APACHE ROI N° 11
DEUX CHUTES (suite)
Huit jours avaient passé sur la disparition du petit Jean. Les recherches de la police n'avaient pas abouti, et appelée au commissariat Jacqueline venait de s'entendre confirmer par le commissaire, la lettre qu'elle avait reçue de Roulisse :
— Je me trompais, mademoiselle, et je dois des excuses à ceux que je m'étais égaré à soupçonner : MM. Dolabelle père et fils sont complètement étrangers à la disparition de votre enfant. J'en ai la preuve formelle.
Et cela dit d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, le commissaire avait clos l'affaire par ce conseil qui était un arrêt :
— Il faut vous résigner, mademoiselle et surtout éviter de faire du scandale ; quelque sympathie que nous inspire votre malheur, nous serions obligé de sévir contre vous.
Touché par l'enquête de police, M. Dolabelle avait dû protester de la belle manière et faire jouer toutes les influences dont sa grosse situation lui permettait de disposer.
L'affaire était enterrée et comme le lui signifiait le commissaire, Jacqueline n'avait qu'à se résigner.
Se résignait-elle ? Le magistrat put le croire, calme en entrant dans son cabinet, elle en sortait sans avoir élevé la voix, et promettait d'être raisonnable.
— Je vous remercie, monsieur le commissaire et je suivrai votre conseil ; vous n'auriez pas à sévir.
En vérité, depuis la lettre de Roulisse elle s'attendait à cette conclusion de l'enquête de police.
Elle n'avait pas cru à cette lettre mais, gardant sa conviction et continuant à accuser les Dolabelle, elle s'était rendu compte que la lutte était impossible, qu'elle n'en pouvait sortir que broyée.
Elle s'en retournait à la villa où l'attendait maman Dary, le seul cœur ou elle put épancher le sien, maman Dary qui ne devait plus la quitter.
En y arrivant elle sentit s'épaissir encore l'ombre du malheur qui pesait sur elle.
Maman Dary qui, ces jours derniers, s'était plainte de malaises et de vertiges venait d'avoir une attaque.
Elle ne bougeait plus ; c'est à peine si sa bouche tordue pouvait articuler quelques mots, toujours les mêmes.
Avant de mourir, maman Dary voulait revoir son fils.
Jacqueline envoya chercher le médecin ; il vint, donna des soins et en se retirant déclara :
— Rien à faire... Elle peut durer encore vingt quatre heures ou huit jours ; mais l'issue est fatale.
Une heure après, Jacqueline était à paris, elle allait la recherche de Pierre, du grand que la moribonde réclamait.
Elle savait à peu près ce qu'il était devenu, maman Dary ne le lui avait pas laissé ignorer ; et elle allait tout droit vers ces bouges que la mère avait en vain fouillés.
— Je serai plus heureuse qu'elle. On m'écoutera on me renseignera et Pierre aussi m'écoutera. Il faisait tout ce que je voulais.
Elle y allait tout droit — tout droit et sans crainte, insouciante du danger qu'elle n'ignorait pas ; que lui importait la vie, à cette heure !
C'était la nuit, et, sans un frisson, elle abordait des endroits déserts et sombres où, en d'autre temps, elle n'eut pas ose se risquer le jour.
Des filles passaient qui s'arrêtaient pour la dévisager ; elle s'arrêtait aussi pour leur parler et leur demander Pierre.
Les filles ricanaient. A la fin l'une d'elle parut touchée de ses supplications.
— Suivez-moi... je crois le connaître votre Pierre.
Ce qui l'avait touchée, c'étaient les vêtements riches de Jacqueline, une broche qu'elle avait au cou et des bagues à ses doigts.
Elle jeta un appel ; des hommes surgissent qui tombèrent sur Jacqueline.
— Le v'la ton Pierre ! Cria la fille.
Et elle se mit à exciter la bande d'apaches.
Des lames de couteaux brillèrent dans la nuit.
Jacqueline était perdue ; elle s'en rendait compte.
Et se débattant elle cria, elle hurla à l'aide et ce fut le nom de pierre qui le premier lui vint aux lèvres, de Pierre dont elle savait le courage et la force.
— A moi Pierre ! A moi ! C'est Jacqueline ! Jacqueline !
Et tout à coup, la fille qui ricanait poussa un cri :
— Porthos !
Et les Apaches répétèrent ce cris et s'écartèrent devant un homme qui entrait en scène en distribuant des coups de poings à assommer un bœuf.
Et sans le connaître, Jacqueline s'abattit dans les bras de cet homme qui la sauvait.
