LES EVASIONS DE RAPIDIUS N° 1
Il semble que parmi les criminels, les professionnels de l'évasion soient les plus sympathiques. Ils déploient souvent une telle ingéniosité, un tel esprit d'invention
que nous oublions leurs crime pour ne plus voir en eux que les rivaux heureux des héros que nous admirons dans les romans d'aventures. Ils ont la même adresse et le même esprit d'à-propos et,
comme eux, ils ne sont jamais pris au dépourvu. Beaucoup de romanciers ont imaginé des récits étonnants d'évasions prodigieux. Mais aucun évadé par l'imagination d'un écrivain, n'atteint à la
déconcertante habileté de Rapidius, le héros de cette histoire. Rapidius a-t-il volé ? Rapidius a-t-il tué ?Qu'importe. Il ne semble pas que Rapidius commette des méfaits et des crimes pour en
tirer profit. On pourrait croire —tant il emploie de ruse et de génie dans ses évasions vertigineuses — que son seul but
est d'aller en prison pour avoir le plaisir de s'évader.
Le Un bis
Certes je n'ai pas de prétentions de passer pour le plus honnête de la terre ; je n'ai aucun titre au prix Monthyon.
Mais je n'admettrai jamais qu'on me traite e gredin, de fripouille, voire même de vilain monsieur.
Ma moralité est évidemment au-dessus de l'admiration du vulgaire ; elle cherche et trouve sa consécration dans ma seule conscience qui ne me reproche aucune action véritablement mauvaise. Je n'ai jamais attenté à la vie de quelque être que ce soit. S'agit-il même d'un lapin de garenne ; je me suis trouvé dans des situations affreuses où je pouvais croire que mon salut dépendrait d'un meurtre : chaque fois je suis sorti de l'impasse où j'étais acculé sans avoir les doigts tachés de sang. Un jour pourtant j'ai frappé... Je raconterai dans quelles circonstances j'ai enfreint la loi pacifique que je me suis donnée et on verra que cette action est l'une des plus honorables de ma vie.
Je n'ai pas volé, pas exploité le labeur de mes semblables, pas trahi mes amis, pas commis de lâcheté ; j'ai cette prétention assurément paradoxale chez moi d'avoir été — au sens élevé de l'expression — un honnête homme.
Et pourtant, j'ai la plus fâcheuse réputation. Mon nom est celui d'un repris de justice, d'un gibier de potence ; il est inscrit dans les livres d'écrou de plus de trente prisons. Et quand un père mécontent de son fils, veut lui aire quelque prédiction effroyable il lui dit :
— Tu seras un autre Rapidius.
Je n'ai pas l'intention de plaider ma cause. Aussi bien elle est perdue d'avance. Mon nom ne vous inspire que du mépris ; pour vous, comme pour tout le monde, je suis au bas de la société.
Que m'importe ! Et d'ailleurs, mon indignité même me rend intéressant à vos yeux. La littérature la plus recherchée est celle des criminels ; l'homme qui sort du bagne peut, s'il veut faire une victorieuse concurrence aux académiciens.
A vrai dire, je ne sors pas du bagne; je suis simplement sorti de toutes les prisons de France, sans parler d'un certain nombre de geôles étrangères.
Rapidius vous le savez est l'Évadé ; Rapidius s'est échappé des filets aux mailles les plus serrées, il a brisé toutes les serrures, tous les barreaux, il a été l'effroi de tous les gardes-chiourme.
Qu'on excuse mon orgueil ; il est légitime... La presse du monde entier s'est occupée de moi et Barnum m'a offert un traité éblouissant pour renouveler devant son public quelques-unes de mes plus belles évasion. J'ai refusé, le nom de Rapidius figurera dans l'histoire criminelle, mais non sur l'affiche d'un cirque ou d'un music-hall.
Pour mettre fin à d'insipides légendes , j'ai donc résolu d'écrire mes mémoires authentiques. Quand je dis « mes mémoires » j'exagère. Le récit détaillé de mes fredaines et peccadilles n'intéresserait personne... Je fonds plus d'espoir sur la relation, rigoureusement exacte de quelques-unes de mes évasions.
Il est évident que lorsque je me présente en compagnie de la baronne de Kielmann devant l'officier de l'état civil de S... je pouvais prêter le flanc à certaines critiques.
