Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

MOINEAUX SANS NID N° 178

8 Septembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITE-178--.jpegEnviron un mois après la visite d’Estelle Marnier, Michel Labeille et sa fille Valérie arrivaient à Bouzonville, dans la Moselle et s’installaient tout près d’un petit village situé à la frontière du Luxembourg.

Il y avait dans cette région une énorme concentration de troupe et très peu de civils, car, à cause de la guerre, il avait fortement été conseillé à la population de se replier vers des régions moins exposées.

Naturellement, Labeille s’était muni de toutes les autorisations nécessaires sans lesquelles ni lui ni sa fille n’auraient pu pénétrer si avant dans la zone des armées.

Antoine et sa femme ? Les braves paysans qu’ils avaient engagés pour les servir dans leur petite ville du sud-ouest avaient demandé à les suivre. Très touché par ce témoignage de dévouement, Michel Labeille y avait consenti.

Ils logeaient tous dans une villa proche d’une ferme.

Le voyage, long et pénible, avait fatigué Michel Labeille et durant quelques jours, Valérie l’avait forcé à garder le lit, lui prodiguant les soins les plus tendres, aidés par Berthe et Antoine ? Toujours prévenants.

Labeille se remit assez vite et, malgré quelques petits « a coups » commença à travailler à son scénario.

Il avait écrit à Estelle en indiquant son nouveau domicile, la priant de ne pas trop tarder à les rejoindre. Il attendait impatiemment de recevoir des nouvelles des hommes qu’il avait engagés et qui suivaient avec attention le déroulement des opérations en cours.

L’activité alors, était surtout concentrée sur les armées aériennes, et le ciel continuellement sillonné par des avions de reconnaissance, de chasse et quelques bombardiers.

L’artillerie donnait aussi et le grondement des canons déchirait l’air, tandis que la terre tremblait comme sous l’effet d’un volcan en éruption.

Labeille et sa fille ne se trouvaient pas très éloignés de « no man’s land » où se déroulaient de temps à autre, quelques rencontre entre patrouilles, et l’aspect général du front ne changeait pas, même si, parfois il y avait de nombreux morts et blessés.

Retranché dans les puissants ouvrages défensifs des lignes Maginot et Seigfrid, le gros des armées demeurait absolument inactif.

Parfois quelques combats avaient lieu entre des effectifs plus nombreux et cela faisait supposer que les Allemands se préparaient à attaquer sur cette partie du front.

Cette perspective inquiétait beaucoup ceux qui n’avaient pas voulu abandonner leurs maisons et souvent Labeille y songeait, le visage sombre et tourmenté non certes pour lui, mais en raison du danger auquel il exposait Valérie.

Lorsqu’il manifestait ses craintes à la jeune femme, elle riait et répondait avec un accent de tendre reproche dans la voix :

— Oublies-tu, papa, que nous sommes venus ici dans un but très précis ? Et n’ignorant pas le péril auquel nous nous exposions ?

— C’est juste, admettait Labeille en soupirant, mais je crois avoir très mal fait de te permettre de me suivre. Il n’est pas juste de t’exposer de la sorte. J’aurais dû te laisser là-bas où tu serais à l’abri maintenant.

— Mais non, mais non, répondit Valérie. Je n’ai pas du tout peur ; et puis, que ferais-tu sans moi ? N’avons-nous pas convenu que je t’aiderais en te servant de secrétaire ? A présent, papa chéri, cesse de discuter ; puisque tu as décidé d’exécuter ce travail, il est logique d’en subir les inconvénients, quels qu’ils puissent être !

Ces paroles n’admettant aucune réplique, Michel Labeille n’osait poursuivre l’exposé de ses craintes.

Un soir où le duel d’artillerie se prolongeait plus longtemps que d’habitude et où le ciel sombre était illuminé par l’éclatement des obus, et après un moment d’accalmie, il leur sembla percevoir des bruits insolites et des cris d’enfants, provenant de la route qui passaient à quelques cent mètres de leur demeure.

Labeille était couché et Valérie venait tout juste de regagner sa chambrez, Antoine et sa femme, occupée à ranger et nettoyer la cuisine, échangèrent soudain des regards effrayés.

— Mon Dieu ! Qu’est-ce qui peut bien se passer ? Murmura Berthe, alarmée.

