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DANS LES FUTAIES

31 Août 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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DANS LES FUTAIES

Nouvelle dramatique par A. HÊTRE

 

 

Monsieur, dit le valet, il ne reste plus un bon cheval dans les écuries ; il y a bien Palsambleu, mais vous savez que c'est une bête difficile.

Sellez Palsambleu.

Jean Le Daintié impatient, cravachait l'air. L'aventure était inouïe. Il était parti voilà huit mois pour l'Allemagne, afin d'y suivre des cours de biologie et de terminer sa thèse de doctorat.

Ici, à Puysverd, il avait laissé le marquis son oncle et Marguerite sa cousine et fiancée. Son diplôme obtenu, il comptait se marier et vivre dans ce pays seigneurial et forestier.

Il était aimé il était heureux ; l'avenir était blond avec des yeux de romance.

Et voici qu'à peine rentré à Paris une lettre hâtive, griffonnée, de marguerite, l'appelait mystérieusement. Il fallait une grave raison pour motiver cette audace. Le Daintié s'en rendait compte ; sa cousine ne se permettait jamais de lui écrie qu'au nom du marquis.

Mais chose étonnante, le marquis, affaibli par une attaque, n'avait pu faire depuis quatre mois que de courtes promenades dans son jardin. Marguerite de Puysverd, dans ses lettres à son cousin, marquait régulièrement toutes ces sorties. Or, cet après-midi le marquis était à courre le cerf avec sa fille et quelques hobereaux voisins.

Les fers du cheval battirent le pavé. Le Daintié se retourna et d'un bond enfourchant Palsambleu piqua droit dans la première avenue. Au bout d'un quart d'heure de galop, il arrêta sa monture, écouta l'air, regarda les taillis. Rien pas un son de cor, pas une foulée par les brisures, il était là, irrité, perdu lorsqu'une voix cordiale le salua. Et le Daintié vit sortir d'un fourré, l’œil gris et le poil roux, un braconnier dont il avait, pendant son dernier séjour, soigné la mère.

Mourniflot, dit-il.

En personne, monsieur Jean, dit l'autre en ôtant sa peau de lapin. Ah ! Je suis content que vous arriviez. Il était temps.

M. de Caprèze et Jean-Pol, le garde son âme damnée. Celui-ci à l'air d'un palefrenier anglais, et l'autre, avec ses binocles et ses favoris, d'un vétérinaire. Quelle paire ! Monsieur Jean. Ce Caprèze a hérité d'un petit domaine, par là, et maintenant ce coquin est le maître à Puysverd. Vous n'entendez ? Le marquis n'a plus ses idées comme autrefois. Et que peut Mlle marguerite. Il se prépare de vilaines choses, monsieur Jean ! Ah ! S'ils vous savaient ici.

Le Daintié n'écoutait plus. Caprèze ! Voilà donc la cause, le nom qu'il cherchait. Il se rappelait le Monsieur ; un bellâtre parlant haut, portant beau, un peu usé et grossi à présent qui avait laissé dans les cercles de Paris et des villes d'eaux sa pauvre fortune et sa petite considération.

Où est la chasse, demanda le Daintié.

Patience, fit Mourniflot. Vos aventuriers ont embobiné l'office et l'écurie. Ils retourneront le village. Jean-Pol a voulu me gagner, mais je lui ai frotté les côtes à l'auberge. En forêt il me guette il veut m'avoir. Tenez ! Regardez là-bas, tout au bout cette figure de traître ; c'est lui. Monsieur Jean méfiez-vous.

Le Daintié lança son cheval dans la direction du garde. A trois cent mètres de là, guêtré, l'arme au bras, la casquette sur les yeux, Jean-Pol s'avançait larges enjambés. Ce croquant possédait une grande autorité dans le pays ; car depuis l'attaque du marquis, il disposait pleinement de droit de chasse. Voilà donc l'individu qui avait fait alliance avec Caprèze. Mais comment Marguerite n'avait-elle pas signalé plus tôt ces entreprises à son fiancé ? Caprèze, sans doute, avait dû cacher son jeu : l'habitude des tripots ! Puis, qui sait si, les domestiques étant à sa dévotion, des lettres n'avaient pas été détournées ?

Holà ! Cria Le Daintié.

Mais Jean-Pol qui l'avait aperçu, venait d'obliquer vers un fourré.

Soit. Je le retrouverai bien pensa Le Daintié.

Il mit son cheval au galop, le dirigea vers les étangs. Il songeait à sa fiancé. Elle lui apparaissait comme une captive d'ancien roman et qu'il allait délivrer. Quant au marquis il se proposait avec quelques vérités et quelques soins de réveiller cette intelligence endormie. Par-dessus tout, il désirait violemment rencontrer Caprèze Comme il l'eût de bon cœur giflé dans cette solitude, entre quatre yeux, ce gentilhomme à coquin !

Soudain quelque chose comme un vol de mouches, bourdonna aux oreilles de Le Daintié, puis une détonation éclata à vingt pas de lui. Palsambleu fit un bond épouvanté et partit ventre à terre. Le jeune homme ne fut pas désarçonné. L'air sifflait à ses oreilles, des branches le cravachaient. Des sons de cor impétueux et enroués que le vent charriait frappèrent ses oreilles : le bat-l'eau. Alors il lui sembla dans cette course affolée, que c'était lui qu'une meute écumante poursuivait, cernait. La forêt n'était plus qu'une ombre verte. Brusquement un coup terrible une branche barra son front. Arraché des étriers le Daintié roula sur le sol.

