MOINEAUX SANS NID N° 180
— Il y a donc quelqu’un ici ? S’exclama le capitaine, fixant Labeille d’un air réprobateur. Qui
est-ce ?
— Ma fille, mon capitaine, se décida à répondre Labeille, très ennuyé d’avoir menti tout à l’heure.
— Votre fille ?
— Oui, Monsieur, et si vous êtes un homme bien élevé, vous respecterez sa chambre.
Tout d’abord l’officier se tut, perplexe, puis il poursuivit sèchement :
— Je regrette, Monsieur, mais je dois absolument y entrer et vérifier ce que vous avancez ! Vous m’avez dit que vous étiez seul ici ?
— Mais, Monsieur ... protesta Michel Labeille, indigné.
— J’ai le devoir de me méfier de tout, et de tous ...et de vous également ! Répliqua l’officier. Il existe des espions partout et j’en suis arrivé à douter même de mon ombre !
— Vous n’allez pas prétendre que je suis un espion, mon capitaine ! S’écria Labeille de plus en plus furieux.
— Je vous prie d’obéir, Monsieur, et d’ouvrir immédiatement cette porte si vous ne voulez pas que je la fasse enfoncer par mes hommes, fit d’une voix coupante le jeune officier.
Mais le battant s’ouvrit et Valérie réveillée par les voix, apparut sur le seuil, nullement inquiète puisque l’on avait parlé français. Le capitaine sourit, rassuré dans l’instant et s’inclina respectueusement devant elle.
— Entrez, Monsieur, invita la jeune femme.
— Mademoiselle ... commença l’officier avec embarras.
— C’est ma chambre, mais vous pouvez la visiter, déclara Valérie qui comprenait l’ennui du visiteur imprévu.
— Je suis hélas ! Forcé de le faire, reprit le capitaine. Quelqu’un aurait pu s’y cacher à votre insu ...
Il fit signe à deux hommes qui fouillèrent la pièce, ouvrirent les placards et l’armoire et pénétrèrent dans le petit cabinet de toilette contigu.
— Rien, mon capitaine, annonça l’un des tirailleurs.
— Parfait, dit l’officier. (Puis s’adressant à Valérie il ajouta aimablement) : Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, mais je suis forcé d’exécuter les ordres reçus.
— Je vous en prie, Monsieur, répondit la jeune femme avec douceur ; ce n’est certes pas moi qui vous le reprocherai !
Elleluitenditlamainspontanément.Ilallaitlasaisirdanslasienne,lorsqu’ilsursautaetprêtal’oreille,lesyeuxremplisd’uneinquiétudesubite.
Une rafale de mitrailleuse venait de crépiter, suivie bientôt de deux autres ; un combat venait de s’engager entre les tirailleurs sénégalais et un groupe de soldats allemands qui traversait le village.
Dominant sa terreur avec effort, Valérie saisit son père par une main et l’entraîna vers le coin le plus abrité de la maison, c’est-à-dire sous l’escalier, tandis que le jeune officier bondissait au dehors, suivi des hommes qui l’avaient accompagné pour perquisitionner.
Michel et sa fille demeurèrent tapis dans leur cachette, alors que, tout près de là, des hommes s’entretuaient.
— Mon Dieu ! Soupira Labeille nous sommes en plein milieu de la bataille et j’ai l’impression qu’elle est acharnée !
— Il faut partir d’ici, papa ! Supplia Valérie qui claquait des dents.
— Mais c’est impossible, ma pauvre chérie ! Répondit-il désolé. En sortant de cette maison, nous risquons d’être atteints par les projectiles qui fusent dans toutes les directions.
— Ecoute, papa ! Murmura soudain Valérie en lui pressant la main avec force :
— Quoi ? Qu’as-tu entendu ?
— On dirait que cette mitraillade horrible a cessé !
— En effet ! Ils se sont sans doute éloignés, mais ne bougeons pas tout de suite, décida Michel Labeille, à l’adresse de Valérie.
Un quart d’heure encore s’écoula qui leur sembla durer une éternité.
—Tout est redevenu silencieux, remarqua la jeune femme.
— Je crois que tu as raison.
— Sortons alors.
— Non, ma petite fille, répliqua Labeille en lui serrant fortement le poignet, il vaut mieux attendre encore.
Il fit tout de même un pas dans le vestibule, et prêta l’oreille avec attention.
— Ne bouge pas de ton coin, ordonna-t-il en se tournant vers la jeune femme.
Cette fois Valérie n’obéit pas.
