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MOINEAUX SANS NID N° 152

21 Juin 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-152--.jpegAlice demeura à sa place pendant plus d’une heure, intrigant vivement cette clientèle fort particulière qui se demandait ce que pouvait bien faire ici cette femme élégante, alors que l’heure des visites était depuis longtemps commencée.

Cependant, personne n’osait la dévisager avec trop d’insistance, car la sœur du marquis, très distante, en imposait quelque peu.

Un léger sourire éclaira soudain le visage de la belle inconnue ; elle venait de voir se diriger vers le comptoir deux gardiens de prison en tenue, et elle reconnut celui qui était de faction à l’entrée, lors de sa dernière visite.

Enfin, elle était récompensée de cette longue attente, car c’était exactement ce qu’elle espérait en venant dans cet établissement ...

Certainement en y mettant le prix, s’était dit l’astucieuse fille, cet homme acceptera de m’aider, même si la chose peut sembler assez difficile au premier abord.

Elle se mit à réfléchir à la façon de l’approcher, et son beau visage qui, jusqu’alors avait exprimé l’ennui et la préoccupation causée par cette attente interminable, s’éclaira brusquement.

Elle examina avec une très grande attention les deux hommes qui ne l’avaient pas encore aperçue et bavardaient tranquillement, accoudée au bar, après s’être fait servir deux anis bien « tassés ».

Tous deux étaient des gars robustes, aux visages peu intelligents, mais énergiques.

La jeune femme pensa qu’ils feraient exactement son affaire, et tout particulièrement le plus trapu, dont le front bas et le menton en galoche, exprimaient la violence et l’entêtement. Il lui parut le plus facile à subir la séduction d’une jolie femme si elle lui adressait un sourire engageant.

Elle décida d’essayer immédiatement. Et lorsque l’homme tout en discutant avec son camarade, tourna les yeux dans sa direction, la ravissante femme lui sourit ouvertement.

Tout d’abord le gardien sembla perplexe, croyant que ce sourire et ce regard ne lui étaient pas destinés.

Il reprit donc son entretien avec son collègue, poursuivant la discussion, puis, prenant son verre pour le vider, il jeta presque malgré lui, un nouveau coup d’œil vers la merveilleuse inconnue assise au fond de la salle. Cette fois, il tressaillit, troublé et stupéfait ; elle lui souriait de nouveau, bien à lui !

Alice d’Evreux qui tenait à obtenir ce qu’elle désirait, était prête à tout, même au détriment de ma dignité ; aussi elle n’hésita pas à lui adresser un signe presque imperceptible.

L’homme en fut extrêmement flatté et ses petits yeux vifs et fureteurs s’allumèrent ; il lui répondit d’un clin d’œil pour lui faire comprendre qu’en ce moment il ne pouvait la rejoindre.

Alice devina immédiatement ce qu’il essayait de lui expliquer et regarda ailleurs, l’air indifférent.

Alors le gardien poussa son collègue vers la sortie de l’établissement refusant, contrairement aux usages de « remettre ça ».

— J’ai complètement oublié tout à l’heure, lui dit-il – saisissant le premier prétexte que se présenta à son esprit – que je devais me présenter au poste de garde pour savoir à quelle heure je dois faire ma première ronde ce soir.

— C‘est complètement idiot de ta part, protesta l’autre, alors que nous nous y sommes arrêtes avant de venir ici.

— Que veux-tu ? Je n’y avais pas pensé ! Reconnut le premier gardien en sortant du café. Allons viens vite !

— Excuse-moi de ne pas t’accompagner, Grégoire, je vais profiter de la demi-heure de liberté qui me reste pour aller chercher mon linge chez la blanchisseuse.

— A tout à l’heure ! Lui cria Grégoire, très impatient de revenir dans le restaurant pour y retrouver la belle inconnue.

Son collègue lui adressa un geste de la main et s’éloigna dans la rue, tandis que Grégoire se dirigeait vers la prison mais lorsqu’il fut certain que l’autre était hors de vue, il fit demi-tour, et poussa la porte de l’établissement, visiblement fort ému.

Tout de suite, il regarda avec inquiétude vers la table ou il avait remarqué cette ravissante cliente et soupira de soulagement ; elle n’avait pas quitté sa place et lui souriait avec une grâce infinie.

Il s’approcha avec empressement, mais s’arrêta soudain à quelques pas d’elle, très embarrassé. Jamais encore il ne lui était arrivé d’approcher une femme aussi belle et aussi élégance ; mais le geste d’Alice l’aida à surmonte sa timidité.

