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LA SACOCHE

15 Septembre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

LA-SACOCHE-01--.jpeg En sortant du cabaret le père Potet s'arrêta net, heurté comme un mur au noir de la route. Une nuit opaque noyait maintenant la plaine de Colombes de ses masures éparses. Et sa sacoche où il portait l'argent des créances encaissées ce jour-là, l'angoisse tout, à coup du bruit métallique qu'elle avait rendu.

Il se tourna vers son compagnon :

Dis, Baillehache ? Tu me fais la conduite ?

Et moi ? Interrogea le chiffonnier, qui me la fera ?

Il hocha la tête comme devant une chose grave :

C'est que tu n'y es pas, aux Quatre-Routes ! Sans compter que c'est pas encore là un endroit très rassurant pour guetter le tramway ! A ta place j'aimerai mieux attendre demain ?

A demain ?

Bien sûr, proposa Baillehache. Je t'offre un lit à la cambuse !

Ma foi ! Accepta Potet.

Ils s'acheminèrent titubant un peu l'un et l'autre.

Moi, n'est-ce pas, expliquait Baillehache, j'ai mon lit. Mon gars Félix il a le sien à côté ! Seulement dès fois qu'il rentre trop saoul, il s'est arrangé son petit coin ans un débarras. Comme ça, je ne l'entends pas. Toi tu prendras le débarras !

Potet se laissa guider et bientôt, devant une masure qu'on entrevoyait vaguement près de la route :

V'là le château ! Annonça Baillehache.

Ils buttèrent ça et là, à travers une cours inégale parmi les détritus ; puis le chiffonnier poussa une porte, alluma une lanterne.

Là ! Fit-il, tu seras comme un roi !

La lanterne éclairait quatre murs d'un blanc sale où pendaient en draperies noires de lourdes toiles d'araignée. Des chiffons amoncelés remplissaient la pièce ; loques informes, débris de linges et de vêtements d'où montait une odeur de crasse en fermentation.

Ah ! Parbleu ! Dit Potet, une nuit bientôt passée.

Il demanda cependant :

Félix ne viendra pas alors ?

S'il vient, t'as qu'à fermer ta porte, tu le renverras à la cambuse ! c'est pas tous les jours, d'ailleurs qu'il est saoul !

Oh ! Elle ferme il n'y a pas mieux ! Assura Baillehache.

Et lui-même fit jouer la clé dans le serrure.

Bon ! Bon ! Approuva Potet.

Alors bonsoir ! Dit Baillehache, dors bien et prends garde au feu !

Sois sans crainte !

Potet demeura seul la nouveauté de la situation le dégrisait un peu. Dans la poussée qu'il donna pour fermer la porte, il entendit que la pression de l'air avait fait jouer la fenêtre. Il s'en approcha, vit qu'elle était en si mauvais état qu'un coup de vent aurait suffi pour l'ouvrir.

Diable ! Fit-il.

Et il resta perplexe. La masure était si près de la route avec sa cour ouverte à tout le monde ! Félix, du reste, devait connaître ce détail. Trouvant la porte fermée, il entrerait par la fenêtre, le prendrait peut-être pour un voleur ?

Sans compter que Baillehache avec son air sournois.

Fichue idée qu'il avait eue ! A cette heure-ci il serait déjà aux Quatre-Route.

Il aurait sauté ans le tramway et roulerait doucement vers Paris !

Si je filais ? Songea-t-il tout à coup. Il est encore temps !

 

*******

 

Dans la cambuse, Baillehache se jeta tout habillé sur la paillasse qui lui servait de lit. Depuis la nuit tombante, où il s'était pris à retenir le vieux Potet de tournée en tournée, par les cabarets, il avait son idée sur la sacoche.

A présent, il réfléchissait. Peut-être il se contenterait d'en retirer les pièces, en y laissant tout le billon. L'autre n'y verrait que du feu, au moins jusqu'à ce qu'il fut revenu chez lui. Où bien il pendrait tout quitte à nier le lendemain. Le bonhomme était si gris qu'il n'aurait plus les idées bien nettes. Mais ce qui préoccupait Baillehache était le retour de Félix. Devait-il profiter du premier sommeil de Potet ou attendre, au contraire, que le garçon fut rentré et dormît à son tour ? Félix en effet, n'avait pas besoin de savoir. Au surplus, il fallait tout prévoir. Si Potet allait s'éveiller, défendre sa sacoche ? Dans ce cas la chose serait très simple. Il n'aurait qu'à serrer le cou de Potet, un peu fort. Ensuite, il allumerait des chiffons. Qui donc, le lendemain, s'étonnerait que l'ivrogne eût renversé la lanterne et mis le feu à la baraque ?

