MONSIEUR BADIN
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Le jour où M. Clémenceau exigea des employés du ministère de l’Intérieur qu'ils arrivaient à l'heure , ce fut une grande consternation parmi tous les rédacteurs et tous les expéditionnaires. Mais si M. Badin dont vous allez lire la désopilante histoire, était venu ce jour-là à son bureau, M. Clémenceau aurait bien vu qu'il n'était pas le plus fort.
{ LE DIRECTEUR
PERSONNAGES { MONSIEUR BADIN
{ OVIDE
Le cabinet du directeur. Celui-ci installé à sa table de travail donne des signatures qu'il éponge aussitôt. Brusquement il s'interrompt allonge la main vers un cordon de sonnerie. Sonnerie à la cantonade. La porte s'ouvre. Le garçon du bureau apparaît.
LE DIRECTEUR —C'est vous Ovide ?
OVIDE —Oui, monsieur le directeur.
LE DIRECTEUR —Est-ce que M. Badin est venu ?
OVIDE —Oui, monsieur le directeur.
LE DIRECTEUR stupéfait—M. Badin est là ?
OVIDE —Parfaitement.
LE DIRECTEUR —Réfléchissez bien bien à ce que vous dites. Je vous demande si M. Badin l'expéditionnaire du troisième bureau, est à son poste, oui ou non.
OVIDE —Monsieur le directeur, il y est !
LE DIRECTEUR soupçonneux —Ovide, vous avez bu.
OVIDE désespéré—Moi !...
LE DIRECTEUR —Allons ! Avouez la vérité ; je ne vous dirai rien pour cette fois.
OVIDE des larmes dans la voix—Monsieur le directeur, je vous jure !... J'ai bu qu'un verre de coco.
LE DIRECTEUR à lui-même— La présence de M. Badin au ministère constitue un el phénomène une telle anomalie !... Enfin nous allons bien voir — Allez me chercher M. Bodin.
OVIDE —Bien, monsieur le directeur.
Il sort. Le directeur s'est remis à son bureau. Long silence. Enfin à la porte, trois petits coups.
LE DIRECTEUR —Entrez.
Apparition de M. Badin.
M. BADIN saluant jusqu'à terre —Monsieur le directeur...
LE DIRECTEUR toujours plongé dans ses signatures — Bonjour, bonjour M. Badin. Entrez donc, monsieur Badin, et prenez un siège, je vous prie.
M. BADIN —Je suis confus
LE DIRECTEUR — Du tout, du tout — Dites-moi, monsieur badin voilà près de quinze jours que vous n'avez mis le pied à l'administration.
M. BADIN humble—Ne m'en parlez pas !...
LE DIRECTEUR — Permettez ! C'est justement pour en parler que je vous ai fait prier de passer à mon cabinet — Voilà, dis-je, près de quinze jours que vous n'avez mis le pied à l'administration. Tenu au courant de votre absence par votre chef de bureau et inquiet pour votre santé, j'ai envoyé six fois le médecin du ministère prendre chez vous de vos nouvelles. On lui a répondu six fois que vous étiez à la brasserie.
M. BADIN —Monsieur, on lui a menti. Mon concierge est un imposeur que je ferai mettre à la porte par le propriétaire.
LE DIRECTEUR — Fort bien, monsieur badin, fort bien ; ne vous existez pas ainsi.
M. BADIN —Monsieur, je vais vous expliquer. J'ai été retenu chez moi par des affaires de famille. J'ai perdu mon beau-frère.
LE DIRECTEUR — Encore !
M. BADIN —Monsieur...
LE DIRECTEUR — Ah ! Ça ! Monsieur Badin... est-ce que vous vous fichiez de moi ?
