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MOINEAUX SANS NID N° 153

24 Juin 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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En rentrant chez elle après son entretien avec le gardien de la prison, Alice se sentait beaucoup plus optimiste, certaines d’avoir conquis le cœur et l’esprit de cet homme simple et fruste.

Très experte quant à la psychologie masculine, elle savait qu’elle avait trouvé les meilleurs arguments qui puissent décider Grégoire à agir en sa faveur.

Réalisant dès le début de leur entrevue que l’homme ne se laisserait pas convaincre uniquement par l’appât de l’argent – car si forte que pût être la récompense, elle ne pourrait suffire à compenser les sévères sanctions qu’il redoutait – Alice avait usé de sa séduction, persuadée qu’elle provoquerait son désir et obtiendrait ainsi son consentement immédiat ... En quoi elle ne s’était pas trompé !

Tandis que la sœur d’Anselme, confortablement installée dans une bergère de son boudoir, songeait à ce qui venait de se passer dans le modeste établissement voisin de la prison, Grégoire, de son côté, cherchait dans son esprit, encore bien confus, la manière de satisfaire cette merveilleuse femme qui, si soudainement s’était adressée à lui en lui faisait espérer une récompense dépassant une simple somme d’argent ...

Il était maintenant persuadé que cette très jolie fille ne l’avait pas choisi par hasard et quelle avait agi de la sorte parce qu’elle était poussée par une irrésistible sympathie ! Cette conviction le menait aux rêves les plus merveilleux et les plus absurdes.

Grégoire avait reprit son service après sa brève halte de l’après-midi, au cours de laquelle il avait eu la chance de connaître cette femme splendide. Mais il n’était guère à son travail, on s’en doute !

Il ne cessait de penser à elle, espérant même arriver à la conquérir. Quel bonheur incroyable serait le sien ! Lui qui n’avait jamais eu affaire qu’à des femmes du peuple, il pourrait donc avoir une aventure avec une grande dame authentique, comme celles dont il entendait parler et auxquelles il n’avait jamais osé prétendre !

Le destin l’avait donc placé sur le chemin d’une de ces femmes inaccessibles, et elle lui faisait espérer son amour !

L’imagination du malheureux galopait follement, bâtissant les projets les plus agréables et les plus insensées. Le pauvre homme ne pouvait supposer qu’Alice avait agi ainsi dans le seul but d’obtenir, avec son aide, la réalisation de son désir ; l’entretien avec un détenu.

Brusquement, Grégoire se demanda qui pouvait bien être le prisonnier auquel Alice désirait tant parler. Il fut surpris de ne pas le lui avoir demandé. Ce détail aurait facilité les choses, car à présent, il était tout à fait décidé à tenter l’impossible pour obtenir les faveurs de cette éblouissante jeune femme.

« Ilfautquejesachesonnom !Cestabsolumentindispensable,puissetouteslesautorisationsportentlenomdudétenu. »

Puis il se mit à réfléchir au moyen de se procurer cette indispensable autorisation. Naturellement, il ne pouvait s’agir que d’une fausse et c’était justement la le plus difficile !

La vieille du jour des visites, le secrétaire du directeur établissait la liste des demandeurs, parents et amis des détenus, ainsi que celle des prisonniers admis à se rendre au parloir. Le lendemain matin, après avoir examiné cette liste, le directeur signait les autorisations ; de simples formules imprimées sur lesquelles on ajoutait seulement les noms des bénéficiaires.

En plus de la signature du directeur, ces formules portaient le cachet de la prison, cachet apposé par le secrétaire.

Grégoire réfléchissait toujours. Il savait par expériences que lorsque ces formules étaient remises aux gardiens, personne n’y prêtait plus attention, sauf les gardiens eux-mêmes qui notaient les noms, sans se préoccuper du reste.

« Limportant,pensantMorel,seraitdeseprocurerunedecesformulesimprimées ;lasignaturedudirecteurselimitantàuntraitdeplume,çaneseraitpasdifficileàimiter. »

Il se frotta le menton, puis son visage rouge et congestionné s’éclaira d’un sourire.