En effet, je prétendais épouser légalement cette vieille folle, alors que j'étais déjà pourvu de trois femmes aussi légitimes que possible épousées ; l'une à Bruxelles l'autre à Londres et la troisième à Baltimore. Pourquoi n'ayant pas encore atteint la trentaine, voulais-je associer mon existence à celle d'une vieille dame, très vilaine et très acariâtre ? Qu'il vous suffise de savoir que la baronne de Kielmann possédait un nombre fort convenable de millions et qu'elle m'aimait à la folie. J'étais disposé à lui donner un mois de bonheur, peut-être même six semaines, stage après lequel je me promettais de filer dans une contrée lointaine en laissant à ma quatrième femme de quoi vivre honorablement.
En somme il s'agissait d'une action purement humanitaire. Et ma modestie, la modestie de tous véritable philanthrope était telle, qu'afin d'accomplir se touchant projet, j'avais renoncé provisoirement, à mon identité pour adopter celle d'un hypothétique comte Carlos de Santa-Cruz, officier d'ordonnance de S. M. le roi du Portugal.
Au moment même où, sous le regard mouillé de ma fiancée, j'allais prononcé le « oui » qui devait me lier sinon pour la vie du moins jusqu'au mois suivant, je sentis une main toucher mon épaule et une voix cordiale me demanda :
— Ce vieux Rapidius ! Comment va ?...
Assez contrarié je me retournai... Et je me trouvai en face de l'inspecteur Laparade de la Sûreté. Laparade était une vieille, très vieille connaissance.
— Excusez-moi, me dit-il avec un sourire de troubler cette cérémonie... Mais ces messieurs et moi-même avons à nous parler — hors d'ici.
L'officier de l'état civil, ma vénérable fiancée, les témoins, les invités manifestaient une certaine surprise, d'ailleurs bien compréhensible.
— Très bien, fis-je avec sang-froid... Je vous suis. Me tournant vers la baronne de Kielmann je m'inclinai en disant :
— Chère madame, ce fâcheux incident m'empêche de vous donner le nom historique de Santa-Cruz. J'en suis d'autant plus désolé qu'il ne m'appartient pas.
Et sans perdre mon temps à contempler la baronne en proie à une crise de nerfs, je m'éloignai avec Laparade et ses acolytes, non sans avoir courtoisement salué le magistrat municipal et les invités qui se répétaient sur tous les tons :
— Rapidius ! C'est Rapidius ! Est-e possible ? Quel scandale ! Rapidius ! Rapidius !
Nous montâmes ans une voiture, hélas ! Moins armoriée et moins fleurie que elle qui m'attendait à la porte de la mairie. Et aussitôt nous roulâmes vers une destination qui n'avait rien de problématique.
— Dans dix minutes me dit Laparade, vous serez entre quatre murs. Il y a longtemps que je vous cherchais. Enfin je vous tiens. Il est vrai que quand on vous tient, ce n'est jamais pour bien longtemps.
— Bah !
— Enfin, cette fois nous sommes prévenus... Cela ne se passera pas ici comme à Lyon à Versailles, à Dijon Vous êtes « recommandé » on s'occupera de vous. Rapidius mon ami, il va falloir tirer les quatre ans qui vous restent à faire.
L'inspecteur manquait de grandeur d'âme dans la victoire. A vrai dire son orgueil d'avoir opéré une arrestation si importante dans des circonstances si sensationnelles me flattait un peu.
— Je m'attendais, reprit-il à plus de résistance.
Le comte de Santa-Cruz a aisément cédé la place à Rapidius. Mais toute discussion eût été inutile.
— Je le savais, répondis-je... Et puis je suis bon joueur ; je suis pincé, je m'incline, mais j'en ai vu bien d'autres.
Laparade se mit à me vanter la prison de Strasbourg une des plus modernes, des plus « scientifiques » de France. J'affectai une parfaite insouciance... M'évadai encore, moi ? Non certes ; puisque la fatalité s'en mêlait mieux valait « tirer les quatre ans » en finir une fois pour toute. Mais Laparade gardait son sourire railleur.
Quelques minutes après, les portes de la prison s'ouvraient devant nous et notre voiture roulait avec bruit sur les pavés d'une cour obscure.
— Vous voilà chez vous, dit Laparade.
Sa figure respirai la satisfaction d'être arrivé à bon port avec son prisonnier.
Et il ajouta, moitié plaisant, moitié sérieux :
— Merci d'avoir été si sage.
Je haussais les épaules en promenant un regard significatif sur les quatre policiers qui m'entouraient. Qu'aurais-je pu tenter contre ses hommes robustes et prévenus qu'ils avaient affaire au « roi des évadés ?»
