APACHE ROI N° 6
Ce jour-là en rentrant déjeuner Pierre qui ne vivait plus depuis le départ de Jacqueline, se sentit tout d'un coup renaître.
— Tiens ! Une lettre de Mlle Jacqueline. Elle ne t'a pas oublié, elle parle de toi, elle t'offre quelque chose qui te fera plaisir.
Il sauta sur cette lettre que sa mère lui tendait et la dévora.
« Chère maman Dary,
« Je m'empresse de vous donner de mes nouvelles . Je suis arrivée à bon port, et me voici installé depuis trois jours dans mon nouvel emploi »
Quelques lignes sur le travail à fournir, le tableau de l'usine, des ateliers en action avec leurs deux mille ouvriers et leurs machines de peignage, et le Peignage lui-même.
Jacqueline décrivait tout cela, avec l'enthousiasme des nouveaux initiés et quelque chose de plus.
C'était — elle le disait — le fils du directeur qui avait présidé à son initiation ; c'était lui qui l'avait promenée par les ateliers a qui lui avait tout montré et fait tout admirer — et un autre que Pierre eût dressé l'oreille à ce récit complaisant où revenait sans cesse le nom de « M. Henry »
Lui, Pierre ne vit que le contentement de Jacqueline, et il fut content pour, elle, et, arrivé à la fin de la lettre il eut un éblouissement qui l'eût tout à fait aveuglé, si c'eût été nécessaire.
Jacqueline parlait de lui.
« Faites bien mes amitiés à Pierre ! Dites-lui combien j'ai regretté de partir sans lui avoir fait part de ma bonne fortune, et assurez-le que je ne l'oublie pas ; je pense à lui beaucoup plus souvent qu'il ne peut le croire. Il m'est même venu une idée que je vous prie de lui communiquer ; si le travail ne va pas à Paris, s'il lui arrive encore d'avoir du chômage, je pourrais, je crois, le faire embaucher ici dans le service des machines. Il aura de bons patrons, il gagnera largement sa vie et j'y gagnerait moi aussi quelque chose la présence auprès de moi d'un bon ami »
Et cela, cette attention de Jacqueline, ces lignes aimables, presque tendres, où éclataient à la fois sa bonté naïve et ce besoin de aire des heureux dont brûlent les belles âmes qui viennent d'atteindre au bonheur — cela avait fait lever un paradis dans le cerveau de Pierre.
— Eh bien ! Fit maman Dary, qu'est-ce que tu dis de ça, mon grand !
— Je dis... que c'est... très gentil pour moi, répondit-il, un peu suffoqué et bégayant et que... elle à raison de parler du bon ami. C'est à la vie à la mort, elle et moi, maintenant.
— Ah ! Mais tu ne vas pas te monter la tête te figurer des choses. Mlle Jacqueline ne peut être pour toi qu'une protectrice.
— C'est bien entendu... et c'est tout ce que je demande.
Là-dessus il déjeuna et ne parla plus de Jacqueline ni même de l'emploi qu'elle lui avait offert.
Mais le lendemain, il y revint.
— Je viens d'écrire à Mlle Jacqueline.
— Ah ! Tu as bien fait de lui répondre.
— Oui... d'autant que je vais avoir besoin d'elle. Me voilà encore une fois sur le pavé.
— Comment ! Elle chôme aussi ta nouvelle maison.
— Il paraît... et je commence à en avoir assez, j'ai dit tout ça à Mlle Jacqueline, je l'ai priée de voir pour cet emploi dont elle parle dans sa lettre et je n'ai plus qu'à attendre sa réponse.
— Ah ! Alors tu partirais à ton tour, tu irais là-bas ? Et moi ?
— Toi ?
Pierre n’avait peut-être pas pensé à ça, la vieille maman qui allait rester toute seule ; mais la question posée, il la résolut sans hésiter.
— Toi... eh bien ! Tu viendras aussi. On se trouvera l-bas tous trois, comme on était ici, et ce sera très bien !
Maman Dary hocha la tête ; elle ne se voyait pas à son âge, quittant son vieux Paris pour aller habiter un pays qu'elle ne connaissait pas, où tout sera nouveau pour elle et l'embarrasserait.
Mais elle ne discuta pas ; au fond, la réponse de pierre flattait son cœur de mère, lui faisait plus de plaisir que le changement d'existence ne lui inspirant d'effroi et enfin, elle n'en était pas encore à prendre le train ; il fallait attendre la réponse de Jacqueline et des jours peut-être des semaines et passeraient avant que la protectrice eût obtenu l'emploi pour Pierre.
Maman Dary raisonnait peut-être juste, mais elle avait compté sans l'impatience de son grand.