— Je ne comprends pas du tout, répondit son mari.

Il courut à la porte du jardin et fixa la route ; tout en haut du sentier, il vit défiler des groupes de gens, des paysans pour la plupart, surtout des femmes, des enfants et des vieillards, des charrettes et même quelques têtes de bétail.

— On dirait, remarqua l’homme en pâlissant brusquement, que ces gens fuient.

— Vois donc ! S’écria sa femme qui l’avait rejoint et qui regardait elle aussi, le bout de route à travers la grille ; il y a des soldats !... Oui, je ne me trompe pas ... Ils se replient, eux aussi !

A cet instant, en effet, un groupe de fantassins avançait. Les hommes semblaient très las et fort découragés.

— Mais non, protesta Antoine, ce sont certainement des gars qui sont au repos.

— que faites-vous donc ici tous les deux ? Demanda la voix inquiète de Valérie qui venait de descendre, intriguée par cette agitation inaccoutumée.

— Je ne sais pas, Mademoiselle, répondit Antoine en élargissant ses deux bras dans un geste d’ignorance. Je vais aller jusqu’à la route me renseigner auprès de tout le monde.

— Il s’agit certainement de personnes qui habitent dans les villages des environs et qui se sauvent ! Supposa Berthe en tremblant de tous ses membres. Sûrement les Allemands ont attaqué en force et sans doute avancent-ils rapidement

— C’est très possible, reconnut Valérie avec calme. Antoine, allez donc les questionner. Vite ! Dépêchez-vous !

Le brave garçon s’empressa d’obéir, laissant les deux femmes en proie à une impatience angoissée.

Regardezdonc,Mademoiselle !GémitBertheenjoignantlesmains.Quedesoldats !... Ilyenadescentaines !Etcommeilssehâtent !Jaicertainementdevinéjuste !

— Je le crains ! Murmura Valérie qui fixait, désolée, les malheureux qui se succédaient sur cette route blanche, comme une armée en déroute.

— Ils ont l’air de ne pas bien savoir où ils vont, reprit Berthe qui claquait des dents, morts de peur ...Et Antoine, qui ne revient plus ! Pourquoi tarde-t-il tellement ? Oh ! Un gros char qui s’arrête !...

A cet instant en effet, un énorme tank venait brusquement de stopper, après quelques ratés de moteur. Quatre soldats en descendirent qui s’éloignèrent en courant.

Valérie porta une main à son front, laissant échapper un gémissement plaintif. Oui, Berthe avait eu raison de penser à une avance allemande ; sinon, pourquoi ces gens et ses soldats se repliaient-ils de la sorte ?

Il n’existait pas d’autre explication possible ; un combat avait dû s’achever par une défaite française !

— Que va-t-il arriver ? Balbutia Valérie, qui ne parvenait pas à détacher son regard de la route sur laquelle les ombres se suivaient pressées, tels de tragiques fantômes.

Antoine haletant, revint vers les deux femmes.

— Les Allemands, annonça-t-il épouvanter, viennent d’enfoncer nos lignes ! Ils avancent et ne tarderont guère à arriver ici !

— Ciel ! S’exclama Berthe s’appuyant contre le chambranle de la porte, sentant soudain ses jambes se dérober sous elle.

— Tout le monde s’enfuit, civils et militaires, poursuivit le brave garçon car les « frisés » vont arrivés ! Nous ne pouvons rester ici ! Il faut partir tout de suite !

— Nous en aller ? Répéta Valérie, déconcertée.

— Oui, Mademoiselle ! Fit l’homme avec force et il n’y a plus un instant à perdre. Si vous voulez rester, je ne peux vous en empêcher mais Berthe et moi nous allons partir avant que les allemands arrivent pour nous tuer tous !

— Vous avez raison, admit la fille de Michel Labeille avec égarement.

— Vous comprenez, ajouta Antoine très sombre, nous ne pouvons espérer être épargnés ! On vient de me raconter que des paysans qui n’ont pas voulu quitter leur ferme ont été tué à coups de mitraillette ! D’autres sont morts, brûlés avec leurs maisons. Donc, il faut partir sur-le-champ.

Valérie l’écoutait, atterrée ; le cruel destin continuait donc à la persécuter, toujours aussi implacable !