L'homme en la recevant dans ses bras eut un « ah » de volupté surhumaine ; il l'enleva comme il eut fait d'un enfant et l'emporte rayonnant sous le yeux des apaches muets et presque prosternés.
Il marchait droit devant lui tournant le dos au bouge d'où il avait surgi et allant à la lumière.
Il marcha ainsi jusqu'à ce qu'il rencontrât un fiacre. Il l'arrêta ; il y déposa Jacqueline et demanda d'une voix humble, de valet ou d'amoureux timide :
— Où dois-je vous faire conduire ?
Et d'un bond il fut ans le fiacre, auprès d'elle.
Et lui avait répondu :
— Vous avez moi. C'est pour vous que je suis là ; c'est vous que je cherchais, mon bon Pierre.
Puis l'ayant à son côté :
— Vous voulez bien que je vous enlève ?
— Je veux... tout ce que vous voulez, bégaya le grand de maman Dary.
— Merci. Nous allons à Saint-Mandé chez moi. Donnez l'ordre au cocher.
Il obéit.
— Bien. Ce sera peut-être un peu long, mais nous avons beaucoup de choses à nous dire, nous deux. Et d'abord que je vous remercie de m'avoir sauvée. Une minute de lus et j'étais morte.
— Ils en seraient tous mort, gronda-t-il.
— Ah ! Vous ne les craignez donc pas, ces hommes et ces femmes ?
Il eut un sourire de aître :
— Non. C'est eux qui me craignent.
Et vivement :
— Parlons pas de ça... Parlons de vous... Vous me cherchiez...
— Oui... pour votre mère qui veut vous voir.
— Ah ! Ma mère...
Il devina :
— Et ça presse, n'est-ce pas ? Elle est malade... en danger... Sans ça , elle ne vous aurez pas envoyée la nuit dans des endroits pareils. Oui, oui, elle est en danger, elle va mourir, et c'est ma faute. C'est moi qui la tue. Elle a appris ma vie que je mène. Ah ! Misérable ! Misérable que je suis.
Il se frappait la poitrine à grands coups.
Jacqueline lui prit les mains.
— Écoutez-moi... Pierre... Laissez-moi parler... C'est vrai que vote mère est malade, en danger mais ce n'est pas vous qui l'avez mise dans cet état, elle ne sait pas ce que vous faites. Elle vous crois toujours dans le Nord.
— Vous ne lui avez donc pas dit, vous...
— Non.
Et elle compléta son généreux mensonge en s'accusant elle-même.
— C'est de moi qu'elle est malade. Je ne suis plus celle que vous avez connue, mon pauvre Pierre. Je suis une malheureuse.
— Malheureuse, vous !
— Oui... bien malheureuse... Écoutez je vais vous dire... Cela me fera du bien. Vous êtes avec votre mère, le seul être à qui je puisse parler avec mon cœur.
Et elle dit tout, se soulageant elle-même et déchirant celui qui l'écoutait.
— Ah ! Lui... en écoutant cela il souffrait, rugissait comme un fauve, qu'on taquine d'une pointe de fer rougie au feu ; il enfonçait ses ongles dans sa poitrine comme le jour où, là-bas à Tourcoing, il avait vu Jacqueline donner ses lèvres au joli garçon blond.
Elle termina :
— Et voilà, mon bon Pierre. Je ne suis plus qu'une fille mère, une mère sans enfant. On ne s'est plus contenté de me perdre, on m'a condamné à mort...
— A mort... vous mourir !
Il s'égara jusqu'à étreindre Jacqueline :
— Je ne veux pas, moi ! C'est eux qui sont les condamnés... Ah ! Ah ! Ah ! Vous avez bien fait e venir me chercher. Je vous dis qu'ils paieront ça et qu'ils en crèveront.
Et farouche, révélant un homme d'audace que Jacqueline ne connaissait pas :
— A mon tour !... Écoutez ! Apprenez ce que je suis devenu, moi. Pierre Dary, le fils de maman Dary. Il n'y a plus de Pierre, il n'y a plus de Dary. Il n'y a plus rien et il y a tout ; il y a Porthos ! Oui Porthos, ils m'ont baptisé Porthos à cause de ma force qui les fait trembler. Ce soir, ils allaient vous tuer ; demain, ils seront à vos pieds, comme des chiens et ils se feront tuer pour vous et ils tueront qui vous voudrez ! Ah ! Ah ! Ah ! Les Dolabelle ! Ils sont riches, ils ont des millions et deux mille ouvriers qui se crèvent pour les enrichir encore ; moi, je n'ai pas le sou, mais je suis Porthos et j'ai mes ouvriers aussi et les Dolabelle paieront de leurs millions, de leur peau, de leur tête ! Vous serez vengée et bien vengée, et n'essayez pas de me retenir maintenant ; c'est là et ça n'en sortira plus... et ce sera ma vengeance à moi aussi ! Ah ! Elle avait raison, la Jeanne quand elle me disait que mon heure viendrait. Elle est venue, mon heure, je la tiens...