— Non, papa ! Déclara-t-elle avec force, s’il y a du danger, nous l’affronterons ensemble !
Et elle s’accrocha à son bras.
Toute la maison était à présent plongée dans la plus complète obscurité. Valérie alluma une bougie qu’elle avait placée par précaution sur une petite table du couloir
— Prends garde ! S’écria Labeille, effrayé, on ne doit pas du tout voir de lumière du dehors ; sinon, on pourrait croire que nous voulons aire des signaux.
— Ne crains rien, papa le rassura-t-elle tendrement.
Avec d’infinies précautions, il parcoururent toute la maison, remarquant les trous faites aux murs par les balles entrées par les fenêtres durant cette furieuse escarmouche.
Michel Labeille se pencha à la porte d’entrée après avoir entr’ouvert la battant, mais il recula vivement ; juste devant lui gémit un soldat mort ! Il eut le temps, également d’apercevoir d’autres corps allongés sur la terre, faiblement éclairés par la pâle clarté des étoiles dont le ciel était criblé.
— Ne sors pas, Valérie ! Cria Labeille en repoussant sa fille qui lui tenait toujours le bras.
Maislajeunefemmeavaitelleaussi,distinguelemalheureuxdevantlaporte,etellesedétournaitépouvantée.
Labeille referma le lourd battant, criblé par les projectiles échangés par les adversaires qui défendaient avec écharnement leurs pauvres vies ...
— Valérie, reprit Michel en se laissant tomber sur une chaise, épuisé, maintenant que tout est terminé il faudrait essayer de dormir un peu.
— Dormir ? Protesta la jeune femme. Comment est-ce possible après ce qui vient de se passer ?
— Pourtant, c’est nécessaire et il faudra bien s’habituer à toutes les horreurs ! Soupira son père.
— Mon Dieu ! Nous avons déjà tellement souffert tous les deux ! Murmura Valérie d’une voix à peine perceptible, mais ce qui se passe en ce moment ...
— C’estaffreux,jelereconnais,montrésor,admitLabeille.Cependant,ilfautsavoirréagir.Remontedanslachambre,monpetit !Tudoisabsolumentprendrequelquesheuresderepos.
— Et toi ? Tu ne montes pas aussi ? Tu veux rester en bas ? Demanda-t-elle avec inquiétude.
— Je te rejoindrai dans un instant.
— Non, tu dois te reposer aussi, déclara-t-elle avec fermeté. Tu as également grand besoin de te remettre de toutes ses horribles émotions. Je ne tiens pas çà ce que tu rechutes, papa !
— Rassure-toi, mon enfant, conseilla Labeille. Dieu me donnera la force de tout endurer.
Valérie allait insister, lorsqu’un bruit de voix se fit entendre brusquement. Labeille prêta l’oreille.
— Des allemands, annonça-t-il.
— Surtout, n’ouvre pas ! Le supplia Valérie très effrayée.
— Monte immédiatement dans ta chambre et laisse-moi faire, ordonna-t-il sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
Dès que la jeune femme eut disparu en haut des marches, Michel Labeille ouvrit la porte de la maison et distingua des soldats allemands occupés à ramasser les corps de ceux des leurs qui jonchaient le jardin.
— Avez-vous besoin de quelque chose ? S’enquit Michel en allemand, s’approchant du capitaine qui surveillait la macabre besogne de ses hommes.
— Qui êtes-vous ? Demanda avec méfiance le sous-officier en se tournant vivement vers cet inconnu.
— Je m’appelle Michel Labeille et j’habite cette maison, répondit le père de Valérie.
L’allemand le dévisagea de la tête aux pieds, fut sur le point de dire quelque chose, puis haussant les épaules, grogna :
— Nous n’avons besoin de rien.
— Si vous avez des blessés et si je puis vous être utile ... proposa Labeille qui gardait tout son sang-froid.
Mais l’autre répliqua brutalement.
— Je viens de vous dire que je ne veux rien ! Nous finissons d’enlever nos blessés et nos morts et nous repartons !
Il se remit à sa macabre besogne sans plus se soucier de Michel Labeille.
Le père de Valérie jeta un dernier coup d’œil à cette lugubre et triste scène qui matérialisait toute l’horreur de la guerre, puis il rentra à l’intérieur de la maison. Quelques moments plus tard tout était retombé dans le plus profond silence.
Valérie ne pouvait réussir à s’endormir. Il lui semblait toujours entendre le bruit terrible de la fusillade. Elle s’était allongée toute habillée sur son lit, le cœur lourd d’angoisse.
