LES EVASIONS DE RAPIDIUS N° 2
LE
UN BIS (suite)
Le directeur s'écria :
— Vous allez briser ma carrière !
Espérait-il m'attendrir ? J'étais assez peu disposé à
m'intéresser à ses succès administratifs.
En voyant que je souriait narquoisement, il rougit et
son visage prit aussitôt une expression de colère.
— Je vous préviens, fit-il durement, que je vais vous soumettre à un régime rigoureux. C'est mon droit de légitime défense contre vous. Et prenez garde ; à la moindre tentative, à la moindre infraction, je sévirai... Tenez-le vous pour dit.
Et il s'en fut.
Je l'entendis qui donnait cet ordre à la cantonade :
— Un homme nuit et jour devant le UN bis. Qu'on double les rondes de jour ; qu'on quadruple les rondes de nuit. Et tous les quarts d'heure qu'on s'assure de la présence du détenu.
La prison engageait la bataille contre le prisonnier.
Je passai une bonne nuit, sans rêver le moins du monde à la baronne Kielmann. Les premières heures je fus pourtant réveillé à plusieurs reprises par le léger bruit du « judas » qui s'entrouvrait, la lumière d'une lampe électrique fusait dans la cellule et se promenait sur mon visage. Dehors, les rondes se succédaient et j'entendais le pas rythmé des veilleurs.
J'étais à la fois flatté et navré de me voir l'objet de tant de soins.
A six heures la cloche me réveilla. Bientôt un homme entra dans ma cellule avec un gardien, c'était le barbier. En deux minutes, il fit tomber les moustaches conquérantes auxquelles s'était accroché le cœur de la sensible baronne. Le comte de Santa-Cruz avait définitivement cédé la place à Rapidius vétéran des prison de France et de Navarre.
Je voulais lier conversation avec le barbier, mais aux premiers mots le gardien m'imposa silence.
Je ne reçus pas d'autres visite pendant la journée que je passai à réfléchir sur ma situation.
Jamais je ne m’étais senti entouré d'une aussi étroite surveillance et je prévoyais que cette fois, la partie sera singulièrement difficile.
Le matin vers dix heures un gardien était venu me chercher en disant simplement :
— Suivez-moi...
Il me conduisit au préau sorte de jardinet rectangulaire dont la pointe aboutissait à une tourelle dans laquelle se tenait un surveillant, j'arpentai pendant une heure le sentier qui entourait une pelouse galeuse où poussaient quelques pauvres marguerites prisonnières comme moi. Rien n'est triste comme un jardin de prison et cette impression de mélancolie noire finissait pas m'atteindre, moi qui, pourtant n'était toujours peu soucié de sentimentalité. C'est que jamais comme dans cette maudite prison de Strasbourg, je n'avais eu la sensation de vivre dans une geôle étroite et tyrannique ; mon optimisme naturel m'eût même complètement quitté, si je n'avais fait appel à toute ma philosophie.
Et puis, malgré tout, je songeais que cette surveillance finirait par se relâcher. On se lasse d'être attentif ; le jour viendrait où le personnel de la prison s'accoutumerait à cette idée que Rapidius, champion de l'évasion , guettait l'occasion de fuir. Le hasard, cet ami des isolés et des faibles, me fournirait certes, l'occasion espérée ; ce serait alors à moi de la saisir et de reconquérir, par la force ou par la ruse, ma liberté.
Des jours et encore des jours se suivirent et selon le proverbe, se ressemblèrent.
Étant un condamné et non un prévenu, je devais travailler. Le travail pour le prisonnier, ce n'est pas la liberté, hélas non ! Mais c'est l'oubli. On me mit ans la fabrication des sachets en papier. Cette occupation est assez peu intellectuelle, mais en somme, elle n'est pas moins intéressante que la plupart des travaux auxquels s'adonnent pour vivre beaucoup d'hommes livres.
Quand le gardien m'annonça que le travail choisi pour moi était la fabrication de sachets, j'eus un mouvement d'espoir. On allait sans doute me fournir le tranchet d'acier qui sert à couper le papier ; mais on se méfiait trop de moi pour me donner un tel instrument, et mon travail se borna à rassembler et à coller des morceaux de papier tout préparés.