Il ne put pas attendre lui ; la réponse n'arrivant pas par retour du courrier, il décida d'aller la chercher et il partit.
Il prit le premier train du matin à la gare du Nord et arriva à Tourcoing à midi et demi.
Jacqueline n'avait donné qu'une adresse ; celle du Peignage ; il s'y rendit en sortant de la gare mais trouva les portes closes. C'était l'heure du déjeuner, le travail était suspendu et ne reprendrait qu'à une heure et quart comme à Paris.
Pierre se souvint alors qu'il n'avait pas déjeuné, il entra dans un restaurant populaire aux environs du Peignage.
Il s'assit au hasard à la première place libre et se trouva à table avec des ouvriers du Peignage, le fonds de la clientèle du restaurant.
Les ouvriers le regardèrent s'asseoir, mais ne s'occupèrent pas autrement de lui ; ils continuèrent de causer entre eux et, tout à coup, Pierre sentit un fer rouge qui lui eût mordu la chair.
On avait prononcé le nom de Jacqueline et l'accolant à celui de ce « M. Pierre » dont parlait la lettre de la protectrice.
On racontait que la nouvelle dactylographe semblait au mieux avec le jeune patron et des sourires ambigus courraient sur les rudes faces d'ouvriers.
Pierre en avala de travers et faillit faire un esclandre. Un grondement qui lui échappa rappela aux ouvriers qu'un étranger était là qui les écoutait et ils changèrent de conversation.
Mais Pierre en avait trop entendu.
— M. Henry... le fils du patron. C'est pour ça qu'elle est si contente, c'est pour ça qu'elle m'offre un emploi comme si elle était déjà la patronne.
Du coup, c'était fini pour lui de déjeuner. Il régla son addition, sortit du restaurant et repris le chemin de la gare.
Il s'en retournait, il ne volait plus rien savoir, il en savait trop !
Une heure après, il se retrouvait à l'entrée du peignage ; il n'avait pas eu la force de repartir comme ça, sans l'avoir vue, elle et il s'était dit aussi en relisant sa lettre, qu'il avait emportée, qu'on la calomniait peut-être.
Il pénétra ans le peignage, se fit indiquer le bureau de Mlle Myra et y monta.
Arrivé là, il demanda à un employé de l'annoncer, ce qui fut fait aussitôt, mais il dut attendre, Mlle Myra était occupée en ce moment, l'employé n'avait même pu s'acquitter de sa commission.
Pierre attendit sans songer à se plaindre, plutôt content.
Mais comme l'attente se prolongeait et qu'il était seul dans l'antichambre des bureaux de la direction il se risqua jusqu'à la porte du premier de ces bureaux.
La porte était entr'ouverte il la poussa, le bureau était vide, mais à une patère, un chapeau était accroché dont la vue fit frisonner l'indiscret.
— Son chapeau à elle ! Ce bureau était le sien, et elle n'était pas là... où travaillait-elle donc ?
Il s'engagea dans le bureau, le traversa et ne s'arrêta que devant une autre porte, celle du cabinet de M. Dolabelle.
Le haut de cette porte était vitré ; il se haussa jusqu'à la vitre, risquant un regard et étouffa un cri, un rugissement.
Jacqueline était là, dans et autre bureau et il y avait un homme avec elle, un homme jeune, très jeune et très beau — et Pierre avait reconnu en ce jeune homme, l'amoureux blond de la rue du Sentier.
Et, à cette heure, Jacqueline ne le repoussait plus, son amoureux ; elle était près de lui dans ses bras ; renversée sur sa poitrine, elle lui donnait ses lèvres.
Pierre vit cela, cette preuve que les ouvriers n'avaient pas calomnié Jacqueline.
Et il regarda encore une main dans sa bouche pour ne pas hurler, l'autre ans sa poitrine et la déchirant de tous ses ongles.
Un bruit mit fin à cette torture ; quelqu'un venait, l'employait qu'il avait chargé de prévenir Jacqueline.
Il s'écarta de la porte, fit face à l'employé.
— Dites donc, vous... il paraît que vous êtes impatient ! lui jetait ce dernier.
Il ne répondit rien, il se contenta de lancer un regard à celui qui lui parlait et semblait le narguer, mais un regard tel que l'homme recula.
Ce fut d'ailleurs, l'unique manifestation de Pierre ; il s'en allait, la tête enfoncée ans les épaules, les yeux fous, écrasant entre ses dents des malédictions et des arrêts terribles.
Sorti du Peignage, il courut à la gare, s'engouffra dans la salle d'attente et s'abattant sur une banquette, dans un coin, lâcha ans un rugissement de bœuf assommé
:
— C'est fini cette fois...bien fini... Elle m'a tué... Qu'est-ce que je vais lui faire, moi, à elle et à cet autre qu'elle aime ?