Les formalités de l'écrou, furent rapidement remplies. Le greffier qui avait fait entrer dans le bureau deux gardiens, ne me posa que les questions strictement nécessaires. Il affectait évidemment de me traiter comme un prisonnier banal, mais son regard me disait assez que la vue de Rapidius ne lui était pas indifférente. Sans doute, il se fut bien passé d'un hôte aussi peu rassurant et il songeait à tous ceux de ses collègues dont mes évasions brisé ou entravé la carrière.
En possession de son reçu, Laparade m'avait quitté en disant :
— Au revoir, Rapidius... A « quatre ans ! »
Mais plus goguenard que lui, je répondis :
— Qui sait ! Il se passe bien des choses en quatre ans !
Le greffier me lança un coup d’œil inquiet, puis s'adressant aux gardiens, il ordonna :
— Cellule Un bis...
Entraîné par les geôliers, je fus d'abord conduit dans un local exigu, misérablement éclairé par une lucarne grillagée. Là, je dus quitter mon costume de fiancé — l'habit du comte de Santa-Cruz ! — et revêtir un bourgeron grisâtre de prisonnier... je chaussai de lourd sabots et me couvrir la tête avec le capuchon réglementaire.
Pour la vingt et unième fois, j'endossais l'uniforme de prisonnier. Aussi n'éprouvais-je nullement l'émotion inséparable d'un premier début.
— Et maintenant, me dit un des gardiens, en route pour le UN bis...
Serrés de près par les gardes-chiourme, je fus conduit, à travers un dédale de couloirs, jusqu'au cellulaire vaste nef à trois étages brodés de portes étroites, agrémentées de verrous évidemment fort solide.
Déjà je cherchais à me documenter pour ma prochaine évasion... Car j'étais convaincu qu'avant peu la prison de Strasbourg ne me compterait plus parmi ses hôtes.
J'étais plein d'espoir mais lorsque la lourde porte de la cellule UN bis se fut refermée sur moi, lorsque j'eus entendu le gardien tourner deux fois sa clef dans la serrure et fermer soigneusement le verrou de sûreté, je sentis mon espoir s'envoler... Hélas ! L'espoir s'envole facilement d'une prison, malgré les serrures, les verrous et les barreaux.
Cette cellule UN bis n'était pas une cellule ordinaire ; elle était évidemment destinée aux prisonniers indigne de la confiance des gardiens. Très étroite, ornée, si j'ose dire, d'un lit-table et d'un siège attaché au mur par une chaîne, elle était éclairée par une lucarne très haut placée et qui s'ouvrait — non sur un pan de ciel, c'eût été trop de joie pour le reclus — mais sur un mur de briques distant d'au moins cinq mètres... cette cellule était sinistre ; évidemment Laparade ne m’avait pas menti, la prison de Strasbourg était très scientifique. Je prévoyais que la lutte d'un homme isolé, environné d'espions et de gardes, contre cette bâtisse froide et sans défauts serait singulièrement difficile — d'autant plus difficile que cette fois, le personnel de la prison savait à qui il avait affaire.
Ces réflexions m'avaient quelque peu abattu. Ayant relevé ma cagoule, assis sur le lit qui se repliait en forme de table, je baissas la tête, tristement, quand un bruit léger me la fit redresser.
C'était le volet du « judas » de la porte qui venait de s'ouvrir. A travers l'étroit carreau, j'aperçus la face du gardien qui l'observait.
Je n'ai jamais connu la rage du prisonnier, cette manière de folie furieuse qui s'empare de certains hommes enfermés dans un de ces caveaux sinistres qu'on appelle cellules. J'ignore ces explosions nerveuses qui, dit-on, soulagent... Rapidius est froid et concentré et son esprit est toujours tendu vers ce but tant de fois atteint l'évasion.
Sortir, sortir de la prison de Strasbourg telle était la pensée qui, dès la première heure de ma détention, s'emparait de moi.
J'apportais dans cette lutte terrible, contre tout et contre tous, qu'est l'évasion, une méthode longuement réfléchie.
Une évasion est une guerre, une guerre livrée par un individu, le plus souvent isolé, contre une foule d'ennemis également impitoyable, qu'il s'agisse d'un gardien armé jusqu'aux dents ou d'un mur vertigineux et lisse.
