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APACHE ROI N° 34

30 Août 2012, 11:00am

Publié par nosloisirs

 

APACHE ROI TITRE

 

Une heure après, un vieux prêtre et une religieuse qui portait un enfant endormi dans ses bras, se présentaient à la douane de la frontière.

Les douaniers ne découvrirent sans rien demander et le prêtre et la religieuse passèrent et arrivés sur la terre belge, hors de la vue des douaniers, ils se serrèrent longuement les mains.

C'était Pierre et Jacqueline qui s'en allaient vers l'inconnu, à la lumière des yeux de leur enfant sous le couvert de son innocence.

Vers l'inconnu, mais non pas au hasard ; l'un des deux au moins, savait où diriger ses pas.

Pierre demanda :

Et maintenant, où allons-nous ?

Nous allons nous faire juger, répondit Jacqueline.

Et comme cela faisait sursauter Pierre.

Il le faut, mon ami. Oh ! J'entends bien ce que me répond a pensée toute pleine de ton rêve de bonheur ; il serait si simple de nous enfuir avec notre enfant, de gagner quelque pays lointain où nous pourrions, inconnus de tous, à l'abri de la police, vivre tranquilles en regardant grandir le cher innocent que nous avons à élever... Tranquilles ! Nous ne le serions pas, mon pauvre pierre... Marchons ! Marchons !

Elle s'était remise en marche, et son pas était ferme et résolu.

Elle reprit :

Non, nous ne serons pas tranquilles... nous laissons trop de sang derrière nous ! Même si la police nous oubliait, nous ne pourrions pas oublier, nous ! Nous avons en nous-mêmes un juge incorruptible qui ne s'endort un jour que pour se réveiller plus sévère le lendemain, et ce juge que tu connais comme moi, ce juge qui est notre conscience, ne sera pas un jour, pas une heure, sans nous demander compte de ce que nous avons fait. Pardon ! De ce que j'ai fait, rectifia-t-elle aussitôt. Toi, mon Pierre, tu n'as rien à te reprocher ; ce n'est pas toi qui as frappé mes victimes, tu n'as pas trempé tes mains dans ce sang, qui crie contre moi, ce sont tes hommes, ou plutôt les miens qui l'ont répandu. Tu as commis qu'un crime, toi celui de m'aimer, et même coupable, tu te serais racheté, tu aurais gagné l'absolution de toutes les mères et me rendant l'enfant que, grâce à toi, j'ai sur mon cœur... Oh ! Non ! Oh ! non, mon Pierre ce n'est pas pour toi que je parle de la conscience, la mienne t'absout et mon cœur te bénit et te demande pardon de te gâter le bonheur que tu as si bien mérité. C'est pour moi seule que j'écoute la voix intérieure, c'est moi seule qui suis coupable, et le juge vers qui je vais n'aura à juger que moi !

Je ne veux pas qu'il vous juge, moi ! Gronda Pierre.

Tout ce que Jacqueline avait pu dire de la conscience et de ses reproches qui empoisonnent la vie était resté perdu pour lui ; il n'en avait entendu, il n'en retenait qu'une chose ; ce juge à qui Jacqueline allait se livrer et qui la condamnerait sans le moindre doute, et il tranchait :

Je ne veux pas, moi !

Et redevenant le Porthos des apaches, l'hercule prêt à broyer tout ce qui pouvait faire du mal à l'adorée, il menaçait déjà ce juge !

N'y allez pas ! J'entrerais avec vous et je le tuerais !

Tu entreras avec moi, lui répondit-elle, et tu ne le tueras pas ; tu écouteras sa sentence et tu t'inclineras comme moi, parce que je suis ta femme et que nous faisons plus qu'un désormais.

Sous ce rappel, comme la colère d'un enfant sous une caresse , la révolte de Pierre tomba.

C'est bien... c'est bien.. je ferai ce que vous voudrez, accepta-t-il...

Mais il demanda :

Puis-je savoir qui est ce juge ?

J'allais te le dire, mon Pierre.

Elle parla encore, doucement, posément sans fièvre.

Petite fille j'adorais mon père et je ne craignais rien tant de lui faire de la peine ; cette crainte, je l'ai gardée jusqu'à sa mort et, mon père disparu de ce monde, c'est vers sa tombe que je me suis tournée aux heures difficiles, c'est à cette chère image, c'est au culte de sa mémoire que j'ai demandé de me protéger, et aujourd'hui en ce moment même, c'est à lui que je pense pour me faire juger, c'est vers lui que je vais.

Lui... lui... votre père ! Balbutia Pierre, je croyais qu'il était mort... vous venez de le dire.

