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APACHE ROI N° 12

24 Juin 2012, 11:00am

Publié par nosloisirs

APACHE ROI EN TETE

LE TERREUR (suite)

L'avant-veille au cœur de Paris, rue de la paix, un grand joaillier, connu du monde entier, fournisseur des cours d'Europe et des milliardaires d'Amérique, avait été victime d'un formidable cambriolage ; au matin les garçons qui ouvraient le magasin avaient trouvé toutes les vitrines vides ; les cambrioleurs avaient tout raflé, faisant là un butin que l'on évaluait à plusieurs millions.

Or, le joaillier avait donné la liste de ses pertes et, en tête des pièces capitales, se trouvait une perle noire que le comte Ramy avait retenu et fait monter en épingle et qui devait être livrée le lendemain. La perle était de toute beauté, à peu près unique au monde et presque historique ; l'ambassadeur d'une puissance étrangère était sur le point de l'acquérir pour la mère de son souverain, quand le comte Ramy était survenu qui la lui avait soufflé en acceptant, sans marchander, le prix du joaillier, quelques centaines de mille francs.

Et c'est ainsi que le nom du comte Ramy était revenu sur l'eau, à propos de ce cambriolage dont l'audace avait fait frémir tout le haut commerce parisien et qui passionnait, ce soir, tous les invités du Sport-Club.

On pouvait se mêler à tous les groupes, on y entendait voler les mêmes notes :

— Rue de la Paix... la perle noire... le comte Ramy...

Les journalistes, princes du renseignement inédit et de la nouvelle de la dernière heure, étaient, comme toujours en pareille circonstance, fort entourés, et l'un d'eux, racontant l'achat de la perle par le comte Ramy, donnait là-dessus des détails piquants et d'un romanesque savoureux.

— Ce qu'on ne sais pas, messieurs c'est le pourquoi de cet achat... Oui, pourquoi le comte Ramy s'était-il mit en tête de souffler cette perle à l'ambassadeur ?... Il y a tout un roman là-dessous.

— Ah ! Ah !

— Un roman que j'ai pénétré...

— Et que vous allez nous raconter...

— Eh ! Eh ! Vous êtes gourmands... que dira mon journal à qui j'en dois la primeur ?

— Nous sommes ses abonnés !

— Vous m'en direz tant... Voici. Le comte Ramy, qui parle le français comme vous et moi est d'origine étrangère... et princière, royale même...

— Ah ! Bah !

— Oui, et en titre de Prince Noir dont nous l'avons couronné, lui va à merveille... et vous verrez venir le roman, quand je vous aurai dit que le comte est né au pays de l'ambassadeur qui marchandait la perle et qu'il est le fil naturel du roi défunt.

— Ah ! Très bien !

— Vous le voyez, n'est-ce pas ? Le roman... Le comte à dans le sang la haine de la reine-mère à qui la perle était destinée, de cette reine dont sa mère à lui, reine de la main gauche, fut la rivale, et il ne rate pas une occasion de manifester son sentiment. Il a saisi celui-là... Malheureusement pour lui, le troisième larron est survenu dans la personne de ces cambrioleurs qui ont pris tout le monde d'accord en s'adjugeant la perle... et voilà.

Comme le journaliste achevait sa petite chronique un confrère entrait en scène.

— Votre roman est fort intéressant, mon cher, mais il l'est moins que la réalité.

On se tourna vers le confrère, on se jeta presque sur lui ; le premier avait aiguisé l'appétit, le second apportait un plat nouveau et supérieur.

— Voyons ! Voyons !

— J'ignore si le comte Ramy est étranger et d'origine royale...

— Pardon, mon cher. Je suis sûr de ce que j'avance.

— Je n'y contredis point, mon cher confrère. Je dis tout simplement que je ne sais pas. Nous n'avons pas la même source d'informations, voilà tout... ou plutôt nous sommes vous et moi, diversement sollicités par le même besoin de bien renseigner nos lecteurs, et surtout de les intéresser. Vous, c'est le passé qui vous attire, les antécédents de vos personnages, leur état d'âme, les mobiles de leurs faits et gestes ; moi, ce sont les faits et gestes mêmes. Vous êtes préoccupé de reconstituer le roman de la naissance du comte Ramy ; moi j'ai fouillé l'acquisition de la perle noire et je suis arrivé à une découverte sensationnelle... mais une découverte que je ne puis, à mon grand regret, livrer ici.

