APACHE ROI N° 27
Ce soir-là vers neuf heures, une automobile sortait de Paris par la porte de Vincennes, traversait le bois en trombe et venait s'arrêter à la grille de la villa de Saint-Mandé.
Jacqueline en descendait et pénétrait dans la villa suivit de Pierre.
Ils avaient revêtus l'un et l'autre, le costume des grands randonnées, et une malle était accrochée à l'arrière de leur machine.
En retrouvant l'hercule et après l'avoir rassuré d'un mot, Jacqueline avait annoncé :
—Nous partons...
Comme toujours il s'était incliné sans demander les raisons de ce départ ni le but du voyage, et il ne l'avait appris que deux heures après en roulant vers Saint-Mandé.
—Il faut que tu saches où nous allons mon Pierre. Écoute-moi bien. Le juge comme je te l'ai dit, m'a déclaré que tout était fini, mais je crois sage de quitter Paris, au moins pendant un temps, jusqu’au jour où l'on ne parlera plus de la disparition des deux êtres que tu sais, et j'ai décidé d'aller nous cacher ensemble à l'étranger.
—Bien... bien... nous irons où vous voudrez...
Pierre n'avait bien entendu que ces trois mots ; nous cacher ensemble et tout son corps d'hercule en avait frissonné sous la peau de bête.
Jacqueline avait continué :
—Je te dirai tout à l’heure le pays que j'ai choisi, en ce moment, c'est à Saint Mandé que nous allons. Je tiens avant de quitter la France, à revoir la villa et à m'assurer qu'en notre absence, le secret de ma vengeance sera bien gardé.
—Vous pouvez être tranquille, avait répondu Pierre ; les camarades ont bien fait tout ce qu'il fallait.
—Je le crois, mon Pierre, mais je veux voir de mes yeux.
Et maintenant ayant pénétré dans la villa, elle visitait la chambre du crime, s'assurait qu'il n'y restait aucune trace de sang.
En revenant au rez-de-chaussée elle demandait à descendre à la cave, à s'assurer que, là aussi, les exécuteurs de ses arrêts avaient bien travaillés.
Elle y descendit, précédée de Pierre qui portait un flambeau et un moment elle chercha sans le trouver l'endroit où les cadavres avaient été enfouis.
Les apaches s'étaient acquittés de leur besogne avec tant de soin, ils avaient si bien remis le sol dans l'état où ils l'avaient trouvé avant de le creuser, qu'il était impossible, même aux yeux avertis de Jacqueline, de distinguer du reste la partie de ce sol qui avait été remuée.
Pierre dut montrer l'endroit.
—Ah ! C'est là... fit-elle en s'y dirigeant comme attirée.
Et, un moment encore, elle resta à considérer cette terre sous laquelle dormaient ses deux cadavres.
—Vous voyez, nous pouvons dormir tranquille, constata Pierre. Toute la police de Paris pourrait inspecter la cave, sans deviner ce qui s'y est passé.
—Oui... oui... balbutia-t-elle les yeux rivés au sol.
—Alors, nous pouvons partir maintenant.
Elle ne répondit rien et ne bougea pas.
Pierre lui s'ébranlait :
—Remontons... je suis inquiet pour la machine que j'ai laissé toute seule.
Elle l'arrêta :
—Attends !
Et brusquement se jetant sur Pierre.
—Ça ne me suffit pas, je veux le revoir, lui ! Je veux m'assurer encore qu'il est bien là.
Pour la première fois, Pierre laissa voir une hésitation.
—Vous voulez... vous...
—Oui. Va chercher la bêche et rouvre la fosse.
Et elle dit cela si sèchement, avec des yeux étranges, qu'il obéit.
Il alla chercher la bêche, revint et se mit à creuser à grands coups, de toute la vigueur de ses bras d'hercule.
Debout à son côté Jacqueline l'excitait.
—Va ! Va !
Et elle dévorait des yeux cette terre qui recouvrait les cadavres, et elle se penchait avidement.
Ah ! Le besoin de revoir sa victime, qui conduit l'assassin à la Morgue où les agents guettent l'apparition de son visage blême.
C’était lui surtout, ce besoin invincible, ce grand collaborateur de la police qui avait ramené Jacqueline ; ce qu'elle y venait chercher, ce n'était pas l'assurance que les apaches avaient bien exécuté ses ordres —elle en était sûre — mais la vision suprême de ses victimes.
Et elle se penchait, se penchait...
Tout à coup, elle se redressa d'un bond :
—Arrête !...
Pierre s'arrêta, en essuyant son front :
—Ah ! Vous en avez assez...
Non, ce n'était pas qu'elle en eût assez.
—Écoute ! Fit-elle d'une vois sourde...
L'hercule tendit l'oreille et frémit...