Mon gardien était un homme fruste et taciturne — le type de gardien, le moins souhaitable à un détenu. Car qui dira quel précieux secours moral procurent à un pauvre diable de prisonnier, quelques minutes de conversation, même la plus banale.
En vain, je me montrais soumis, respectueux, compressé et soigneux au travail ; rien n'y fit. Mon garde chiourme restait muet au point que je finissais par le croire privé de la parole.
Ainsi m'échappait une chance de salut, puisque je ne pouvait conquérir la sympathie de mon gardien puisque je ne pouvais non plus apprendre quoi que ce fût sur l'organisation intérieure de la prison.
Ce concours de circonstance défavorable eût découragé bien des hommes soi-disant décidés à tout.
Il me fallait jouer avec mon jeu, je devrais trouver dans ma cellule les premiers instruments de ma liberté.
Le champ de mes recherches était singulièrement restreint. Je ne pouvais me livrer en plein jour à mes investigations puisque à intervalles rapprochés, un œil soupçonneux s'encadrait dans « l'espion » vitré de la porte.
Mais j'avais la nuit pour moi.
Pour rendre illusoire l'investigation de la lampe électrique de mon gardien, j'eus recours à un stratagème enfantin, mais toujours efficace.
Je modelai en quelque sorte, avec les couvertures la forme d'un corps couché ; des liasses de saches m'aidèrent à consolider ce travail vraiment artistique. Quant à la tête, la fraîcheur de la saison permettait de supposer qu'elle était cachée sous les draps ; le gardien ne pouvait d'ailleurs l'apercevoir nettement même quand elle y était, puisque le pied du lit était tourné vers la porte et par conséquent vers le judas.
Les choses se passèrent à merveille. Ces préparatifs furent faits en quelques minutes, entre deux observations du gardien. Accroupi dans l'ombre, j'eus la satisfaction de voir le rayon lumineux se promener sur mon lit, accuser les formes... hypothétiques d'un Rapidius imaginaire, puis disparaître sans que, évidemment mon artifice fut le moins du monde soupçonné.
Pour la première fois depuis mon incarcération, j’étais libre de mes mouvements — libre entre quatre murs épais, derrière une porte puissamment verrouillée ! Mais enfin je pouvais étudier à ma guise les rares objets que la méfiance administration m'abandonnait et chercher, s'il m'étais possible, de les employer en vue de mon évasion.
D'abord il y avait la chaîne.
Cette chaîne rivée à la muraille, retenait l'unique siège à la cellule. Je n'avais aucune idée de son utilisation future mais je savais qu'elle me servirait. Dans les mains d'un homme décidé, une lourde chaîne d'acier peut rendre bien des services.
L'obscurité était grande, mais mon regard est assez perçant et j'ai le sens du toucher très développé. De plus la lampe électrique de mon gardien m'apportait à intervalles réguliers, un concours aussi précieux qu'involontaire.
J'eus tôt fait de me rendre compte qu'avec de la patience et de l'énergie, j'arriverai à déboulonner les deux bouts de la chaîne. Ne disposant d'aucun outils, il ne me fallait compter que sur mes doigts ; mais les doigts d'un homme sont de fer lorsqu'il travaille à reconquérir la liberté.
Il me fallut deux nuits — deux nuits entières ! — pour arriver à faire tourner dans son alvéole la première vis. Car une difficulté suprême s'ajoutait à toutes celles d'un pareil ouvrage ; il ne me fallait pas faire le moindre bruit.
Quand j'eus la première vis, je possédais un premier outil. Ans les mains d'un prisonnier tout bois fait flèche ; n'ai-je pas dans la prison de Saint gilles à Bruxelles, usé les barreaux d'une fenêtre avec des débris de verre que j'avais trouvé au préau ? Me serais-je évadé de la prison de Genève sans une scie, qu'avec mes dents, j'avais découpé dans le couvercle d'une boite à sardines ?
Cette vis que j'avais conquise me meurtrissant les doigts me permit d'extirper ses semblables avec une relative facilité. Mais il me fallut onze nuits pour arriver à desceller complètement la chaîne.
