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LES EVASIONS DE RAPIDIUS N° 3

8 Septembre 2012, 11:00am

Publié par nosloisirs

 

N° 36 RAPIDIUS -copie-1LA FIOLE ROUGE

Quand je repris connaissance, j'étais étendu sur un lit entouré de rideaux blancs. Où étais-je ?

Un étrange phénomène de la mémoire combinée avec l'imagination, me fit croire pendant une minute, que je n'étais plus dans la prison de Strasbourg. Il me semblait que j'avais réussi mon évasion, que mes patients efforts n'étaient point restés inutiles. Oui, j'avais jeté ma corde par-dessus la muraille ; oui, j'avais escaladé victorieusement cette alaise de briques pour la redescendre ensuite sur le versant de la liberté... Car pouvait-il en être autrement ? N'avais-je pas conquis le droit d'être libre après tant de travail, tant d'angoisses, tant de volonté ?

Et pourtant il en était autrement.

Au premier geste que je fis, une ombre blanche se détacha de la muraille en se penchant à mon chevet.

C'était un prisonnier comme moi ; il portait le capuchon de treillis, la cagoule qui, plus encore que les murailles, les cellules, les verrous, enferme le détenu, lui enlève toute individualité, fait d'un homme un automate sans expression qui glisse comme un spectre vague et silencieux.

Dés qu'il eut constaté mon éveil, le prisonnier pressa du doigt un timbre d'appel. Et presque instantanément un gardien parut. Son uniforme exécré me confirma dans cette pensée douloureux que j'étais toujours prisonnier.

Je ne connaissais pas ce gardien. Il n'avait autant que je pus l'observer avec toute mon intelligence de mes sens émoussés par un long évanouissement une figure assez fine et expressive... Car l'expressivité est la première indication que donnent ou refusent au prisonnier les visages qu'il aperçoit. Le détenu cellulaire qui ne doit pas parler à part quelques fonctionnaires hostiles personne ne peut adresser la parole, cherché à lie une pensée sur chaque physionomie. La loi du silence l'oblige à satisfaire sa naturelle expansivité en employant le langage physionomique ; il veut lire de la bonté de la pitié, de la haine, de la jalousie, de la colère, de la joie dans les visages qui s'offrent son regard. Ce qu'il déteste par dessus tout, c'est le visage impassible autre mur plus cruel pour lui que les murs de la prison.

J'éprouvai tout de suite une sympathie instinctive pour ce gardien moins fermé que l'autre.

Que s'est-il donc passé ? Questionnai-je en m'accoudant sur l'oreiller.

Il m!'observa un instant, puis éludant ma question il me dit :

Cela va mieux... Le médecin va venir à dix heures.

Maintenant mes idées plus nettes se formaient dans mon cerveau. Je me remémorai les circonstances de ma chute et je compris ; j'avais été victime d'un commencement d'électrocution. En entaillant le fil conducteur j'avais atteint le câble chargé du puissant courant électrique qui m'avait foudroyé.

J'éprouvais une sensation d'extrême lassitude. Mes membres étaient étrangement douloureux et il me semblait qu'une bande d'endiablés forgerons frappaient sur mon cerveau comme une enclume avec des marteaux chauffés à blanc.

 

N--44-RAPIDIUS--.jpeg


Je m'en observai pas moins avec attention vielle habitude d'évadé la pièce où je me trouvais. C'était une cellule d'infirmerie, un peu plus grande, mais d'aspect moins frigide que les cellules ordinaires. Car le régime cellulaire veut que la maladie, le moribond, soit isolé. La prison moderne est implacable, on y vit, on y meurt seul.

J'eus tôt fait de constater que la porte était solidement verrouillée, et que la fenêtre était défendue par d'épais barreaux. Cette vue me fit faire d'assez mélancoliques réflexions. J'allais m'assoupir quand le gardien qui n'avait pas quitté mon chevet me toucha à l'épaule en disant :

Voici M. le docteur.

En effet, annoncé par trois coups de sonnette, le docteur pénétrait dans la cellule.

C'était un vieillard à perruque et à bésicles, un drôle de petit bonhomme, au regard acéré, aux gestes menus et pressés.

Il m'observa un instant tout en me tâtant le pouls puis il me dit :

Je jouai l'innocent :

Que m'est-il donc arrivé, docteur ?

Vous le savez aussi bien que moi... Vous avez été foudroyé, gros malin !

Quelle drôle d'idée vous avez eu de aie dans votre cellule, des expériences d'électricité. Enfin, vous êtes en meilleur état que le jour où l'on vous a trouvé étendu sur le sol. Ah ! Vous étiez dans un joli état. J'ai bien cru que, cette fois, pour vous évader, vous aviez choisi la porte par où on ne passe qu'entre quatre planches de sapin.

Le docteur se remit à rire, comme je suppose que riaient les gnomes des vieilles légendes d'Allemagne.

Et il confirma :

Ah ! Ah ! Rapidius !... C'est qu'il n'est pas facile de sortir d'ici, pas facile du tout. Vous commencez à vous en rendre compte je suppose...

Ce vieillard m'était devenu tout de suite très sympathique, lui aussi en effet, il était bavard. Le prisonnier aime les visages ouverts, il aime aussi les bavards.

Depuis combien de jours suis-je ici ? Questionnai-je avec une timidité affectée.

Depuis cinq jours... Cinq jours passés, en somme, d'une façon à la fois rapide et confortable. Eh !... Eh !... Le rêve pour le prisonnier, serait évidemment de s'évanouir le jour de son entrée en prison pour ne se réveiller que le jour de sa libération... Qu'en pensez-vous, Rapidius ?

Je pense que vous êtes bien bon, monsieur le docteur, de vous intéresser à un chenapan comme moi.

Un chenapan ? Ce n'est pas mon avis. Vous êtes un cas très intéressant … Vous avez deux titres à mon intérêt. D'abord vous avez résisté à un courant électrique capable de foudroyer deux hommes ordinaires ; deuxièmement, vous avez une vitalité de premier ordre, un voltage d'énergie sur lequel je compte dresser un rapport à l'Académie des Sciences, j'ai étudié votre travail dans la cellule UN bis.

Comment, monsieur le docteur, vous avez...

Mais naturellement ! Supposiez-vous donc que personne ne s'en apercevait. J'ai vu la chaîne et le barreau. C'est très bien fait. Et en somme, il s'en est fallu de peu que vous ne nous brûliez la politesse. En tant d'observateur des différentes manifestations de l'énergie humaine, je regrette que vous n'ayez pas réussi. C'eut été la meilleure démonstration de mon théorème psychophysiologique que rien n'est impossible à l'homme en possession de tous ses moyens physiques et moraux, à la condition que le temps ne lui ait pas mesuré.

Monsieur le docteur, vais-je rester ici longtemps ?

Vous avez toujours envie de vous en aller, même quand on fait tout ce qu'on peut pour vous retenir.

C'est que je suis bien ici !

Bah ! Je vous connais. Vous pensez que vous seriez encore mieux dehors.

Pas en ce moment... Je suis encore malade.

Eh bien, vous resterez à l'infirmerie jusqu'au jour où vous serez complètement remis, c'est-à-dire encore une semaine environ.

 

( A SUIVRE le 11 SEPTEMBRE )

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