On marchait là-haut et c'étaient des pas lourds, des pas d'hommes de bottes.
—La police !... gronda Pierre... C'est la police... Nous étions filés !
—Je... suis... perdue... bégaya Jacqueline...
—Perdue !...
Les yeux de Pierre étincelèrent.
—Venez... suivez-moi ordonna-t-il... Nous pourrons encore fuir...
Il se dirigeait vers l'escalier ; il s'arrêta...
Les pas lourds résonnaient maintenant dans cet escalier ; les hommes descendaient à la cave et l'un d'eux donnait des ordres brefs qui ne laissaient aucun doute sur la qualité de ces visiteurs nocturnes.
C'était bien la police qui avait envahi la villa et il ne fallait plus songer à lui dérober le terrible secret.
La fosse ouverte était là qui béait.
Ce que le juge d'instruction avait prévu s'était réaliser et beaucoup plus vite qu'il ne l'espérait sans doute.
Quarante huit heures ! Avait dit l'inspecteur de la Sûreté, traduisant ces précisions du magistrat ; Jacqueline n'avait fait attendre que quelques heures le geste qui devrait la livrer à la police.
A la sortie du cabinet du juge, trois agents s'étaient attachés à ses pas, l’avait accompagnée jusqu’à la porte de M. Roulisse, et s'étaient installés chez le marchand de vin d'en face pour reprendre leur filature, dès que celle qu'ils étaient chargés de surveiller quitterait la rue du Sentier.
A neuf heures quand l'automobile qui emportait Jacqueline et Pierre avait franchi la porte de Vincennes, nulle voiture ne la suivait.
Les trois agents avaient-ils renoncé à leur filature ?
Non. L'auto activant son allure à mesure qu'elle se rapprochait des fortifications, les avait facilement semés ; mais ils savaient où elle allait.
Comme elle disparaissait dans le bois, un fiacre franchissait à son tour la porte de Vincennes.
A cent mètres de la ville de Saint-Mandé le fiacre s'arrêtait ; les trois agents en descendaient — et c'étaient eux qui, en ce moment, descendaient à la cave ; ayant pénétré dans la villa, ils l'avaient trouvé déserte, mais entendant des coups sourds au-dessous d'eux, ils avaient compris ; ceux qui avaient filés étaient là, sous leurs pies, occupés à quelques mystérieuse besogne.
Ils avaient aussitôt cherché l'escalier qui conduisait à la cave ; la porte en était restée ouverte, ils n'avaient eu qu'à descendre.
Ils descendaient le revolver au poing, prêts à tout.
Dans la cave, les coups sourds avaient cessé, le silence étaient si absolu qu'il était permis de se demander si ceux qui frappaient ces coups tout à l'heure ne s'étaient pas envolés par quelque issue secrète, en entendant marcher au-dessus de leur tête.
Les agents précipitèrent leur descente, ils arrivèrent en bas de l'escalier, à l'entrée de la cave.
Là, ils s'arrêtèrent.
Le même silence persistait ; ils avaient beau tendre l'oreille, ils n'entendaient que le bruit de leur respiration.
Jacqueline et Pierre avaient-ils donc trouvé un moyen de s'évader ?
Les agents n'en pouvaient douter ; la cave était éclairée, et des gens qui veulent s'échapper à la police commencent par faire la nuit quand elle arrive.
— Allons-y ! prononça celui des trois agents qui menait l'expédition.
Et il passa le premier, en ce courbant , car l'entrée un peu basse faisait une voûte de pierre où il se fut heurté la tête.
Il passa très vite, d'un élan mais l'entrée franchie il ne se redressa pas !
Avait-il trébuché contre un obstacle, où était-ce son élan qui l'emportait ? Toujours courbé en deux, il fit quelques pas et s'abattit comme une masse.
Et celui qui le suivait, tomba de même et comme averti par ce qui arrivait à ses deux camarades, le troisième reculait au lieu d'avancer, une main de fer le prit à la gorge serra — et il s'abattit à son tour.
Et alors une voix s'éveilla dans le silence de la cave.
— Voilà... Nous pouvons passer maintenant.
Et, Jacqueline dans ses bras, l'hercule enjamba les trois corps étendus à terre et s'élança dans l'escalier qu'il grimpa à la course.
Là-haut, il ne se sépara de son cher fardeau que pour l'installer dans l'automobile.
— Nous partons ! Nous partons et gare à qui essaierait de nous barrer la route.
Jacqueline avait déjà pris le volant de la machine.
— Tu oublie quelque chose ? Observa-t-elle, au moment de partir.
— Quoi ?
— Il Faut recombler la fosse... Je ne veux pas que les deux cadavres soient découverts.
( A SUIVRE LE 12 AOUT )