— Mon dieu ! Quel affreux carnage ! Murmura-t-elle, frémissant au souvenir de ce qu’elle venait de voir.
Soudain elle prêta l’oreille ; il lui semblait entendre un bruit insolite venait du sentier latéral qui bordait la maison et passait juste sous sa fenêtre.
« C’estsansdouteunoiseaudenuit »pensa-t-elle.
Mais le bruit recommença plus fort cette fois se rapprochant de la grille du jardin. Valérie sursauté ; c’était un gémissement plaintif.
Elle bondit hors du lit, chaussa ses mules et, évitant de se faire entendre par son père, longea le couloir et descendit avec précaution l’escalier. Elle s’approcha de la porte d’entrée, y colla une oreille, puis, ne pouvant résister au désir de savoir, entrouvrit le battant.
Elle faillit hurler de terreur ; tout près d’elle, appuyé contre le chambranle, se tenait un homme qui semblait épuisé.
— Oh ! Je vais donc mourir sans pouvoir être secouru ! Murmurait-il, comme s’il se parlait à lui-même.
Valérie ouvrit complètement la porte et poussa un cri de stupeur et de soulagement ; cet homme portait un uniforme français.
— Tout à l’heure, Mademoiselle, dit-il d’une voix hachée, vous m’avez tendu une main que je n’ai pas eu le temps de serrer !
Valérie fixait le malheureux dont les cheveux retombaient sur le visage et qui pressait ses deux mains sur sa poitrine, semblant en proie à une souffrance indicible ; son uniforme était souillé de terre ...
— Mais ... vous ... vous êtes ... commença-t-elle.
— Oui, je duis le capitaine français qui est entré tout à l’heure chez vous pour perquisitionné votre maison, acheva-t-il. Et me revoici, mais sérieusement blessé, je crois !
— Entrez vite, pria-t-elle, bouleversée.
Le malheureux fit un pas en avant, mais il avait trop présumé de ses forces et il glissa sans connaissance sur le gravier de l’allée circulaire qui entourait la maison.
Valérie s’élança vers lui, se pencha et se rendit compte à la clarté de la lune, qui maintenant sortait d’un nuage, que l’infortuné officier était gravement blessé à la poitrine.
— Mon Dieu ! S’écria-t-elle en frissonnant de frayeur. Il va mourir s’il n’est pas soigné immédiatement.
Elle essaya de le soulever sous les aisselles pour le traîner vers la porte afin de le faire entrer dans la maison mais ce corps inerte était beaucoup trop lourd pour elle. Alors, elle grimpa quatre à quatre et alla frapper à la porte de son père.
— Papa ! Papa ! Réveille-toi ! Dit-elle en pénétrant dans la chambre et en le secouant doucement ; viens vite m’aider ; il y a un blessé en bas. C’est le capitaine français qui est venu chez nous aujourd’hui. Son état est très grave !
Michel Labeille qui s’était profondément endormi, épuisé par les émotions de la journée, se réveilla en sursaut. Il crut, tout d’abord être en proie d’un cauchemar puis, réalisant que c’était réellement sa fille qui était à son chevet, il repoussa les draps et s’écria en prenant sa robe de chambre.
— Je viens tout de suite, ma chérie !
Il quitta précipitamment la pièce et, la suivant dans l’escalier courut derrière elle jusqu’au seuil de la maison.
— Le malheureux ! S’exclama-t-il, apitoyé, en apercevant le corps inerte du jeune officier étendue de tout son long sur le sol.
— Aide-moi, papa ! dit Valérie. Il a besoin de soins immédiats.
Comme sa fille l’avait fait tout à l’heure, Michel Labeille souleva le blessé sous les aisselles, tandis que Valérie le prenait par les pieds ; tous deux le transportèrent ainsi à l’intérieur, jusqu’à la pièce où ils avaient l’habitude de se tenir, et l’étendirent sur le divan avec des précautions infinies.
Labeille déboutonna la tunique du pauvre garçon et examina très attentivement sa blessure.
— Cet homme est grièvement atteint, murmura-t-il d’une voix étouffée et nous n’avons rien pour le soigner !
— Je le sais, hélas ! Répondit tristement la jeune femme. Nous allons pourtant essayer de faire tout ce que nous pourrons pour lui ! Je cours faire chauffer de l’eau et prendre de l’alcool dans notre petite pharmacie.
( A SUIVRE LE 17 SEPTEMBRE )