De sa paillasse le chiffonnier apercevait la fenêtre du débarras. Au bout d'un quart d'heure, la lueur qui l'éclairait disparut. Un bruit à la porte lui fit penser que Potet, par précaution se couchait en travers de l'entrée. Il lui sembla ensuite qu'un chat errant dans la cour, avait fait rouler un tesson de bouteille, ou heurté quelque ferraille.

 

*******

 

Une demi heure passa. Une fois encore Baillehache crut entendre un mouvement dans la cour. Mais le silence ensuite retomba. C'était l'attente, sans doute, qui l'énervait, lui faisait percevoir des bruits qui n'existaient que dans son imagination. Il songeait aussi à Félix, peut-être parti en bombe, à Paris, ne rentrait pas cette nuit-là ? Au surplus, il aurait tout le temps de l'entendre venir ; en pleine nuit les pas sonnaient sur la route de très loin.

 

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Baillehache enfin se décida. Chaussant des espadrilles, il se glissa dehors, sans bruit, vers la fenêtre du débarras, qu'il poussa doucement, et retenant son souffle, il écouta. Une respiration lui arrivait forte, régulière. Potet dormait d'un lourd sommeil il ronflait même. Baillehache enjamba la fenêtre et guidé par les ronflements, s'approcha du dormeur.

Un genou sur le sol, il se pencha, porta les mains en avant avec prudence pour reconnaître la position du corps. Peu à peu il frôla les vêtements, ses doigts remontèrent , descendirent, cherchant la sacoche. Et tout à coup, il s'étonna.

Où donc était-elle ?

Il réfléchit. Potet pour dormir, avait dû la retirer. Peut-être l'avait-il cachée sous quelque tas de chiffons ? Mais comment la découvrir sans lumière ? Allumer, ce serait s'exposer à l'éveiller. Avant de s'y risquer, Baillehache recommença ses recherches. Il tâta sous la tête de l'homme, ramena les mains vers la poitrine, les remonta vers le col, espérant rencontrer la courroie. Mais non ! Il s'impatientait. Les gestes devenaient moins sûrs, moins attentifs. L'un d'eux effleura le visage. Le ronflement devint irrégulier, moins fort. Même le dormeur fit un mouvement son bras étendu heurta Baillehache et cette fois, le ronflement cessa net. Le dormeur s'éveillait. Il se souleva, il allait parler. Alors Baillehache lui jeta les doigts autour du cou et, un genou sur la poitrine, il sera violemment de toute la force de ses pouces.

Un instant dans la lutte silencieuse, Baillehache s'étonna de la résistance du vieux, de la vigueur des mains qui avaient agripper ses poignets. L'instinct de la conservation, sans doute, doublai les forces de Potet. Baillehache fit un nouvel effort, serra de plus en plus, avec une rage froide dont ses dents grinçaient dans l'ombre.

Enfin sous ses pouces, un cartilage craqua avec un bruit sourd ; les mains qui le paralysaient un peu, se détendirent, retombèrent ; le corps cessa de se tordre et la poitrine de houler sous ses genoux. Lui-même était à bout de forces. Il desserra son étreinte et essuya la sueur qui coulait de son front.

A ce moment un bruit de pas s'entendit, venu de la route. Baillehache de la fenêtre écouta :

Des chemineaux ? Songea-t-il où encore le garçon qui rapplique ?

A tout hasard, il repassa la fenêtre et regagna la cambuse.

 

*******

Baillehache ! Cria une voix rude. Hé ! Baillehache.

Du seuil de la cambuse, le chiffonnier essayait de percer l'ombre de la cour, où des pas hésitants s'engageaient.

Un choc retentit semblable au bruit d'un sabre heurtant une pierre et une seconde voix s'éleva, impérieuse, irritée.

Éclairez donc, qu'on y voit.

Qu'est-ce qu'il y a ? demanda enfin Baillehache.

Un renseignement à vous demander... Un particulier qu'on a trouvé aux Quatre-Routes...

La clarté du seuil jetait vers la cour une lueur vague. Baillehache y discerna une silhouette d'un gendarme.

Il eut un mouvement de recul.