Jacqueline avait écouté, sans l'interrompre cette confession rugie ; elle n'avait manifesté aucune surprise ; elle s'attendait à ce que Pierre croyait lui apprendre ; elle soupçonnait déjà qu'il avait dû rouler jusque-là et la facilité avec laquelle il l'avait délivrée des apaches acharnés sur elle, avait achevé de l'éclairer.
L'arrêt de mort prononcé contre les Dolabelle ne l'avait pas davantage étonnée ; devenu chef d'apaches, Pierre ne pouvait conclure autrement.
Mais à la fin quand Pierre avait parlé de sa engeance à lui, elle avait dressé l'oreille. Il n'avait pas encore dit comment il était devenu ce qu'il était à cette heure et elle sentait que l'explication de sa chute était là, dans ce besoin de vengeance.
— La Jeanne... qu'est-ce donc cette Jeanne ? Demanda-t-elle.
— C'est... une amie à moi, répondit-il embarrassé... celle qui m'a montré mon chemin.
— Votre mère la connaît !
— Oh ! Non... Moi je ne l'ai connue que d'il y a quelque mois . Je la rencontrai à Pigalle, un soir où j'étais malheureux. Elle m'offrir de me consoler, et elle ressemblait à une autre à celle par qui je souffrais... une adoration celle-là.
— Ah ! Vous l'aimiez, cette autre...
— Oui, fit sourdement Pierre... je l'aimais... Je l'adorais... et on me l'avait prise... et...
Il étouffa l'aveu qu'il avait aux lèvres.
— Parlons plus de ça, jeta-t-il durement. C'est passé, c'est fini. L'autre ma consolé,, c'est elle qui a fait de moi ce que je sis, mais je ne lui en veux pas, au contraire. D'ailleurs elle est morte.
— Ah !
— Morte pour moi. Oui, c'est pour moi qu'elle est morte, pour pas me livrer. On l'avait arrêtée et le curieux — c'est le juge d'instruction que nous appelons comme ça — le curieux la serrait de si près qu'elle allait être forcée de parler ; elle avait même promis en parler le lendemain. Le lendemain, on la trouva morte ; elle s'était coupé la langue avec ses dents et tout son sang était parti par là...
Jacqueline frissonna.
— En sorte que vous n'avez plus d'amie, maintenant ?
— Et je n'en cherche pas.
— Cependant s'il vous en venait une...
— Et en est venu, j'ai refusé.
— Et si je vous en offrait une, moi ?
— Vous ?
— Une amie qui serait pour vous une sœur dévouée, rien qu'une sœur.
— Une sœur... une sœur à moi, Porthos l'apache. Vous voulez rire, mademoiselle Jacqueline.
— Non, je ne ris pas, Pierre, c'est sincèrement que je vous offre cette sœur. Elle est déjà votre sœur ; par la chute qu'elle a faite, et par le besoin de vengeance.
Elle s'interrompit.
— Je vous le ferai connaître demain quand j'aurai bien réfléchi à la chose. Plus un mot : demain... Reparlons de votre mère qui vous attend. Voici que nous approchons.
Et revenant sur son mensonge pour le refaire avec plus de force encore :
— Elle ne se doute pas de ce que vous êtes devenu et vous ne lui en direz rien, je vous le défends ! Vous n'aurez qu'à confirmer ce que je lui dirai moi-même.
— Je ferai ce que vous voudrez, répéta pour la seconde fois le Porthos des apaches.
Ils arrivèrent par la nuit noire.
La villa était silencieuse, nul bruit ne s'en élevait.
— Maman Dary doit reposer, dit Jacqueline et la bonne se sera endormie.
Ils pénétrèrent dans la villa et gagnèrent la chambre de la malade et sur le seuil ils s'arrêtèrent étranglés.
Jacqueline avait dit vrai.
Maman Dary reposait mais du repos que plus rien ne peut troubler. A la tête de son lit deux cierges brûlaient éclairant son visage de cire.
Elle était morte — et la bonne qui la veillait s'était endormie.
— Venez, murmura Jacqueline, allons l'embrasser tous deux.