— Ah !

Des exclamations se croisèrent.

— Farceur... Fumiste... Bluffeur !

 

2-FEVRIER-1908--N--2--.jpeg

 

Le fait est que le second chroniqueur semblait bien avoir voulu s'offrir la tête de ceux qui l'écoutaient.

Il n'en était rien. Il n'y avait là qu'une manœuvre pour surexciter la curiosité de se faire forcer la main.

— Je proteste ! Si je ne live pas ma découverte c'est que je ne puis le faire sans être taxé de fou ou m'exposer à une grave mésaventure. Promettez-moi de garder la chose pour vous et d'attendre les événements pour me juger, et je parle...

On lui promit ce qu'il voulait, on lui aurait permis encore davantage encore...

— Eh ! Bien voici. Je vous ai dit que j'ignorais les origines du comte Ramy et c'est vrai que je n'en sais pas le premier mot, et je suis tout aussi ignorant des mobiles de ses gestes dans le joaillier ; par exemple, ce que je sais bien, c'est qu'il doit être au mieux avec les cambrioleurs.

Il y eut une seconde de stupeur.

— Hein ! Vous dites ? Au mieux.

— Parfaitement. Et la preuve... J'ai vu le comte ce soir chez lui, en son petit hôtel de la rue François 1er, je l'ai interviewé.

— Et il vous a confié … ce que vous ra&contez ? glissa le confrère en pouffant. C'est lui qui vous a appris ses rapports avec les cambrioleurs ?

Le narrateur secoua la tête :

— Non... et je vous prie, mon cher confrère, de ne pas me faire dire ce que je ne dis pas. Le comte ne m'a rien confié du tout, et l ne m'a parlé des cambrioleurs que ans les termes où vous en parleriez vous-même.

— Alors ! Arrivez à votre découverte...

— J'y suis. Le comte m'a gardé un quart d'heure et pendant un quart d'heure, j'ai pus l'examiner à loisir.

— Et puis ?

— Et, pendant ce quart d'heure, mes yeux sont restés, malgré moi, attachés à sa cravate, sa cravate où était épinglée la fameuse perle noire volée chez le joaillier de la rue de la Paix.

Cette fois ce fut un haut-le-corps général et les demandes d'explications jaillirent.

La perle noire ?... Celle-là même ?... Vous êtes sûr ? Non... Vous avez dû vous tromper.

Il répondit en bloc.

A mon tour je suis sûre ce que j'avance . J'avais vu la perle chez le joaillier et vu de très près, pour en parler chez nous, dans la chronique mondaine ; je l'avais gardé dans l’œil et enfin elle était unique, cette perle, et le connaisseur que je prétends être ne peut pas s'y tromper ; je répète que, ce soir, il y a quelques heures, le comte avait à sa cravate la perle noire, volée par les cambrioleurs. Concluez ! Moi, je suis fixé !...

Le cercle s'agita autour du chroniqueur ; les auditeurs se regardaient, stupéfaits !

A ce moment, un mouvement se fit à l'entrée du grand salon.

Un invité de maque arrivait.

Tous les yeux se tournèrent vers lui et les deux journalistes rivaux étouffèrent la même exclamation :

Lui ?

C'était le comte Ramy qui entrait, le comte tel que l'avaient dépeint les journaux ; jeune, svelte, d'une grâce idéale et d'une beauté de jeune dieu, avec sa tête brune fièrement portée et son visage pâle qu'ils luminaient des yeux noirs à la fois doux et impérieux, ces yeux qui savent regarder ceux des hommes et troublent exquisément les femmes.

Il s'avançait à l'aise, un peu grave pour son âge sans pose de morgue ; il serrait volontiers les mains qui se tendaient vers lui et répondait d'un sourire aux compliments d'un sourire qui découvrait ses dents blanches comme celle d'un enfant.

Les deux journalistes étaient venus vers lui, tout à coup, celui qui, ce soir l'avait interviewé étreignait le bras de son confrère et souffla :

— Regardez... sa cravate...

Et l'autre béa.

Le comte Ramy avait encore au cou la fameuse perle noire.

Le groupe dont ils faisaient partie avait suivi les deux journalistes, et le premier regard de tous ces hommes, s'était, d'instinct, porté sur la cravate du comte, et tous avaient bouche bée comme le chroniqueur.