Enfin j'avais maintenant un instrument, une arme ! J'eus bien soin, naturellement, de laisser la chaîne en place en la fixant avec deux vis que je pouvais retirer aisément.
Je n'étais plus le prisonnier sans arme, l'être impuissant contre les obstacles et contre les hommes. La prison rend ingénieux. Que de chose — insoupçonnés encore — je pourrais accomplir avec cette simple chaîne.
Je tournai mon effort vers le lit qui n'était d'ailleurs, qu'une couchette ; j'en détachai — au prix de quelques efforts ! — une tige de fer courbée qui vigoureusement maniée, devait constituer un outil puissant ou une arme redoutable. Pour obtenir ce deuxième résultat, il me fallut deux jours, les vis de la chaîne suppléant avec avantage, à mes doigts écorchés.
Évidemment, le chemin qui devais me conduire à la liberté passait par la lucarne et non par la porte. Rien à faine du côté de la porte. D abord, elle se défendait, solidement elle-même ; puis, par derrière il y avait le gardien, ses collègues, des couloirs, d'autres portes, tout un ensemble hostile. Derrière la lucarne, en revanche, il y avait tout de suite un commencement de liberté, il y avait déjà du ciel bleu. Le mur pouvait être vaincu, puisqu'il était l'ennemi visible ; quand au veilleur, je ne lui souhaitais pas de connaître les effets que peut produire sur un visage humain une lourde chaîne de fer maniée par les mains de Rapidius.
Ma chance était vers la lucarne, incontestablement.
Je pouvais ouvrir librement la vitre, mais il y avait les barreaux !
On n'a pas idée combien ils sont durs et résistants les barreaux des fenêtres de prison. Les fournisseurs de l'État ne lui en donnent pas toujours, paraît-il pour son argent. C'est possible. Mais les fournisseurs de barreaux sont étrangement consciencieux et les entrepreneurs de maçonnerie qui scellent ces tiges de fer dans la muraille n'hésitent pas à employer du ciment de première qualité. Ah ! Les honnêtes fournisseurs.
Que de fois je les ai maudits pendant les nuits que j'ai passé à faire des pesées sur ces impitoyables barres. Quand j'étais las de me livrer à ce singulier sandow, je reprenais les vis et avec patience je « travaillais » le ciment dont je détachais des parcelles. A la fin je sentis trembler dans ma main un de ses misérables barreaux. J'approchai du bus. Car il me suffisait de desceller un seul barreau pour m'ouvrir un passage.
Pris sans doute d'un accès de zèle, le gardien jugea que son examen à la lanterne ne suffisait pas. Et, au moment où agrippé à la lucarne, je luttais contre mon ennemi, le barreau, j'entendis une clef grincer dans la serrure.
Je n'avais pas le temps de reprendre place dans ma couchette. Je devais donc me cacher, pour courir cette chance suprême que le gardien se contenterait d'un examen superficiel.
Je me réfugiai sous le lit... Il était temps ; le gardien entrait, sa lampe électrique à la main. Quelle vive lueur elle projetait.
Et déjà je me sentais pris, quand la lumière brusquement s'éteignit.
Le gardien poussa un juron et bougonna :
— Sale truc ! Ça s'éteint toujours quand on en a besoin !
Et il sortit précipitamment que je pus croire que l'idée de séjourner, ne fût-ce que pendant quelques secondes, dans une cellule obscure en compagnie de Rapidius ne lui souriait pas le moins du monde.
Le cœur battant, j'attendis. Le gardien n'allait-il pas renouveler sa tentative ; je restai sous la couchette pendant un temps qui me parut terriblement long ; mais je voulais m'assurer que le surveillant avait renoncé provisoirement à entrer au Un bis. Je revis donc la lueur blafarde de la lampe s'encadrer dans le carreau de l'espion et rien ne parut, à mon méfiant geôlier motiver une nouvelle incursion dans ma cellule.
Cette nuit-là, je n'avais plus le cœur à l'ouvrage, j'expulsai de mon lit le Rapidius fantaisiste qui y dormait — sans roufler ! — et je pris sa place chaude, en me disant que je l'avais échapper belle.