Et le temps n'est plus de ces évasions romantiques en somme faciles, auxquelles se prêtaient les prisons pittoresques d'autrefois. Aujourd'hui les prisons séparent du monde leurs habitants ; elles sont les chefs-d’œuvre d'une cruauté savamment raisonnée, d'ailleurs teintée d'une apparence d'humanitarisme auquel croient les messieurs décorés et les vieilles dames qui s'occupent de la moralisation de l'espèce humaine. Qu'on les enferme donc pendant seulement une semaine dans une de ces cellules si confortables si hygiéniques, si moralisantes, si admirables et ils en viendront vite à trouer qu'avec ses murs vernis, sa lumière grise, son aspect de petite boite proprette, la cellule est le plus horrible des cachots.
Les prisons modernes, dis-je, retiennent mieux leurs hôtes que les bonnes vieilles geôles d'antan. J'ai cependant déjoué bien des fois les calculs de l'administration pénitentiaire. Méchant garçon que je suis, j'ai cru devoir quitter sans permission ces établissements modèles, où l'être humain a si exactement le nombre de mètres cubes d'air et de calorique nécessaire à la vie.
Pour m'évader, j'ai toujours employé un système qui consiste :
1° A me rendre aussi familière que possible la topographie de la prison et de ses environs immédiats.
2° A connaître et à utiliser les défauts de mes gardiens.
3° A savoir attendre l'occasion qui se présente toujours et ne prévision de laquelle il faut toujours être prêt.
Le manuel paraît évadé tient en ces trois principes ; tout le reste est affaire de circonstances, de courage et de muscles.
Une des grandes souffrances du prisonnier est l'ignorance de l'heure. Mais mon expérience me permet de me rendre un compte approximatif de la marche du temps. Certaines sonneries, les repas, la marche d'un rayon de soleil sur la vire de la lucarne me fournissaient de suffisants points de repère. Et puis il y avait ce sens de temps qui existe chez l'homme et qui, chez l'être froid, patient comme je suis, ne peut qu'être très développé. La connaissance de l'heure est chose importante pour qui veut s'évader. J'appliquai donc tout de suite mes facultés, à m'accorder avec le rythme intérieur de la prison. Je notai la répétition de certains bruits, de certains coups de cloche ou de sonnette, de certains coups de siffles d'usines ou de trains qui devaient se répéter chaque jour avec une ponctualité relative.
A cinq heures — je savais l'heure par expérience — j'entendis le roulement du wagonnet qui poussé par un détenu, porte de cellule en cellule, la soupe du soir. Bientôt le guichet de la porte s'ouvrit et une main posa sur la planchette une écuelle contenant une ratatouille à l'odeur douteuse. L'opération avait était faite rapidement, mais j'avais eu le temps d'apercevoir le visage du détenu. Dans ma situation, il me fallait observer toutes les physionomies. Mais l'homme de corvée portait le capuchon.
Je fis un repas mélancolique, songeant que sans l'intervention de Laparade, j'eusse été, au même instant, assis devant une table magnifiquement servie, à côté de la baronne Kielmann devenue — du moins, elle pouvait le croire — comtesse de Santa-Cruz.
Alors seulement je pensera à ma « fiancée »et aux invités de la noce... Qu'en était-il advenu ? Mais ses êtres grotesques ne m'intéressait pas assez pour que je me préoccupe d'eux bien longtemps. Au fait, j'étais plus plaindre qu'eux.
J'avais à peine terminé mon maigre repas que ma porte s'ouvrit avec bruit ; un homme aux manches galonnées entra l'air important :
— Je suis, dit-il, le directeur de la prison.
Le prisonnier doit être servile ; c’est sa manière à lui, d'être poli. Je me levai avec empressement et fis une profonde révérence; après quoi, je restai immobile, dans une position militaire.
Le directeur reprit :
— Je vous connais de réputation ; je sais qui vous êtes et ce que vous voulez faire.
Visiblement le directeur s’efforçait d'avoir l'air dominateur, mais sa voix était mal assurée et son regard fuyait le mien.
— Vous voulez vous évader, continua-t-il après un court silence.
Je restai silencieux.
— Oui en quoi que fassions, vous vous en irez... N'est-ce pas vous vous irez.
La voix directoriale devenait quasi suppliante.
— Je le sais, les plus méticuleuses précautions sont inutiles : Rapidius s'est évadé de presque toutes les prisons de France. Ah ! voilà bien ma chance juste au moment où j'allais avancer d'une classe, la fatalité vous mène ici.
La situation devenait assez comique.
( A SUIVRE LE 5 SEPTEMBRE )