleurs, à ce moment, enlisé dans cette aventure, je manquais d'audace , plaçant mon espoir dans je ne sais quelle nouvelle intervention du hasard, j'emboîtais le pas au gardien qui devait attribuer mon silence au caractère grave et sacerdotal de mes fonctions d'inspecteur. Le pauvre diable était à des myriades de lieues de supposer que « monsieur l'inspecteur » n'était autre que Rapidius.

Quelques minutes après, nous avions atteint une manière de péristyle vaguement éclairé par un réverbère à la flamme jaune renversée par le vent. Par la vitre j'apercevais un couloir obscur.

Le gardien sonna et la porte s'ouvrit toute seule. Il me guida dans le couloir en disant :

C'est la première visite à Strasbourg de monsieur l'inspecteur... M. Rivelin avait l'habitude de la maison !

A ce moment j'éprouvai une indicible envie de fuir... Mais je sentais mes jambes flageoler et il me semblait marcher dans un brouillard. Le gardien m'introduisit dans une petite antichambre en me disant :

Je vais prévenir chez M. le directeur.

Il me laissa seul. Mais je l'entendis téléphoner à quelque domestique.

M. l'inspecteur Duhamel est là... Avertissez M. le directeur. Ah ! M. le directeur est sorti ? Faites monter tout de même. Très bien !

Le directeur était sorti ! Un nouveau délai m'était donc offert. Cette pensée que le danger n'était plus tout à fait immédiat me remplit d'une joie aussi vive que si les grilles de la prison se fussent, à ce moment ouvertes devant moi.

En hâte je récapitulai les données que je possédais pour jouer mon rôle le mieux et le plus longtemps possible. J'étais l'inspecteur Duhamel, mon prédécesseur s'appelait Rivelin et je n'étais pas encore venu dans la prison de Strasbourg. C'était peu, mais avec ma vieille habitude des métamorphoses les plus inattendues ne m'étais-je pas fait passer en Belgique pour le beau-frère du Président de la république suisse ; en Espagne pour le directeur du protocole ? avec ma vieille habitude dis-je des substitutions les plus surprenantes, j'espérais malgré tout m'en tirer.

Je m'examinai dans la glace ternie qui décorait l'antichambre. Évidemment je n'étais pas éblouissant de chic dans mes vêtements... empruntés. Fort heureusement, ce brave M. Duhamel, dans doute frileux, avait eu le tact d'emporter un simple pardessus qui, se boutonnant très haut et descendait très bas m'assurait un extérieur assez convenable. En fouillant dans « mes » poches pour y découvrir des papiers qui pouvaient compléter mes renseignements sur la personnalité de M. Duhamel, je trouvai un étui à lunettes et un cache-nez. J'installai le cache-nez autour de mon cou et je mis les lunettes en constatant une fois de plus, qu'il faut peu de chose pour changer le caractère d'une physionomie. Je fis appel à l'art que je possède d'imprimer à mon visage un rictus qui, en le vieillissant, le transforme étonnamment. N'est-ce pas cette faculté de transformation qui m'avait permis de mener à bien tant d'entreprises hasardeuses.

 

( A SUIVRE LE 17 SEPTEMBRE )

 

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