Les gendarmes ! Déjà !

Le gendarme cependant, poursuivit :

Un particulier qui se sauvait avec de l'argent plein une sacoche !

Baillehache tressaillit.

Plein une sacoche ? Étais-ce donc Félix, entré avant lui dans le débarras, qui avait filé, raflant le magot ?

 

LA-SACOOCHE-03--.jpeg


Mais les trois silhouettes maintenant achevaient de s'éclairer. Et tout à coup, les genoux de Baillehache se prirent à trembler. Il recula dans la cambuse livide, les dents claquants, jusqu'au mur du fond où il s'adossa comme s'il eût voulu y entrer.

Ben ! Mon gaillard, si tu as la conscience tranquille il n'y parait guère !

Baillehache n'écoutait pas. Il regardait l'homme qu'on lui amenait, dont la courroie d'une sacoche barrait la poitrine. Cet homme, ce petit vieux qui lui aussi maintenant riait, avec son air réjoui de bon ivrogne, c'était le père Potet : Potet que tout à l'heure il venait d'étrangler, là, sur le tas de chiffon dans le débarras.

Et la voix de Potet à son tour s'élevait :

Voyons ! Baillehache dis-leur de quoi il retourne...

Un des gendarmes l'arrêta :

Taisez-vous ! Laissez-nous l'interroger.

Et se tournant vers Baillehache :

Vous connaissez cet homme-là ?

Oui ! Dit Baillehache, d'un signe de tête éperdu.

Comment s'appelle-t-il ?

Pontet ! Répondit Baillehache d'une voix qui ne passait pas les lèvres.

Il prétend que cet argent, c'est des créances qu'il a ramassée aujourd'hui chez les chiffonniers. Ensuite il se serait attardé, il a eu peur pour rentrer et vous lui avez offert de passer la nuit chez vous ?

Oui ! Fit encore Baillehache d'un signe de tête.

Mais au lieu de se coucher, poursuivit le gendarme, il dit qu'il a eu peur et qu'il a préféré repartir pour rattraper son tramway ?

Ah ! Pour ça, intervint Potet, lui ne peut pas savoir. Je suis parti sans le prévenir. La porte du débarras fermait bien, mais pas la fenêtre. Un enfant aurait pu l'ouvrir. Alors, ma foi, si près de la route, sur une cour où tout le monde pouvait entrer, le trac m'a pris !

Baillehache enfin, se détacha de son mur. Il commençait de comprendre que ce n'étaient point des revenants qu'il avait devant lui, mais de vrais gendarmes et le vrai Potet, en chair et en os. Et Potet en effet, achevait d'expliquer :

J'ai donc fait ni une ni deux. J'ai vu que j'avais encore le temps pour le tramway. Alors j'ai filé. Seulement, v'la qu'aux Quatre-Routes comme je me dépêchais avec ma sacoche qui sonnait, ces messieurs m'ont pris pour un voleur ! Voilà l'affaire ! seulement, ils n'ont pas voulu me croire et ils m'ont ramené ici pour avoir la preuve !

De plus en plus, une sueur froide envahissait Baillehache. Avait-il donc rêvé tout à l'heure ? Où alors, puisque Potet était vivant qui donc avait-il tué ? Et la réponse, en même temps, lui arrivait soudain, foudroyante ; Félix qui, après le départ de Potet, rentrait enfin, ivre-mort, se jetait dans le débarras pour cuver son vin !

Il se rappelait maintenant les bruits qui avaient frappé ses oreilles. Puis, n'avait-il pas été surpris, en effet, par la résistance de sa victime ? N'avait-il pas eu, sous les doigts, l'impression d'un col plus robuste que celui du père Potet ? Cette pensée, pourtant, lui fut si atroce qu'il se refusait à croire. Et la conscience du danger acheva de dominer son épouvante. Justement, Potet offrait, s'adressant aux gendarmes.

Si ces messieurs veulent venir, je vais leur montrer l'endroit , ils verront la fenêtre !

Baillehache fit un pas vers les soldats :

Excusez, messieurs, dit-il enfin. De vous voir arriver comme ça en pleine nuit, ça ferait de l'effet même à des riches ! Puis, pensez, Potet que je croyais à dormir là, bien tranquillement ! Enfin cette histoire de sacoche, j'avais cru d'abord que c'était peut-être mon garçon, qui avait fait quelque bêtise, ayant bu un coup de trop !... Mais ce que vous a dit Potet est vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai. Il a touché cet argent-là dans le pays. Il est bien à lui ! Vous pouvez être sûrs ! Pour ce qui est de la fenêtre, c'est bien vrai encore qu'elle ne ferme pas ; et puisque vous l'avez trouvé aux Quatre-Routes faut bien croire aussi qu'il était donc parti comme il le dit !