Lui, le comte, avec en passant, reconnu son interviewer ; il le saluait d'un gracieux mouvement de tête.

— Ah ! Mais il faut éclaircir ça ! Opina quelqu'un du groupe.

Et, touchant l'épaule l'accusateur du comte :

— Cher monsieur, il est impossible e vous en tenir là... Où le compte est au mieux avec les cambrioleurs comme vous l'en avez accusé et a reçu d'eux la perle noire qu'il arbore si effrontément et alors vous avez le devoir de le dénoncer ; ou bien, vous vous êtes trompé et vous lui devez des excuses. Dans les deux cas, j'estime qu'il vous faut aller à lui franchement et lui poser la question... Que si vous hésitez, j'y vais moi-même !

L'interviewer du comte avait, comme tous ses confrères, sa pointe de fierté ; il se redressa un peu vivement et répondit non sans hauteur :

— Je ne laisse à personne, monsieur, le soin de faire mon devoir à ma place ; c'est déjà trop que vous avez jugé utile de me l'indiquer...

Et, suivi de tout le groupe, il alla au Prince Noir.

— Comte, voulez-vous m'accorder une minute, s'il vous plaît ?

Le comte Ramy se retourna et retrouvant son interviewer ; répondit aussitôt :

— Très volontiers, cher monsieur... Il s'agit sans doute de complet l'interview de ce soir ?

Sa voix était très douce et d'une extraordinaire jeunesse, la voix d'un grand garçon touchant à peine à la puberté; aussi bien, vu de près, il paraissait n'avoir que seize ans, son visage était imberbe et ses joues avaient ce velouté que n'a pas encore fauché le rasoir. C'est à peine si un léger duvet se montrait vers les commissures de ses lèvres, un duvet si léger qu'il était imperceptible à quelques pas.

— Justement, comte. C'est bien de compléter notre interview qu'il s agit.

Et le chroniqueur attaqua :

— Ces messieurs et moi avons remarqué votre épingle de cravate et nous nous sommes trouvés trouvés d'accord pour constater qu'elle ressemblait étrangement à celle que devait vous livrer le joaillier cambriolé.

Sans le moindre embarras, mais avec quelque sécheresse, le comte répondit :

— Vous avez attendu bien longtemps pour faire votre remarque, cher monsieur. J'avais cette même épingle quand je vous ai reçu chez moi, et vous avez pu l'examiner tout à votre aise.

— C'est vrai et je l'ai en effet, examiner et la ressemblance que je constate de vive voix en ce moment m'avait parfaitement frappé ; mais je vous confesse que je n'avais pas osé vous faire part de mon observation.

— Et pourquoi donc ? Auriez-vous vu du mal à ce que, forcé de renoncer à un bijou qui me plaisait infiniment, je m'en sois procuré un autre qui le rappelle à s'y méprendre, tout en n'ayant aucune valeur ? Car c'est la seule réponse que je puisse vous faire, et je vous assure qu'elle me confusionne un peu ; la perle noire que vous voyez à ma cravate est fausse ; c'est une imitation très exacte de la vraie, mais ce n'es que cela... comme vous allez pouvoir vous en convaincre.

Ce disant, le comte portait les mains à son épingle pour l'enlever de sa cravate et la remettre son accusateur.

— Tenez ! Voyez, vérifiez...

Et l'accusateur feignant d'hésiter :

— Si ! Si !... Je vous en prie... J'ai un pari là-dessus ; faites-le moi gagner...

Le journaliste accepta, mais il n'eut pas plus tôt l'épingle dans les doigts qu'il rougit jusqu'aux oreilles.

La perle était fausse, la monture seule avec une valeur.

Sincère il le proclama :

— Messieurs, ce n'est qu'une imitation, comme a bien voulu nous l'expliquer le comte Ramy.

Et, rendant l'épingle.

— Je vous prie d'excuser mon indiscrétion, qui a pu vous froisser...

— Me froisser ?... Mais pas du tout, cher monsieur. C'est votre métier et un peu votre devoir d'être indiscret.

Et, après cette pointe, le comte lança gaiement cette autre qui acheva de courber son accusateur, en même temps que de lui conquérir, à lui-même tous les témoins de la petite scène :

 

( A SUIVRE LE 27 JUIN )

 

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