Rien. Il ne lui ferait rien, à elle ni à l'autre ; l'heure était passée de tuer, l'arrivée de l'employé avait sauvé Jacqueline et Henry.
Et maintenant Pierre avait cessé de voir rouge, il n'entendait plus crier en li que son immense amour et son désespoir et plus jamais il n'aurait la force de frapper cet être qui lui avait pris sa vie.
Le train de Paris fut annoncé ; il passa sur le quai de départ, et la tête basse, les jambes brisées, il monta en wagon.
A huit heures du soir il débarquait à Paris.

— Parle, je t'écoute. Raconte-moi ta petite blessure puisque que tu y tiens.
M. Dolabelle assis devant un grand feu — on était en décembre — et il frissonnait machinalement pour se donner une occupation.
Henry était accoudé à la cheminée.
— Tu peux parler. Nous sommes seuls c'est dimanche, ta mère est à la messe avec toute la maison. Il s'agit de la dactylographe n'est-ce pas ? Tu tiens à me rappeler ta confession d'il y a cinq mois ; tu l'aimais la dactylographe ; c'est pour elle et parce que tu la trouvais là que tu renonçait la vie parisienne ; c'était à elle que nous devons ta mère et moi, d'avoir notre fils auprès de nous, un bon fils désormais qui me secondait de son mieux. Eh bien ! Qu'est-ce que tu as de nouveau à me dire aujourd'hui ?
Henry prit la parole.
— Tu as oublié quelque chose de ma confession...
— Ah !... quoi donc ?
— Je la terminai en e demandant de m'autoriser à épouser Mlle Myra.
— Ah !... oui, en effet, je me souviens.
— Tu me répondis d'abord par un haut-le-corps puis, sur mes instances et quand je t'eus démontré que, sauf pour la fortune, Mlle Myra était de tout point égale, sinon supérieure à son fils, et très digne de devenir ta fille, tu consentis réfléchir à ma demande, en me faisant même espérer une décision favorable.
— C'est vrai. Je me souviens de cela aussi et j'ai réfléchi comme je te lavais promis et je réfléchis même encore.
— Encore, depuis cinq mois !
— Ce n'es pas de ma faute, si je n'ai pas conclu plus tôt. Tu ne m'as plus reparlé de ta demande.
Henry se mordit les lèvres ; c'était vrai qu'il avait négliger de revenir à la charge.
— J'ai eu d'ailleurs, l'explication de ton oubli par certains bruits qui m'ont été rapportés ; il paraît que tu n'as pas attendu ma permission pour faire ta femme de Mlle Myra... ta femme, je veux dire ta maîtresse. Ne proteste pas ; j'appelle les choses par leur vrai nom... j'en suis sûr.
En fille pratique, elle avait vu tout de suite le parti à tirer de la passion qu'elle inspirait au fils Dolabelle.
Henry eut un mouvement d'indignation et de révolte.
— C'est faux ! Tu la calomnies ! Elle ne savait pas qui j'étais.
Le père ne discuta pas.
— Vraiment ?... Soit je le veux bien. Mais arrivée ici et de retrouvant dans le cabinet de ton père elle ne pouvait plus l'ignorer qui tu étais et je n'ai pas besoin de te rappeler que c'est elle qui t'imposa la démarche que tu fis dès le lendemain auprès de moi pour obtenir mon consentement au mariage, une démarche que tu ne songeais pas à faire, toi !
Henry protesta encore, mais avec moins de véhémence ; intérieurement il reconnaissait qu'il y avait du vrai dans ce que disait son père. Non il ne songeait pas à épouser lui ; c'était bien elle qui l'y avait fait penser en lui rappelant le nom qu'elle portait et ce qu'elle devait à la mémoire de son père.
M. Dolabelle poursuivait :
— Au besoin, je pourrais te répéter comme si je l'avais entendu, le discours qu'elle te tint, le marché qu'elle te ms en main.
Mais là il exagérait, il se reprenait à calomnier pas trop manifestement Jacqueline et Henry l'arrêta.
— C'est trop ! C'est trop ! Il n'y a pas de marché. La vérité, c'est qu'elle m'aimait comme je l'aimais, qu'elle luttait contre cet amour, depuis Paris, et qu'elle était à bout de force. Et la preuve encore, la preuve qui convaincrait le plus incrédule c'est que, ayant succombé ; elle ne m'a pas parlé de ma démarche auprès de toi, elle a attendu cinq mois jusqu'à ce main pour me rappeler mon serment de ne jamais l'abandonner et cela, parce qu'elle avait peur, parce que quelque chose se levait en elle qui l'épouvantait.
( A SUIVRE LE 9 JUIN )
REVUE NOS LOISIRS DU 19 AVRIL 1908
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