Pendant ce temps, Antoine et sa femme étaient montés dans leur chambre en toute hâte pour prendre quelques effets. Ils en firent deux ballots qu’ils jetèrent sur leur dos, prêts à quitter la maison, tandis que Valérie ne savait encore quelle décision prendre, pensant à son père, à sa santé encore si délicate, aux dangers auxquels elle l’exposerait en s’embarquant dans une telle aventure.

Non, elle ne pouvait quitter cette maison ! Pourtant, par ailleurs, que se passerait-il lorsque les Allemands arriveraient ? Les tueraient-ils ?

— Vous ne pouvez rester, Mademoiselle ? Insista Berthe d’une voix suppliante.

— Oh ! Que faire ? S’écria la pauvre Valérie, au comble de l’angoisse et de l’indécision.

— Venez vite, avant qu’il ne soit trop tard, reprit la brave fille.

— Hélas ! C’est impossible, répondit Valérie ; mon pauvre papa est incapable de supporter de telles fatigues, vous le savez bien !

— Je le soutiendrai lorsqu’il sera trop fatigué, offrit Antoine qui était aussi robuste que bon et généreux.

La jeune femme monta en courant à l’étage supérieur, entra dans la chambre de son père, s’approcha du lit où Labeille dormait profondément, ignorant encore le grave danger qui les menaçait tous.

Valérie se pencha sur lui et s’aperçut tout de suite que le visage de son père était rouge de fièvre.

— Mon Dieu ! Murmura-t-elle bouleversée. (Puis elle ajouta plus haut) : Papa ! Papa, réveille-toi !

Mais Michel Labeille ne bougea pas.

— Papa ! Cria-t-elle avec plus de force encore.

Cette fois, il ouvrit les yeux et dévisagea bizarrement sa fille.

— Laisse-moi dormir, ma chérie, murmura-t-il en refermant les yeux.

— Papa, je t’en supplie, écoute-moi ! Insista la pauvrette en lui secouant doucement une épaule.

— Je veux dormir ! Grogna Labeille.

— Tu dois pourtant m’écouter, papa, poursuivit Valérie avec des larmes dans la voix ; les allemands arrivent ... Il faut partir au plus vite !

— Ce sont des histoires ! Répliqua Labeille incrédule.

— Je te répète que c’est la vérité ! Affirma Valérie. Il faut nous enfuir immédiatement ; autrement il sera trop tard ! Je te supplie de te lever !

— Je te supplie moi de me laisser tranquille ! S’écria Labeille avec irritation.

Il était évident qu’il ne se rendait aucun compte de la terrible situation. Antoine et Berthe venaient de monter à leur tour et pénétraient dans la chambre de leur maître.

— Il faut nous presser, Mademoiselle, dit Antoine.

Valérie esquissa un geste de découragement.

— Partez, mes amis, leur dit-elle en hochant tristement la tête. Papa ne veut rien entendre et il ne veut même pas quitter son lit.

— Pardonnez-nous, Mademoiselle, fit Antoine en baissant la tête avec embarras, mais nous ne pouvons attendre davantage !

— Je comprends, répondit Valérie en lui souriant affectueusement, mais attendez une minute ...

Elle courut dans sa chambre et revint aussitôt tenant une liasse de billets de banque qu’elle tendit à Antoine !

— Prenez cet argent. Vous pourrez en avoir besoin en chemin ... et vous l’avez bien mérité, acheva-t-elle.

Antoinecopulauncoupdœilinterrogateuràsafemme,puisacceptalargentquilglissadanssapoche.Tousdeuxremercièrentvivementleurjeunemaîtresse,murmurèrentdesmotsdadieupuisredescendirentaurez-de-chaussée,sortirentdelamaisonetdisparurentsurlarouteconfonduedansleflotcontinudesfuyards.

Valérie était maintenant toute seule dans la maison avec son père.

En proie à une fièvre qui ne cessait d’augmenter, Michel Labeille se mit bientôt à délirer.

— Mon Dieu ! S’écria l’infortunée jeune femme, désespérée quand donc s’achèvera mon calvaire ?

— A boire ! Demanda le malade ! A boire ! J’ai si soif !