Et je te le répète, mon Pierre ; mon père st mort depuis des années, mort pour tout le monde, mais il vit pour moi. Ceux que nous avons bien aimés ne meurent pas entièrement pour nous ; nous les retrouvons dans chaque souvenir qui nous est resté d'eux, dans tout ce qui nous rappelle leur image où leur tendresse, et quand nous les invoquons, ils nous répondent encore et mon père va me répondre, et tu l'entendras comme moi, parce qu'il me parleras par la bouche d'un homme, d'un être vivant comme nous, d'un homme en qui je suis sûre de retrouver, sinon sa tendresse paternelle, au moins sa conscience infaillible. Et c'est pourquoi je te dis qu'il nous faudra accepter son arrêt, quel qu'il soit...

Il y eut un silence ; Pierre ne trouvait rien à dire tout cela était trop compliqué pour lui.

Jacqueline marchait toujours de son pas décidé sans hésiter une seconde par le chemin à suivre, ce chemin, on eût dit qu'elle l'eût déjà loin.

Tu ne comprends pas bien, n'est-ce pas, mon Pierre... Je vais t'aider. Écoute... tu t'es bien sans doute, et peut-être l'ai-je dit moi-même, que ce qui m'avait attiré dans le pays des Dolabelle, alors que je fuyais Paris, c'était le désir de jouir de leur souffrance. C'était cela, en effet, mais c'était aussi le besoin qui me mène en ce moment ; j'allais vers ce juge devant qui je vais comparaître. Je savais où le trouver, car je le connais depuis longtemps et tu m'as déjà entendue parler de lui, chez ta mère, alors que sans ressources et sans emploi je cherchais quelqu'un qui pût s'intéresser à mon sort. Souviens-toi mon Pierre ! Toutes les fois que je prononçais le nom de cet homme, ta mère protestait, s'indignait...

Ah ! Oui... ah ! Oui, je me souviens ! Fit Pierre.

Elle savait, elle que ma mère, devenue veuve n'avait pas voulu accepter les secours de cet homme et elle connaissait les raisons qui dictaient ce refus à ma mère ; mon père, avant de mourir, le lui avait imposé.

Et c'est chez cet homme que vous allez !

 

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Oui, mon Pierre ce n'est pas pour qu'il me vienne en aide, c'est pour qu'il me juge... Attends ! Attends de me voir devant lui, u comprendras pourquoi j'ai choisi cet juge-là. Et tu vas comprendre, mon Pierre, car nous arrivons... nous sommes arrivés.

Jacqueline s'était arrêtée, et elle montrait, à quelque cent mètres de la route, en rase campagne une maison dont on ne voyait dans la nuit que la masse sombre.

C'est là... Viens suis-moi.

Elle se remettait en marche et s'engageait sans hésiter dans une allée qui conduisait à cette masse sombre.

A n'en pas douter, elle était déjà venue ; arrêtée à la grille qui entourait la maison isolée, elle sut toute de suite où sonner.

D'abord rien ne lui répondit, la nuit était déjà avancée et tout le monde devait dormir dans cette paisible demeure.

Elle sonna de nouveau et, cette fois, quelqu'un sortit de la maison et un homme qui balançait une lanterne en marchant, vint à la grille.

A quelques pas des deux visiteurs nocturnes l'homme leva sa lanterne pour voir leur visage et reconnaissant un prêtre et une religieuse, il se découvrit pour demander :

Qu'est-ce qui nous vaut l'honneur...?

Nous venons voir votre maître, répondit Jacqueline.

A cette heure, mon maître dort, observa l'homme qui était un domestique.

Veuillez le réveiller ; il est nécessaire et urgent que nous le voyions... Dites-lui que nous nous présentons de la part du colonel Myra.

A ce nom, le domestique s'inclina et, sans en demander davantage, il ouvrit la porte de la grille.

Donnez-vous la peine d'entrer... je vais prévenir mon maître.

Quelques minutes après, Jacqueline était dans un luxueux cabinet de travail, en face d'un homme d'une soixantaine d'années, au visage énergique, sévère et dur, n'eut été la douceur des yeux qui éclairaient ce visage.

Elle était seule devant cet homme ; au dernier moment, elle avait craint une révolte de Pierre et, le laissant dans la pièce voisine, elle lui avait confié le petit Jean qui continuait dans les bras du faux prêtre son sommeil de bienheureux.

L'homme au visage sévère, le juge que Jacqueline s'était choisi, indiquait un fauteuil.