M. BADIN —Moi !
LE DIRECTEUR — A cette heure, vous avez perdu votre beau-frère, comme déjà il y a trois semaines, vous aviez perdu votre tante, comme vous aviez perdu votre oncle le mois dernier, votre père à la Trinité, votre mère à Pâques !... Sans préjudice naturellement de tous les cousins, cousines et autres parents éloignés que vous n'avez cessé de mettre en terre d'un au moins par semaine ! Quel massacre ! Non, mais quel massacre ! A-t-on idée d'une boucherie pareille ! Et je ne parle pas ici, notez bien, ni de la petite sœur qui se marie deux fois l'an, ni de la grande qui accouche tous les trois mois. Eh bien, monsieur, en voilà assez. Que vous vous moquez du monde, soit ! Mais il y a des limites à tout, et si vous supposez que l'administration vous donne deux mille quatre cent francs pour que vous passiez votre vie à marier les uns, à enterrer les autres, où à tenir les enfants sur les fonts baptismaux, vous vous mettez le doigt dans l’œil !
M. BADIN —Monsieur le directeur...
LE DIRECTEUR — Taisez-vous ! Vous parlerez quand j'aurai fini — Vous êtes ici trois employés attachés à l'expédition : vous, M. soupe et M. Fairbattu. M. soupe en est aujourd'hui à sa trente septième année de service et il n'y a plus à attendre de lui que les preuves de sa vaine bonne volonté. Quant à M. Fairbattu, c'est bien simple ; il place des huiles en province ! Alors quoi ? Car voilà pourtant où nous en sommes, et il est inouï de penser que sur trois expéditionnaires, l'un soit gâteux, le second voyageur de commerce et le troisième à l'enterrement depuis le jour de l'an jusqu'à la Saint Sylvestre !... Et naïvement vous vous êtes fait à l'idée que les choses pouvaient continuer de ce train ?... Non, monsieur Badin ; cent fois non ! J'en suis las, moi, des enterrements et des mariages et des baptêmes ! Désormais c'est deux choses l'une, la présence où la démission ! Choisissez ! Si c’est la démission, je l'accepte ! Je l'accepte à l'instant même. Est-ce clair ? Si c'est le contraire, vous me ferez le plaisir d'être ici chaque jour sur le coup de midi, et ceci à partir de demain. Est-ce clair ? J'ajoute que le jour de la fatalité , cette fatalité odieuse qui vous poursuit, semble se faire un jeu de vous persécuter, viendra vous frapper de nouveau dans vos affections de famille, je vous balancerai, moi ? Est-ce clair ?
M. BADIN —Ah ! Vous me faites bien de la peine, monsieur le directeur ! A la façon dont vous me parlez, je vois bien que vous n'êtes pas content.
LE DIRECTEUR — Allons donc ! Mais vous vous trompez ; je suis fort satisfait, au contraire.
M. BADIN —Vous raillez.
LE DIRECTEUR — Moi !... Monsieur Badin ?... Que j'eusse une âme si traîtresse !... qu'un si lâche dessein.
M. BADIN —Si, monsieur, vous raillez. Vous êtes comme tous ces imbéciles qui trouvent plaisant de me taper sur le ventre et de m'appeler employé pour rire. Pour rire !... Dieu vous garde, monsieur de vivre jamais un quart d'heure de ma vie d'employé pour rire !
LE DIRECTEUR — Pourquoi cela ?
M. BADIN —Écoutez, monsieur. Avez-vous jamais réfléchi au sort d'un pauvre fonctionnaire qui, systématiquement, opiniâtrement ne veut pas aller au bureau et que la peur d'être mis à la porte, hante, poursuit,,torture, martyrise, d'un bout de la journée à l'autre ?
LE DIRECTEUR — Ma foi non.
M. BADIN —Eh bien, monsieur, c'est une chose épouvantable et c'est là ma vie, cependant. Tous les matins, je me résonne, je me dis : « Va au bureau Badin ; voilà plus de huit jours que tu n'y es pas allé ! » Je m'habille alors, et je pars ; je me dirige vers le bureau. Mais, ouitche ! J'entre à la brasserie, je prends un bock, deux bocks... trois bocks ! je regarde marcher, l'horloge pensant : « Quand elle indiquera l'heure je me rendrai à mon ministère » Malheureusement quand elle a marqué l'heure, j'attends qu'elle marque le quart ; quand elle a marqué le quart, j'attends qu'elle marque la demie !...