L'hercule s'ébranla et alla, en titubant au lit de la morte et il s'agenouilla en pleura, ses lèvres collées à la main glacée étendue sur le drap blanc et que la morte semblait lui tendre.
Jacqueline avait réveillé la bonne.
— Laissez-nous... C'est son fils... Vous pouvez aller dormir dans votre chambre ; nous veilleront la pauvre maman.
La bonne sortie, elle s'agenouilla à son tour et pleura avec Pierre ; puis se relevant et le touchant à l'épaule :
— C'est fini. Vous voilà seul au monde, mon pauvre Pierre. Seul comme moi et je n'ai plus besoin de réfléchir pour vous faire connaître l'amie, la sœur que je veux vous donner.
— Ah ! Oui... l'amie... la sœur... balbutia-t-il indifférent avec un geste qui disait ; qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, à moi, d'avoir une sœur !
Mais aussitôt il fut debout, transfiguré ; Jacqueline avait achevé :
— Cette amie, cette sœur, c'est moi !
— Vous !... vous !...made... Jac... vous, l'a mie, la sœur à moi... moi... le misérable que vous savez le chef...
Elle lui tendit ses deux mains.
— Silence ! La morte pourrait nous entendre... et elle doit ignorer ce que vous êtes et ce que je vais devenir.
Et tout bas avec un accent farouche :
— Je vous le dirai demain, quand elle ne sera plus là, e que je veux devenir. En attendant vous êtes mon frère et je suis votre sœur et nous ne nous quitterons plus !
LA TERREUR
— La police... la police... la police...
On entendait plus que ça ; c'était l'unique sujet de conversation, le grand cheval de bataille des beaux parleurs, celui qui leur permettait le plus facilement de s'imposer.
— La police.
Tout le monde aussitôt prêtait l'oreille et écoutait religieusement . Et il en était ainsi partout où l'on cause, au cercle, au pesage, l'Opéra ; à la terrasse des cafés et dans les salons, chez le marchand de vins et le Chambre des députés. Quant aux journaux leur éditorial de chaque jour était consacré à la nécessité de renforcer le personnel de a police et d'élever le chiffre de son traitement.
— La police... la police...
Elle était devenue à la mode — à la mode et sympathique.
Comment en un or pur, le plomb s'était-il changé ?
La frousse.
On avait peur. En ces derniers mois, le banditisme qui de tout temps a fleuri à Paris, s'y était montré d'une telle audace ; les cambriolages, les vols à mains armée, les dégringolades de pantes s'y étaient tellement multipliés que, même en plein jour, on ne se sentait lus en sécurité et que d'instinct et éperdu, on se tournait vers cette protectrice naturelle, la police.
La frousse n'est pas assez dire ; c'était la Terreur.
On en était arrivé à négliger ses affaires, à ne plus s'occuper des étoiles qui se levaient au ciel parisien. Un matin, les journaux de sport avaient signalé la venue au monde de l'actualité et de l'automobilisme, d'un chauffer émérite, d'un virtuose du volant dont en d'autres temps, la révélation eût fait sensation.
Le comte Ramy un tout jeune homme, beau comme un jeune dieu, riche à millions et d'une audace à donner le vertige.
Très sage d'ailleurs, ignorant le monde de la noce et les lieux de plaisir ; mais de cette sagesse, les chroniqueurs donnaient, avec sa passion pour l'automobilisme qui semblait l'absorber tout entier, une autre raison d'ordre sentimental.
Le comte Ramy état en deuil, toujours vêtu de noir, même en costume de chauffeur ; noirs aussi et son automobile et le valet, aide-chauffeur qui l'accompagnait. Les journaux l'avaient déjà baptisé le Prince Noir.
Mais tout cela avait laissé froid le public, si prompt d'ordinaire à s'emballer sur les nouvelles figures pour peu qu'elles s'imposent à l'attention.
C'est à peine si l'on avait retenu le nom du jeune comte ; et le portrait dithyrambique que les journaux avaient donné de ce héros de féerie, s'était resté dans l'imagination des femmes qui rêvent d'où que vienne le vent ; de celle qui, nées pour aimer, trouvaient encore le moyen de se bâtir un roman parmi les ruines d'un tremblement de terre.
Mais voici que ce soir, tout d'un coup dans les salons ruisselants de lumière du Sport-Club, le nom du comte Ramy était sur toutes les lèvres.
Le brillant chauffeur avait-il accompli encore quelqu'un de ces tours de force qui secouaient les plus indifférents ?
Non.
C'était bien à propos d'un tour de force qu'on s'occupait de lui, mais ce n'était pas lui qui l'avait accompli.
(A SUIVRE 24 JUIN)