Veuillez vous asseoir, ma sœur, et me dire quelle nécessité pressante vous même chez moi à cette heure de al nuit. Si je ne me trompe, vous êtes la religieuse qui vint, il y a quelques jours, me prier de mettre à sa disposition pour abriter des malheureux, une maison à moitié en ruines que je possède dans les environs de Tourcoing.

Jacqueline inclina la tête :

Oui, monsieur. Je suis cette religieuse et je viens maintenant vous rendre votre bien et vous remercier.

Le juge eut un mouvement un peu vif.

Et c'est pour cela que vous m'avez fait réveiller ? Ce n'était pas vraiment pas la peine.

Jacqueline ne se troubla pas.

C'est pour cela et pour autre chose, répondit-elle. Le serviteur qui m'a introduite ici n'aura sans doute pas oublié de vous dire que je me présentais cette nuit de la part du colonel Myra.

en effet, et cela me rappelle qu'à votre première visite vous avez déjà invoqué ce nom... Voudrez-vous me dire pourquoi ?

Parce que ce nom est le vôtre également, monsieur, et que j'ai pensé que vous étiez le frère du colonel.

Le juge fit attendre sa réponse ; il regardait Jacqueline au fond des yeux.

Vous ne me dites pas toute la vérité, murmura-t-il enfin ; vous êtes sûre que je suis celui que vous dites, et vous connaissez toute ma vie.

De nouveau, Jacqueline inclina la tête :

C'est vrai.

Et elle ajouta aussitôt :

Une vie de travail et de luttes, couronnés par le succès, mais gâtée par votre brouille avec votre frère... votre frère que vous aimiez passionnément et qui vous le rendait de tout son cœur. Et je sais aussi comment cette brouille survint, pourquoi votre frère se condamna à ne plus vous voir... Dois-je le dire ?

Non !

Mais ce « non » tranchant n'était pas définitif ; le juge reprit presque sur-le-champ.

Je vais le dire moi-même, pour répondre au reproche de mon frère, ce reproche qu’il me semble retrouver en ce moment dans vos yeux et que j'ai la conscience de n'avoir pas mérité.

Et s'animant et haussant la voix :

Non, ma sœur, je n'ai pas mérité cette souffrance qui a gâté toute ma vie, comme vous le disiez tout à l'heure. Quelle faute avais-je donc commise pour que mon frère, un frère adoré me condamnât à ne plus être pour lui qu'un étranger ? Ingénieur des mines, je végétais depuis ma sortie de l'École quand on m'offrir une situation brillante dans un pays voisin. J'acceptai cette situation, elle me donna la fortune et le bonheur ; après quelques années de travail, j'étais nommé ingénieur en chef d'une entreprise minière de premier ordre et j'épousais une jeune fille qui a été pour moi le modèle des compagnes. Mon frère aurait dû se réjouir, être heureux avec moi ; il me signifia qu'il ne me connaissait pas. Pourquoi ? Vous le savez ma sœur. Mon frère, officier français, avait un suprême degré, jusqu'à la passion qui aveugle, le culte de la France et de son drapeau ; vingt après 70 je prends ici l'époque de notre rupture il saignait encore des désastres de l'année terrible, il ne désarmait pas, lui ! Et le pays où j'avais trouvé l'emploi de mon énergie et de mes connaissances, c'était l'Allemagne et la jeune fille que j'épousais était allemande ! Oh ! J'ai compris ce qui se passait en lui dans cette âme ulcérée par le souvenir de la défaite ; il ne vit plus en moi qu'un renégat, presque un traite, et il me maudit. J'ai tout fait pour,lui prouver que j'étais resté français, aussi français que lui ; devenu veuf j'ai quitté l'Allemagne, je suis rentré en France et, seul , le besoin d'une vie active m'a amené en Belgique où j'ai de gros intérêts dans une mine dont je dirige l'exploitation et, fixé ici, j'ai voulu aussi une maison en France, cette maison qu'un incendie à détruite en partie et que je vous cédai l'autre jour pour abriter vos protégés. Tout ce que j'ai fait est resté perdu ; mon frère est mort sans m'avoir pardonné et après lui, sa veuve me continua l'ostracisme dont il m'avait frappé. Je la savais pauvre, je voulus lui venir en aide, je lui offris une place à mon foyer, pour elle et pour sa fille ; elle refusa d'un mot qui raviva la vieille souffrance près de s'assoupir : « Je suis la veuve d'un officier français » Et le résultat de ce refus... ah ! Le résultat...

Ici la voix de l'ingénieur des mines devint sourde et singulièrement amère...

Le résultat la voici, ma sœur... La veuve de mon frère est morte dans le besoin, et sa fille, sa fille, obligée de travailler pour vivre à mal tourné.