La nuit suivante, je continuai mon patient travail, il le fallait. Je déployai une telle énergie que j'atteignis presque le but ; le barreau ne tenait, en haut et en bas, que par deux manières de crampons d'acier. Maudits crampons ! Ils étaient plus durs et surtout plus résistants qu'un autre crampon de ma connaissance, cette pauvre baronne Kielmann à laquelle pourtant, je ne pouvais penser sans rire. Tout d'abord, j'avais cru que ces crampons me céderaient assez facilement. Mais ils étaient d'un acier invincible et si profondément enfoncée dans le mur cimentée que je dus renoncer à en avoir raison avec mes outils pas trop rudimentaires.
Allais-je échouer définitivement ?
Heureusement, il y a un Dieu pour,les prisonniers. Ce Dieu m'envoya l'aumônier de la prison, vieillard sympathique qu'une indulgence naturelle et la fréquentation quotidienne des fins repris la justice incitaient à une infinie mansuétude.
J'étais au mieux avec l'aumônier qui voulait bien s'intéresser beaucoup plus que moi au salut de mon âme immortelle. Ce jour-là nous causâmes plus longuement que d'habitude. A un moment donné, une cloche lointaine sonna.
— Quelle heure est-ce donc ? Dit l'aumônier en tirant de sa large ceinture de soie une grosse montre d'argent du bon vieux temps.
Il eut un geste maladroit et la laissa tomber sur le sol. Je me hâtai de la ramasser. Hélas ! Elle ne marchait plus.
— Quel malheur ! S'exclama le vieux prêtre avec une douleur véritable.
— Permettez, monsieur l'aumônier, je suis un peu horloger. Je vais examiner les rouages devant vous et vous dire si le dommage est grand.
L'aumônier me confia sa montre comme on confie au médecin un enfant chéri entre tous.
J'avais en effet quelques notions d'horlogerie. J'ouvris la montre et l'examinai ; le ressort était cassé.
— Regardez, monsieur l'aumônier, il est en bien mauvais état... Rien à faire, il faudra le remplacer.
Et je lui montrai le minuscule serpentin d’acier que, d'un doigt expert, j'avais su faire sauter.
— Le remplacer ! Un ressort qui datait de l'Empire !
L'aumônier poussa un gros soupir.
Une idée diabolique m'était venue, garder ce ressort à tout prix... Un ressort de montre , quel admirable outil aux mains à qui sait s'en servir.
Je n'eus d'ailleurs pas de peine à obtenir le résultat rêver ; l'aumônier était trop affecté pour s'apercevoir que je gardais le ressort qui, après avoir honnêtement travaillé pendant tant d'années, allait, si j’ose dire, collaborer à l'évasion de ce chenapan de Rapidius.
Un ressort de montre est une merveille. Il en est qui ne sont guère plus gros qu'un cheveu, fabriqué avec de l'acier trempé le plus fin, ces organes délicats ont en quelque sorte une vie propre. Regardez le ressort battre dans la montre ; il est le cœur de cet organisme aux rouages compliqués. Le ressort est la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite ; voyez ce ressort !
Qu'on me pardonne cet enthousiasme un peu puéril ! C'est que le banal ressort de montre a joué dans la vie de bien des prisonniers un rôle aussi important que celui qu'il joue dans la vie des chronomètres. Il peut être transformé en lime, et il ronge les entraves les plus résistants ; il peut être le David qui triomphe des verrous, des barreaux, ce Goliath. Il est souple et patient, silencieux et actif, discret et fidèle ; il a facilité bien des évasions — voire même des évasions de la vie, puisque des prisonniers ont eu l'effroyable héroïsme de se suicider avec ce fil d'acier soit en se coupant une veine, soit même de s'étranglant.
La nuit venue, après avoir de nouveau « truqué » mon faux Rapidius sur la couchette, j'attaquai les campons avec le ressort que j'avais brisé et dont je maniais les fragments comme ces petites scies d'amateur qui servent à découper des ornements dans des planchettes de boites à cigares. Je me rendis vite compte qu'avec de la persévérance je réussirais à « libérer » le barreau — car les barreaux sont des prisonniers, eux aussi. Mais quelles angoisses ! Depuis l'aventure de l'autre nuit, je redoutais un nouvel accès de zèle de mon geôlier, j'étais près du but, mais tout pouvait être perdu en un instant. Découvert je serai évidemment enfermé dans quelque cachot et soumis à une surveillance plus étroite encore.