La jeune femme s’empressa d’aller lui chercher un verre d’eau qu’il vida avec avidité.

Petit à petit, il se calma. Quelques instants plus tard, le voyant apaisé, les yeux fermés, sans doute endormi, Valérie soupira de soulagement, mais se souvenant brusquement du terrible péril qui les menaçait, elle domina sa peur, descendit au rez-de-chaussée et ouvrit la porte de la maison.

La lune éclairait faiblement la grande route, qui à présent, était absolument déserte.

La campagne était entièrement plongée dans un silence mystérieux, troublant, comme si la nature, soudain était morte ; on n’entendait plus un seul aboiement de chien dans le lointain, ni le meuglement plaintif d’un veau.

Valérie frissonna sous le poids écrasant de cette lugubre sollicitude. Elle leva les yeux au ciel en murmura avec ferveur :

— Mon Dieu ! Protégez mon père !

Elle n’osa pas refermer la porte, se disant que les Allemands qui allaient probablement arrive d’un moment à l’autre, l’enfonceraient sûrement s’ils la trouvaient close.

Elle rentra à l’intérieur de la maison qu’elle rangea de fond en comble. Elle éprouvait une sensation d’angoisse indescriptible et ne savait ce qu’elle faisait. Puis elle retourna dans le jardin.

Là aussi, un grand silence régnait ; pas une feuille ne bougeait sur les arbres.

Elle revint près de la porte et consulta l’heure à son bracelet montre ; il était une heure du matin.

— Quelle nuit terrible ! Dit-elle en soupirant.

Elle frissonna et traversa le jardin pour regarder encore dans la direction de la route toujours déserte comme si elle cherchait à y discerner les ombres menaçantes des soldats ennemis, puis elle revint de nouveau vers la maison, tremblante de frayeur.

Brusquement, elle s’imagina que quelqu’un peut-être même un soldat allemand, s’était glissé à l’intérieur, pendant qu’elle se trouvait dans le jardin. Et de nouveau, elle inspecta toutes les pièces.

Dans l’une d’elle, elle aperçut un grand coffre, auquel elle n’avait prêté aucune attention auparavant, et se dit que ce meuble pourrait certainement faire une bonne cachette

Une peur terrible la tenaillait et elle désirait inconsciemment disparaître à tout prix. Chaque coin, chaque meuble lui semblaient de prêter à faire une cachette ! Sa terreur ne cessait d’augmenter.

Soudain elle songea à l’argent qu’ils avaient emporté et se précipita dans la chambre de son père. Elle sortit d’un tiroir de la commode une sacoche de cuir dans laquelle était entassé en nombre imposant de billets de banque. La jeune femme les compta avec soin et glissa quelques-uns dans la poche de sa veste, puis chercha dans la maison un endroit ou dissimuler le reste.

Sous les pieds du grand canapé du salon, quelques carreaux bougeaient imperceptiblement, elle en souleva quelques uns et y rangea les billets. Puis, replaçant les carreaux qu’elle tassa en les piétinant, elle remit vivement le meuble en place.

Ensuite, elle se rendit à l’office et constata avec satisfaction qu’il était largement approvisionné en vivres ; l’eau, non plus ne pouvait manquer ; il y avait une pompe à main à l’extérieur prés de la cuisine. Enfin, le jardin fournirait du bois si besoin était.

Rassurée, Valérie remonta voir son père ; il dormait d’un sommeil beaucoup plus calme ; son souffle, maintenant était redevenu paisible et régulier.

« MonDieu !PensaitlamalheureusequefairesilesAllemandsentrentici ?Jeneconnaispasleurlangueetjenepourraismêmepaslessupplierdenouslaisserlaviesauve ! »

Un instant après elle revenait auprès de la porte d’entrée et tendait l’oreille ; la nuit était calme et silencieuse, éclairée par les pâles rayons d’une lune très haute dans le ciel pur.

Valérie fixa de nouveau la route ; elle était toujours déserte, aucune ombre redoutable ne se profilait sur l’horizon. Un léger espoir l’effleura soudain.

« Peut-êtreauront-ilsprisuneautredirection ?Seditlajeunefemme.Autrement,ilyalongtempsquilsseraientarrivésici ! »

( A SUIVRE LE 11 SEPTEMBRE )

 

041

Commenter cet article