A tant, les gendarmes n'avaient plus de raisons de douter.

C'est bon ! Dirent-ils. On s'est trompé ? Faites excuse !

Y a pas d'offense, messieurs, déclara Potet. Seulement, c'est pour m'en retourner ?

Recouchez-vous où vous étiez ! Conseilla un des gendarmes.

Mais Baillehache tout à coup :

Ah ! Dame, non par exemple ! Après que t'as fichu le camp, comme si t'avais peur que je te vole ! tu peux bien aller au diable ! Je suis même trop bon d'avoir offert ! Sauf votre respect, c'est t'y pas vrai ça, messieurs ? Va-t'en où tu voudras ! Je crouille le porte !

Je vous accompagnerai donc, messieurs, proposa le père Potet. Vous me trouverez peut-être bien un petit coin à Colombes, dans votre gendarmerie ?

 

*********

Il était temps Baillehache se sentait défaillir. Il avala coup sur coup des gorgées d'eau-de-vie, à même une bouteille. Puis, quand les pas se furent éloignés, que le silence s'épandit de nouveau sur la campagne noire, il prit une lanterne sourde et retourna vers le débarras.

La porte en effet était ouverte, il n'eut qu'à la pousser.

Vaguement encore, Baillehache espérer d'avoir rêver, être le jouet d'un cauchemar, et il n'osa tout de suite diriger vers l'endroit de la lutte le jet de clarté de sa lanterne.

Son regard cependant y était attiré malgré lui. Une forme confuse se silhouetta dans la pénombre. Les pieds, à un mouvement de lanterne, s'éclairèrent chaussés de souliers à clous. Peut-être n'étais-ce pas Félix ? Un rôdeur avait pu s'introduire là ? La clarté remonta le long des jambes et tout à coup , jusqu'à la face, elle montra congestionné, noirâtre la langue hors de la bouche, le visage de son fils.

Un gémissement presque un râle s'échappa de la poitrine de Baillehache. Vivement il se pencha, appela :

Félix ! Félix !

Il souleva la tête qui, ensuite eut un petit balancement de chose inerte encore souple. Il toucha les mains, elles étaient presque froides déjà.

Frissonnant au souvenir du craquement horrible de larynx sous ses pouces, Baillehache se releva, hébété, les jambes fléchissantes. Mais bientôt, par-dessus son désespoir, une terreur monta de nouveau. La silhouette des gendarmes lui réapparaissait et une vision se dessina, l'échafaud, la guillotine !

Une idée absurde s'offrir à lui. Laissez les choses en état ? Accusez Potet ? Mais il se rendait compte que l'accusation ne tiendrait pas debout. Il n'avait qu'un moyen de salut, le moyen auquel il avait songé déjà tout à l'heure, l'incendie !

D'abord, Baillehache couvrit le visage qui le gênait. Ensuite il fit crouler sur le corps des chiffons en tas. Puis, ayant renverse la lanterne, il alla prendre un bidon de pétrole et arrosa autour de lui. Une allumette jetée, le feu d'abord couva, rampa lentement. La fumée tout de suite, fut si épaisse que Baillehache dut sortir. Mais il laissa la porte ouverte et le courant d'air qui s'établit avec la fenêtre activa la combustion. De sa cambuse, dans l'ombre, il la surveillait. De temps à autre, il buvait à une bouteille d'eau-de-vie, dont le goulot claquait contre ses dents. Et en lui-même il commençait de préparer la scène du lendemain au jour, quand les voisins donneraient l'éveil.

Deux ou trois fous, sa voix pâteuse s'éleva dans le silence.

Il répétait son rôle :

J'y avais dit dit, au garçon, que ça lui arriverait un jour ou l'autre, à boire comme ça !

Et peu à peu, il finissait par se persuader lui-même. Des larmes coulaient le long de ses joues et il eut des gestes dans l'ombre, pour s'arracher les cheveux, jusqu'à ce que l'ivresse le terrassât.

 

REVUE NOS LOISIRS DU 7 JUIN 1908

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