— Asseyez-vous, mon ami, dit-elle d’une voix mélodieuse. Voulez-vous accepter de boire quelque chose avec moi ?

L’homme s’assit lourdement sur la chaise placée en face de la jolie fille, puis leva les yeux sur celle qui venait de lui parler si aimablement, se demandant pour quelle raison elle s’était conduite de la sorte. Il fut vite fixé.

— J’ai besoin d’un renseignement, déclara sans préambule la sœur du marquis d’Evreux.

— Je ... je vous écoute, Madame, répondit Grégoire en s’agitant sur sa chaise, vivement ému. En quoi puis-je vous être utile ?

— Pour commencer, je voudrais savoir s’il vous plairait gagner sans trop vous fatiguer, quelques milliers de francs ? Questionna la rusée jeune femme en redoublant de gentillesse.

— Bien sûr que ça me plairait, Madame ! S’exclama-t-il franchement. (Puis, brusquement perplexe, il ajouta) : Et que me faudrait-il faire pour ça ?

Alice réfléchit un instant sans cesser de le fixer.

— J’ai besoin d’une autorisation pour parler à un détenu, révéla-t-elle enfin tout à vrac.

La plus vive stupeur se dessina sur les traits du gardien.

— Mais, Madame, pour avoir une telle autorisation, il n’est pas nécessaire de débourser un seul sou, répondit-il naïvement, à mille lieus de deviner le compliqué de la situation. Il vous suffit d’adresser une demande au directeur de la prison.

— Merci beaucoup du renseignement ! S’exclama-t-elle avec une pointe d’ironie dans la voix, je sais fort bien cela, mais comme le détenu avec lequel je désire m’entretenir est en attente de jugement, le directeur m’a refusé cette autorisation.

— Alors, c’est tout à fait différent, et dans ce cas je ne vois vraiment pas comment ...

— Je suis sûre que si vous le voulez bien, vous pourriez m’aider, coupa Alice en baissant les yeux comme pour voiler le feu de ses prunelles veloutées. Cela ne doit pas être tellement difficile, et avec un peu de bonne volonté ...

Le visage du pauvre homme manifesta une soudaine inquiétude.

— Mais, Madame, vous me demandez d’agir contre le règlement ! Remarqua-t-il à voix basse, et même si je le voulais, je ne pense pas pouvoir y réussir.

La jolie femme se mit à rire et haussa les épaules.

— On m’avait pourtant affirmé qu’avec un peu d’argent, bien des choses étaient possibles, même dans une prison poursuivit-elle amèrement. Il ne s’agit que de faciliter une entrevue avec un détenu. Ce n’est pas une affaire, après tout !

— Eh bien ! Madame, on vous a donné de faux renseignements, affirma le gardien légèrement vexé, car nous ne nous laissons pas si facilement corrompre ...

Grégoire s’interrompit, hocha la tête, sourit et jouta tout bas :

— Il est cependant exact que, lorsque nous pouvons aider les détenus et leurs familles ... c’est-à-dire faire passer une lette ou un colis, nous le faisons, ce qui n’est pas bien grave. Mais lorsqu’il est question d’un entretien, c’est tout à fait impossible. Si le directeur l’apprenait, vous parler d’une histoire !

Alice lui adressa un de ses regards les plus provocants.

- Je m’en doute bien, dit la fine mouche, mais ... s’il n’en savait rien ? Suggéra-t-elle à voix basse.

L’homme tressaillit déconcerté.

— Il ne peut l’ignorer et, de plus seul il peut vous accorder cette autorisation.

La sœur du marquis regarda tout autour d’elle, comme pour s’assurer que nul ne pouvait l’entendre, et, ce penchant par-dessus la table, elle murmura plus bas encore :

— Je ne tiens pas à avoir une autorisation en règle, comprenez-vous ? Mais je payerais très très cher une fausse autorisation !

Cette fois, l’homme parut complètement ahuri.

— Une fausse autorisation ? Bredouilla-t-il, épouvanté. Mais si c’était découvert le coupable subirait une punition terrible, Madame !

Il se tut et fixa, étonné et frémissant, la main douce et satinée d’Alice qui venait d’emprisonner sa grosse patte velue et rugueuse.

— Alors, vous ne voulez rien faire pour moi ? Lui demanda-t-elle en plongeant dans ses yeux un regard si intense que le malheureux sentit son sang bouillir dans ses veines. Je connais les risques que vous courrez, et c’est pourquoi je suis prête à vous récompensez plus généreusement encore que vous ne pouvez l’imaginer.

— C’est que, Madame ... commença le pauvre gardien dont le trouble ne cessait d’augmenter.