LE DIRECTEUR — Quand elle a marqué la demie, vous vous donnez le quart de grâce...
M. BADIN —Parfaitement ! Après quoi je me dis : « Il est trop tard. J'aurais l'air de me moquer du monde. Ce sera pour une autre fois ! Quelle existence ! Quelle existence ! Moi qui avait un si bon estomac, un si bon sommeil, une si belle gaieté, je ne prends plus plaisir à rien, tout ce que je mange me semble amer comme du fiel ! Si je sors, je longe les murs comme un voleur, l’œil aux aguets, avec la peur incessante de rencontrer un de mes chefs. Si je rentre, c'est avec l'idée que je vais trouver chez le concierge mon arrêté de révocation ! Je vis sous la crainte du renvoi comme le patient sous le couperet !
LE DIRECTEUR — Une question monsieur Badin. Est-ce que vous parler sérieusement ?
M. BADIN —J'ai bien le cœur à la plaisanterie !... Mais réfléchissez donc, monsieur le directeur. Les deux cent francs qu'on me donne ici, je n'ai que cela pour vivre moi ! Que deviendrai-je le jour inévitable, hélas ! Où on ne me les donnera s plus ? Car, enfin, je ne me fais aucune illusion ; j'ai trente cinq ans, âge terrible où le malheureux qui a laissé échapper son pain doit renoncer à l'espoir de le retrouver jamais ! Oui, ah ! Ce n'est pas gai, tout cela ! Aussi, je me fais un sang !... —Monsieur, j'ai maigri de vingt livres depuis que je ne suis jamais au ministère ! (Il relève son pantalon) Regardez plutôt mes mollets, si on ne dirait pas des bougies. Et si vous pouviez vos mes reins ! Des vrais reins de chat écorché c'est lamentable. Tenez, monsieur (nous sommes entre hommes nous pouvons bien nous dire cela) ce matin, j'ai eu la curiosité de regarder mon derrière dans la glace. Eh bien ! J'en suis encore malade, rien que d'y penser. Quel spectacle ! Un pauvre petit derrière de rien du tout, gros à peine comme les deux poings !... Je n'ai plus de fesses ; elles ont fondu ! Le chagrin naturellement, les angoisses continuelles, les affres !... Avec ça, je tousse la nuit, j'ai des transpirations ; je me lève des cinq à six fois pour aller au pot-à-eau !... (Hochant la tête) Ah ! Ça finira al, tout cela, ça me jouera un mauvais tour.
LE DIRECTEUR — Eh bien ! Mais, venez au bureau, monsieur Badin.
M. BADIN —Impossible, monsieur le directeur.
LE DIRECTEUR — Pourquoi ?
M. BADIN —Je ne peux pas... Ça m'embête.
LE DIRECTEUR — Si tous vos collègues tenaient ce langage.
M. BADIN un peu sec —Je vous ferai remarquer, monsieur le directeur avec tout le respect que je vous dois, qu'il n'y a pas de comparaison à établir entre moi et mes collègues. Mes collègues ne donnent au bureau que leur aide, leur activité, leur intelligence et leur temps ; moi, c'est ma vie que je lui sacrifie (Désespéré)Ah ! Tenez, monsieur, ce n'est plus tenable !
LE DIRECTEUR se levant— C'est assez mon avis.
M. BADIN se levant également—N'est-ce pas ?
LE DIRECTEUR — Absolument. Remettez-moi votre démission ; je la transmettrai au ministre.
M. BADIN étonné —Ma démission ? Mais, monsieur je ne songe pas à démissionner ; je demande seulement une augmentation.
LE DIRECTEUR — Comment une augmentation !
M. BADIN sur le seuil de la porte —Dame, monsieur, il faut être juste. Je ne peux pourtant pas me tuer pour deux cent francs.
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MONSIEUR BADIN Saynète humoristique de Georges COURTELINE
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