Jacqueline eut malgré elle un mouvement qui n'échappa pas à son juge :

Excusez-moi, ma sœur, de vous dire cela, à vous qui ignorez les laideurs de l'existence ; mais c'est malgré moi. Je ne vis plus depuis que j'ai lu dans les journaux la criminelle odyssée de cette malheureuse... Oui, oui criminelle ! La fille de mon frère est devenue une criminelle, un monstre d'infamie... et je vous dis que je ne vis plus, j'étouffe de douleur et de honte et à mon tour, je maudis ! Je maudis la criminelle qui a traîné dans le sang et la boue le nom de mon frère, le mien. Je voudrais la tenir là, dans mes mains et faire justice moi-même en la supprimant, en l'immolant à la mémoire de mon frère et au culte de l'honneur qui fut la religion de sa vie... je voudrais...

Le justicier s'arrêta brusquement.

Jacqueline avait glissé à genoux devant lui.

Que faites vous ma sœur !... Je comprends vous me demandez grâce pour la malheureuse, vous qui êtes l'innocence et la charité.

Il se penchait vers elle pour la relever ; il se rejeta violemment en arrière. La religieuse lui répondait.

Je ne suis pas l'innocence ; je suis la malheureuse que vous venez de condamner ; je suis la fille du colonel Myra, la criminelle que vous voudrez immolée de vos mains.

Vous... vous...bégaya-t-il.

Moi, et je suis venue pour que vous me jugiez au nom de mon père, et vous m'avez jugée et condamnée mais sans m'entendre et je ne vous demande qu'une grâce ; entendez-moi laissez-moi le droit de plaider au moins les circonstances atténuantes. Vos journaux ne vous ont pas dit toute la vérité ; laissez-moi vous la dire, moi !

Et sans se relever, toujours à genoux, devant son juge récita sa confession, elle dit la vérité sans voiles, elle s'accusa de tout ce qu'on lui reprochait, mais elle dit aussi le mal qu'on lui avait fait à elle, et elle termina :

Maintenant vous savez tout. C'est bien une criminelle que vous avez devant vous, à vos pieds, mais cette criminelle n'a frappé que parce qu'on l'avait brisé, et elle est mère et c'est pour son enfant qu'elle implore votre pitié.

En l'écoutant, le juge s'était laissé tomber dans son fauteuil et il se leva pour prononcer cet arrêt :

Je me charge de votre enfant, et je ne toucherai pas à un cheveu de votre tête, et je ne vous livrerai point à la justice, mais vous allez disparaître de vous-même et à jamais. Vous n'avez plus le droit de vivre !

Mourir ! Vous voulez que je meure !

Le juge répéta son arrêt :

Vous n'avez plus de refuge que dans la mort !

Un silence lourd, puis, dans un gémissement d'agonie, ces mots de résignation :

Mon enfant vivra et sera heureux... Merci je vais disparaître pour toujours.

A ce moment des cris s'élevèrent de la pièce voisine des cris d'enfant.

Le petit jean venait de se réveiller dans les bras de pierre et il appelait sa mère, le seul appel qu'il sut jeter :

Maman !. Maman !...

D'un bond, la mère fut debout, transfigurée :

Mon fils ! Mon enfant qui pleure !

Et elle courait à la pièce voisine, elle reprenait son petit Jean.

Non ! Non ! Ce n'est pas vrai que je te quitte ! Je te reste ! Je te reste !

En revenant devant son juge :

Ayez pitié ! Pitié ! Je sors du martyre voilà quelques heures à peine que je connais la joie de vivre... Oh ! Infligez-moi les pires supplices, condamnez moi à étouffer dans un cachot, mais laissez-moi vivre et voir mon enfant.

Et la voix de l'enfant se mêlait à sa voix, rendant plus déchirante la prière maternelle.

Le justicier ferma les yeux ; quand il les ouvrit deux larmes descendirent sur ses joues et il murmura :

Je ne veux pas que cet innocent me maudisse un jour... Vivez avec lui.

Et très bas dans une invocation à celui qui disparu de la vie, avait plané sur toute cette scène :

J'ai pardonné à ton sang, mon frère, pardonne à ton tour et aide-moi à trouver le salut de ta fille et sa rédemption.

Le lendemain, à l'heure de la descente des ouvriers dans la mine, un nouveau mineur prenait place dans la benne.

Dans une des maisonnettes du coron, une jeune femme pauvrement vêtue, berçait un enfant :

Le justicier avait trouvé.

Jacqueline et Pierre allaient vivre perdue dans le grouillement noir de la mine, la dure vie de mineurs et demander l'oubli de la paix au travail qui rachète...

 

F I N

 

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