— Allons, réfléchissez un peu ; je ne pense pas que vous puissiez retrouver facilement une telle occasion. Je suis très riche et puis ... en plus de l’argent, je vous récompenserais autrement, ajouta-t-elle, en attachant sur lui un regard prometteur qui laissait entrevoir au malheureux un paradis jamais imaginé, même dans ses rêves les plus insensés !

Le gardien sentit son sang courir de plus en plus vitre dans ses veines, tandis que son front se couvrait d’une sueur glacée. Il contempla, avec adoration cette femme mystérieuse, comme s’il s’agissait d’une vision irréelle qui pouvait s’effacer d’un instant à l’autre.

— Alors ? Reprit Alice d’une voix chaude et enjôleuse.

— A la vérité, Madame, je ne sais comment m’y prendre ; répliqua l’homme dont l’esprit se brouillait.

La perverse jeune fille changea alors tout à fait l’attitude ; les yeux étincelants de colère et de mépris, elle soupira amèrement :

— Je comprends ; s’adresser à vous, c’est parler à un mur ! Vous refusez de m’aider ! Et dire que j’avais cru à votre sympathie !

L’infortuné leva sur elle un regard suppliant et ses grosses lèvres tremblantes balbutièrent :

— Je vous en prie, Madame, ne parlez pas ainsi ! Essayez de me comprendre et excusez mon embarras. Je n’ai pas l’habitude de m’entretenir avec des personnes aussi distinguées que vous ...

— Oui, oui, je comprends, interrompit Alice irritée, mais cela n’empêche pas que vous me refusez votre aide. Je vous prenais pour un homme intelligent et sympathique, mais je constate que vous n’êtes qu’un sot !

Les yeux de Grégoire exprimèrent tout d’abord une violente irritation qui disparut presque instantanément pour faire place à un regard chagriné.

— Je vous supplie de ne pas dire cela, Madame ! Je vous jure que c’est une chose très difficile ... Et puis, il me faudrait un peu de temps pour réfléchir à la question.

A ces mots, la jeune fille redevint aimable et souriante.

— C’est parfaitement juste ; réfléchissez. Je ne suis pas tellement pressée et je puis attendre quelques jours. Je vais vous donner mon adresse et lorsque vous aurez une idée, venez me la soumettre ; nous l’étudierons ensemble très attentivement.

Ensuite, elle fit signe à la jeune serveuse qui accourut avec empressement, paya les consommations et se leva tout en s’adressant à Grégoire.

— Alors vous êtes bien décidé à m’aider ? Répondez-moi tout de suite. Sinon, je chercherai quelqu’un de plus décidé et moins scrupuleux que vous, Monsieur ... monsieur comment ? Au fait ...

— Grégoire Morel, pour vous servir, dit l’homme qui se leva à son tour. (Et il ajouta) : Madame, tout autre que moi se heurterait aux mêmes difficultés ... Ce sont les seules raisons qui me font hésiter, mais j’y réfléchirai, je vous le promets.

— Parfait ! Voici mon adresse, conclut Alice en lui tendant un bristol gravé et armorié. Ne l’égarez pas, et surtout ne confiez notre entretien à personne !

Grégoire se hâta de faire disparaître le carton dans la poche de sa tunique.

— Soyez, tranquille, Madame ! Je ne suis pas fou et je sais fort bien qu’on rapporterait cette conversation à un camarade, cela risquerait d’arriver aux oreilles de notre directeur.

— Bravo ! Je constate que vous êtes prudent et je suis ravie de vous avoir choisi, répondit Alice en se dirigeant vers la porte du restaurant, suivie par le gardien de la prison.

Une fois dans la rue, elle s’arrêta et reprit en souriant :

— Eh bien ! Nous sommes d’accord, n’est-ce pas Grégoire ? Vous réfléchissez bien vite et vous venez me voir.

— Entendu, Madame.

— La sœur du marquis d’Evreux posa sa main fine sur l’épaule de son interlocuteur.

— Alors, Grégoire, j’attendrai patiemment votre réponse, conclut-elle et j’espère qu’elle sera affirmative. Tachez de résoudre ce problème comme je vous l’ai demandé et je vous affirme que je ne vous décevrai pas à mon tour !

— Je ferai l’impossible pour cous satisfaire, Madame, répondit le malheureux bien que je ne voie guère encore comme je m’y prendrai ...

— N’oubliez pas que je serai généreuse ... extrêmement généreuse, murmura Alice en l’enveloppant d’un regard qui lui coupa le souffle, puis elle s’éloigna rapidement pour aller reprendre sa voiture.

 

( A SUIVRE LE 24 JUIN )

 

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