Il me fallait quatre nuits pour couper les crampons. Quatre nuits ! Qu'elles me parurent longues. Enfin j'arrivais au bout de mes peines — pour le moment... J'étais maître du barreau ; d'une simple poussée je pouvais le desceller complètement. Mais, comme pour les chaînes , j'eus bien soin de le laisser en place. Je ne pouvais songer à fuir ainsi au hasard sans avoir prévu les obstacles qui me guettaient, dès le rebord extérieur de la lucarne.
Ai-je dis que ma cellule était situé au rez-de-chaussée, comme toutes les cellules destinées aux détenus placés sous une surveillance spéciale ? Je n'avais donc pas à me préoccuper d'atteindre une première fois le sol pour ensuite tenter l'escalade des murs ; mais cette escalade état la grosse difficulté.
Comment pourrais-je la réussir ?
Évidemment si je n'avais été aussi étroitement surveillé j'eusse eu recours au procédé habituel ; je déchirais mes draps dont les bandes, bien tordues étaient certes aussi solides que des cordes. Mais ce jet de lumière que toutes les dix ou quinze minutes, venait se promener sur mon lit, m'eût empêché d'employer ce moyen renouvelé de Latude. Pourtant il me fallait un « filin » à tout prix... A tout prix ? Vaine formule ! Je ne pouvais compter que sur moi-même. Ce filin, je devais le créer avec des matériaux dont je disposais. J'eus eut vite fait une fois de plus le désespérant inventaire.
Je ne pouvais cependant m'avouer vaincu. En somme, j'avais surmonté des difficultés plus décourageantes que celle-là.
Quel était le problème ?
Créer une corde un lien, un fil pouvais me soutenir pendant l'escalade du mur. Ce mur — que j'avais bien souvent mesuré du regard — atteignait une hauteur d'environ dix mètres. La corde — elle était pour le moment bien chimérique — devait être lancée au sommet de la muraille et retomber au dehors grâce au barreau avec lequel je la lesterais ; je la tirerais ensuite jusqu'au moment où je sentirais la résistance produite par la rencontre du barreau et d'une corniche, d'un créneau ou d'une anfractuosité quelconque. Évidemment j'avais à prévoir plusieurs essais malheureux mais je n'avais pas le choix des moyens et j'espérais bien que la chance finirait par me favoriser. Au surplus je pouvais compter sur l'énergie et la souplesse de mes muscles. Et le moindre appui dans mon escalade me suffisait pour braver la plus tyrannique des lois — la loi de la pesanteur.
Mais il me fallait cette corde... Et elle devait avoir une longueur de dix mètres ; comment fabriquer une telle échelle de Jacob.
Ma veste, ma chemise et mon capuchon liés l'un à l'autre après avoir été tordus, pouvaient me fournir un lien solide d'une longueur environ de trois mètres — en comptant sur la solidité des coutures.
A la dernière minute je pouvais évidemment prendre une couverture ci : deux mètres. En tout cinq mètres. Impossible de me servir des draps car il importait que, pendant le plus de temps possible le gardien me soupçonnât par ma disparition.
J'avais réservé à la chaîne l'emploi plus noble d'arme défensive ou offensive. Il me fallait la aire servir à des fins plus vulgaires ; grâce à elle, je pouvais gagner à peu près un mètre. En tout six mètres...
Il ne manquait quatre mètres... Où allais-je les trouver ?
J'en trouai un... dans mon oreiller. En effet, mon oreiller était bourré avec du varech et des débris de laine, qu'à force de patience, je finis par rassembler et par tordre en forme de cible. Mais c'était un câble peu solide et auquel il était prudent de ne pas faire jouer un rôle important dans l'aventure, je gagnai encore un mètre.
Je raconte ces choses avec le plus de simplicité possible. Mais que d'efforts, que de tourments, que d'angoisse, représentait chacun de ces petits progrès accomplis dans l’œuvre de liberté. Au fur et à mesure que j'approchais du but, je tremblais davantage. Ce sont là, en effet, des parties qu'il n'est guère possible de recommencer quand on les a perdues.