« Jecroisbienavoirrésoluleproblème !Sedit-ilavecsatisfaction.Seulement,jetiensàsavoirtrèsexactementàcombiensemontelasommequecettejeunefemmeseradécidéeàmeverserpourrécompense.Jevaisexagérerunpeulesrisquesetdirequilfautégalementmassurerunecomplicité.Lesecrétairepeut,eneffet,nepassemontrerinsensibleàloffredunesommerondelettepoursedécideràmeremettreuneformuleenblanctamponnéedufameuxcachet.Danscesconditionsjenauraisabsolumentplusàcraindre ... »

Poussé par le désir irrésistible que la jolie fille avait allumé dans son sang, autant que par l’appât du gain, il crut avoir réellement résolu le problème.

« Jaiétablilamarcheàsuivre,conclut-ilintérieurement ;ensuite,jemoccuperaidesdétails. »

Tout en songeant à ces choses, il vit arriver un de ses collègues qui posa un gros trousseau de clés sur la table, auprès de laquelle il était assis, surveillant un long couloir sur lequel donnaient des cellules.

— Quelle heure est-il ? Demanda Morel.

Sept heures, répondit l’autre. Tu en as encore pour un bout de temps, mon vieux !

— Je le sais, soupira Grégoire, je finis à neuf heures, mais je ne voudrais pas que celui qui me remplace vienne une demi-heure en retard comme ça arrive tout le temps !

Son collègue haussa les épaules avec indifférence.

— Bah ! Ce sont des choses admises et tu l’as fait plus souvent qu’à ton tour. Ce sont des petits services que nous nous rendons les uns aux autres et ça ne vaut même pas la peine d’en parler.

— Oui, mais, répliqua Grégoire agacé, j’ai justement rendez-vous ce soir.

— Non ? S’exclama l’autre en s’asseyant du coup auprès de lui. Que t’arrive-t-il ? Irais-tu au cinéma avec une petite amie ? Raconte, mon vieux ! On ne t’en connaissait pas !

Il continua à rire et à plaisanter. En toute autre circonstance, Grégoire se serait fâché, car ses camarades le taquinaient toujours, ne l’ayant que très rarement vu en galante compagnie. Mais à présent, comprenant qu’il pourrait avoir besoin de ce collègue, Morel sourit avec indulgence.

— C’est possible, admit-il d’un air mystérieux. En tout cas, je tiens à sortir ce soir non seulement à l’heure, mais encore une demi-heure plus tôt.

— Il suffit pour cela que quelqu’un accepte de te remplacer, reprit l’autre. Ca m’est arrivé des tas de fois, et avec deux verres de vin, j’ai conclu l’affaire !

— Tu crois ! Demanda Grégoire, fort intéressé. Hélas ! Je suis de garde et je n’ai pas le temps d’aller à la recherche d’un remplaçant. Il n’y avait personne de notre section quand je suis arrivé tout à l’heure

— Je croyais que tu plaisantais, mon vieux. Tu as réellement rendez-vous ce soir ?

— Oui, mais cde n’est pas pour ce que tu imagines ; c’est une réunion de famille ; des parents venus du pays ... Et j’aimerais bien les retrouver le plus tôt possible, car ils repartent demain matin.

— Comment se fait-il alors que tu n’y aies pas songé plus tôt ? Lui reprocha son interlocuteur. Il t’aurait suffit d’en parler au gardien-chef, avant de prendre ton service. Dans ces cas-là, c’est lui qui s’arrange.

— C’est que je ne l’ai appris qu’en arrivant ici, mentit Grégoire. On ma remis une lettre qui est arrivée avec du retard, négligence du service courrier, sans doute ; en plus le gardien-chef était parti je ne sais où. Ne pourrais-tu pas, toi, me rendre ce petit service ? Je suis tout disposé à te récompenser, tu sais.

— Ah ! Et que me donnerais-tu ? S’écria l’autre. C’est que, moi aussi j’ai rendez-vous ; je dois rejoindre des copains pour une belote et il y a plus d’une semaine que je suis de garde de nuit ! Aussi, je ...

— Il s’agit seulement de me remplacer une demi-heure ! Juste le temps qu’arrive mon remplaçant, fit remarquer Grégoire, essayant de le convaincre. Après tu iras les retrouver avec seulement un petit retard d’une heure au maximum.

— C’est à voir ... Qu’es-tu disposé à m’offrir pour ça ?