 

 

La chasse , dit Caprèze, a té conforme à la devise des bons vivants ; courte et bonne.

Le marquis allait au pas d'un vieux cheval ; une fatigue déjà pesait sur ses yeux. Il désirait être reconduit. En réalité il n'avait pu suivre qu'une partie de la chasse. Caprèze avait placé à ses côtés un valet sûr. Ils cheminaient maintenant tous trois, le domestique en arrière. Caprèze avait dessein de rejoindre bientôt Mlle de Puysverd et les invités. Soudain les chevaux bronchèrent. Au bord d'un fourré un grand jeune homme très pâle était étendu.

Un accident, cria Caprèze qui avait pris les devants, par ici.

Il mit pied à terre. Mais soudain il eut un recul, un cri sourd comme un coup de joie trop fort ; il venait de reconnaître le Daintié. Il regretta l'imprudence de son appel. Au valet accouru, il murmura :

Éloigne le marquis.

Puis il essaya de relever Le Daintié ; ce fut un grand corps inerte. Ainsi le dernier obstacle venait de disparaître ; Caprèze tenait son avenir. On l'avait humilié, marqué il allait le redresser, l'or au poing. L'or, car Marguerite de Puysverd était riche et il l'aurait, l'or, toujours l'or l'arme empoisonnée, souveraine. Il eut la vision de hautes tours grises dans la verte immensité des forêts avec une femme blonde en robe traînante qui le regardait venir en écartant les orangers du perron. La voix du marquis le tira de son rêve.

Malheur ! S'écriait M. de Puysverd en luttant contre le valet ; n'est-ce point là mon neveu ?

Un accident sans gravité, marquis, dit Caprèze. Restez en selle. Nous allons transporter le blessé au château. Allez devant, ces émotions ne vous valent rien.

Le vieillard s'obstinait à vouloir descendre.

Emmenez-le, cordonna Caprèze.

Le valet pris la bride tandis que le marquis rouge, les yeux larmoyants, gesticulait, impuissant et grotesque.

Caprèze alors, les yeux haineux considéra le blessé.

Oh ! Ça y est, allez ! Prononça quelqu'un.

Caprèze se retourna ; c'était Jean-Pol.

Bien travaillé, dit le premier.

Quoi, répliqua l'autre, je tirais un lapin. A ce moment le Monsieur passait ; sa monture est ombrageuse et l'a jeté sans doute contre un chêne. Un coup à tuer un bœuf. Il y a vingt minutes que je cherchais le cadavre ; c'était un cavalier ce gaillard, il a tenu bon longtemps, je l'avais perdu de vue.

Que faire ? Dit Caprèze.

Le traîner jusqu'à cette cahute que j'ai là. On s'assurera qu'il est bien mort et nous le transporterons ensuite au château. Ah ! Nous allons en faire des réformes, maintenant.

Jean-Pol traîna littéralement le corps jusqu'à la cahute et le laissa retomber sur le sol carrelé. Des lapins qu'il élevait là, s'affolèrent. Caprèze poussa la fenêtre afin de s'assurer que nul ne venait puis, comme il se rapprochait du cadavre, il vit Jean-Pol la main droite sur la poitrine de Le Daintié le point gauche serré, la figure révulsée, horrible. Il se précipita.

 

DANS LES FUTAIES

 

Qu'avez-vous.

Il... il respire... le cœur a battu.

Soudain, un bruit de branchage et de paroles les terrifia.

Par ici, mon père, dit à ce moment une voix angoissée.

Et Marguerite de Puysverd suivie du marquis et du valet penaud entra. Il semblait que l'émotion eût rendu au vieillard toute la clarté de ses idées.

Étrange accident, monsieur de Caprèze, dit-il en maniant sa cravache.

Caprèze se redressa , très pâle consultant Jean-Pol des yeux. Ils se sentaient soupçonnés, accusés, devinés, perdus. Toute justification leur paraissait impossible. La pensée, la présence de leur crime les affolait. Ils pouvaient, ils devaient tout risquer. Il y avait là un valet ; on l'avait déjà payé. Le blessé ne compterait bientôt plus. Les autres on s'en chargerait. Tout cela, rapide et net, s'exprima, s'échangea un regard.

Déjà Caprèze se tournait vers Marguerite qui, à genoux, soulevait la tête du blessé dont les yeux s’entrouvraient ; Jean-Pol s'assurait du vieillard. Mais avant que Caprèze eût touché la jeune fille, il poussa un ci et s'abattit. Une détonation fit trembler les vitres tandis que la tête rousse de Mourniflot surgissait près de la porte.

Pas un geste ! Dit-il au garde en s'avançant le fusil épaulé. Monsieur le marquis, veuillez désarmer cet homme.

Jean-Pol, stupide, se laissa faire. Le valet grelottait d'épouvante. Le vent rouge du soir soufflait dans les arbres, faisait grincer la cabane comme un bateau sous les voiles. Cependant, Le Daintié revenu à lui tenait dans ses mains les mains de Marguerite de Puysverd. Et tout était oublié déjà dans les yeux bleus de la jeune fille, dans les yeux noirs du fiancé, tout, le guet-apens et le crime ; tout sauf l'amour plus profond et plus grave, parce que la mort avait passé dans les futaies.

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