Aussi bien, la difficulté de ces travaux —qui eussent été enfantin partout ailleurs —me forçaient à être téméraire. La fortune sourit aux audacieux. Je dois dire que jusque-là elle ne m'avait pas fait grise mine.
Trois mètres, il me manquait encore trois mètres !
Je ne pouvais songer à tirer parti d'une corde de sept mètres ; quand je dis « corde » j'emploie évidemment un mot assez impropre... Mais de quel autre nom désigner cet assemblage baroque où voisinaient des vêtements, une chaîne et jusqu'à du varech tordu ? Il me fallait compléter l’œuvre entreprise sous peine de me trouver désarmé devant le terrible mur, car je devais compter que deux mètres de corde pendraient de l'autre côté du mur ; restaient huit mètres. Le mur en avait dix, j'avais donc encore à aire un saut pour atteindre le bout de la corde. Naturellement je m'étais bien gardé de fabriquer mon échelle si rudiment avant le moment psychologique... Mais, ce moment venu, le travail serait vite fait.
Je passai deux nuits à me creuser la tête pour savoir plaisantant avec moi-même comment j'achèverai ce que —j'appelais « mon ascenseur » J'allais perdre tout espoir d'en finir avec ce problème, quand un jet de lumière m'en fit trouver la solution.
Ce jet de lumière provenait de la lampe de mon gardien.
—Imbécile ! me dis-je tout en imitant le ronflement d'un homme parti pour le pays des rêves —c'est le seul voyage qu'on permettre aux prisonniers ! —j'aurais dû y penser plus tôt.
Et mon regard suivait le long du mur le fil qui jusqu'à l'heure du coucher m'apportait la lumière électrique. Car la prison de Strasbourg est une des plus confortables geôles de France, elle chauffe les prisonniers à la vapeur et les éclaire à l'électricité.
Ce fil partait de l'applique de ma lampe, atteignait le plafond, s'y enfermait dans une moulure et ne quittait la cellule qu'après avoir parcouru une distance d'au moins trois mètres. Je tâtai le fil ; il était incontestablement solide et souple. De plus —suprême qualité à mes yeux —il pouvait être détaché et coupé sans peine.
Sans tarder, je me mis donc à la besogne.
J'eus tôt fait d'enlever les crochets qui fixaient le fil le long de la muraille. La difficulté commençait au plafond, en effet, pour l'atteindre j'étais obligé de monter sur le lit. Certes, il ne me fallait qu'un instant pour détacher et couper le fil, même si le gardien s'avisait d'éclairer ma cellule à ce moment psychologique j'étais perdu.
Pourtant, je ne pouvais hésiter.
J'attendis le jet de lumière qui, tant de fois m'avait troublé dans mon sommeil ou dans mon travail puis, à peine le judas fut-il redevenu obscur, que je me dressai sur ma couchette. J'atteignais à grande peine le plafond.
Mes seuls outils étaient la tige de fer arrachée au lit et les vis qui, primitivement fixaient la chaîne. Dans mes mains que la prison avait rendues expertes, ces misérables instruments devenaient régulièrement efficaces.
Il était croyais-je, inutile de briser la moulure ; cette opération inévitablement bruyante, eût même été dangereuse. Mais je me rendis compte que malgré mes efforts les plus énergiques, je n'arriverais pas à arracher le fil qui, évidemment, était renforcé, doublé peut-être dans la moulure. Je me décidai donc à agir à l'endroit où le fil pénétrait dans la muraille. Il fallait le couper là, après quoi je n'éprouverais certainement aucune peine à faire glisser dans la moulure.
Avec la tige de fer, je me suis mis donc à taillader ce fil plus résistant que je ne l'avais supposé. J'estimai ensuite qu'en dix minutes le travail devrait être terminé.
Je m'escrimais consciemment quand soudain, j'éprouvai une secousse terrible... Je me vis entouré de vapeurs vertes, puis bleues, puis violettes, tout cela en moins d'une seconde.
Après quoi, j'eus la sensation de tomber dans un gouffre obscur et glacial.
( A SUIVRE LE 8 SEPTEMBRE )