— Je pense que deux cent francs pour une malheureuse demi-heure, ce n’est pas trop mal !

Mais le collègue qui était plus jeune que lui et dépensait une grosse partie de son salaire pour ses plaisirs, haussa dédaigneusement les épaules.

— Tu te moques de moi ! S’exclama-t-il. Certes, en comparant ce que tu me proposes au prix payé pour les heures supplémentaires, ce n’est pas mal, mais ce n’est pas le cas. Tu sais combien le règlement est sévère, et si on me surprenait à te remplacer, je passerais un mauvais quart d’heure ! Je ...

— Il ne s’agit que d’une demi-heure à peine, interrompit Grégoire. Tu cherches à profiter de moi, ce n’est pas chic de ta part !

L’autre se tut, haussa les épaules et répondit en soupirant.

— Ecoute, Grégoire ; donne-moi cinq cent francs et va-t-en tout de suite ! Je dois t’avouer que cette petite somme me rendrait service, car je suis gêné en ce moment.

Grégoire réfléchit ; il pensa que cette dépense supplémentaire ne grèverait pas trop son budget et qu’il lui fallait par ailleurs, voir Alice le plus vite possible pour conclure un accord. Il sortit de son portefeuille un billet de cinq cent francs qu’il tendit à son jeune camarade.

— Tiens ! dit-il.

L’autre empocha vivement l’argent, Grégoire se leva aussitôt et il allait s’éloigner lorsqu’il hésita, pris d’un doute, et il se tourna vers son collègue.

— Puis-je vraiment compter sur toi ? Tu ne t’en iras pas avant d’avoir été remplacé, n’est-ce pas ? Autrement, nous serions tous deux dans de jolis draps.

— Oh ! Pour qui me prends-tu ? Protesta l’autre, vexé. Je t’ai dit de t’en aller et je te jure que je ne bougerai pas du coin avant que l’on vienne me relever.

Grégoire lui serra la main et s’éloigna rapidement, rassuré.

Quelques minutes plus tard, il quittait le triste édifice et pressait le pas pour aller s’engouffrer dans la station de métro le plus proche. Une demi-heure après, il se trouvait dans le quartier résidentiel de la maison du marquis.

Lorsqu’il sonna à la porte de l’hôtel particulier des Evreux, une gentille soubrette vint lui ouvrir et comme il portait toujours sa tenue, n’ayant pas eu le temps d’aller se changer, la jeune fille le dévisagea avec stupéfaction, mais, en femme de chambre stylée, elle ne fit aucune remarque.

Dès qu’il demanda sa maîtresse, elle s’empressa de le faire entrer, le conduisit au charmant boudoir d’Alice en le priant de bien vouloir attendre quelques instants, puis disparut pour aller prévenir Alice.

Grégoire se sentit brusquement fort mal à l’aise ; il regardait tout autour de lui avec admiration, car il n’avait encore jamais pénétré dans un lieu aussi luxueusement meublé. Mais une minute ne s’était pas écoulée que la porte s’ouvrit et qu’Alice apparut plus belle que jamais.

Elle portait une robe d’intérieur, très vaporeuse en mousseline vert d’eau, qui laissait entrevoir les formes parfaites de son corps velte et adorable. Elle se sembla nullement troublée par le regard enflammé et très appuyé de son visiteur, pétrifié, lui par cette vision merveilleuse.

Alice s’installa sur le divan en croisant les jambes très haut, sans la moindre pudeur, disant d’une voix douce et caressante :

— Venez vous asseoir près de moi, mon ami. Franchement, je ne m’attendais guère à vous revoir aussi vite. Cela me laisse espérer que vous avez trouvé une solution à notre problème ...

Le pauvre gardien s’assit, bouleversé auprès de cette femme de rêve, ne sachant que répondre. Il se sentait subitement très malheureux, grotesque, et tous ses projets de conquête avaient brusquement sombré ... Non, jamais il n’aurait le courage d’effleurer seulement la peau satinée que cette enchanteresse découvrait avec tant de générosité !

Un profond soupir lui échappa et soudain il fut pris du désir irrésistible de fuir cette ensorceleuse qui, il le sentait, n’aurait pas le petit doigt à lever pour l’avoir à elle corps et âme.

( A SUIVRE LE 27 JUIN )

 

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