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MOINEAUX SANS NID N° 168

9 Août 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

 

CHAPITRE-168--.jpegChristine Gérard était demeurée seule après le repas de midi, sa mère s’étant empressée de repartir au chevet de sa sœur. La jeune fille reprit la lecture de son roman lorsque, soudain, elle entendit le grincement de la grille du jardin qui s’ouvrait.

Qui cela pouvait-il donc être ? Peut-être sa mère qui avait oublié quelque chose et revenait sur ses pas ? Ou bien ... Claude Lornier !

Elle n’osa se bercer plus avant d’absurdes espoirs, sachant que l’objet de toutes ses pensées passait tous ses dimanches hors de chez lui et ne rentrait qu’à une heure très avancée de la nuit.

Mais lorsqu’elle entendit que l’on ouvrait la porte de la petite salle à manger où elle se trouvait, il lui sembla que son cœur s’arrêtait de battre dans la poitrine, car, avant de lever les yeux de son livre, elle avait deviné qu’il s’agissait de celui qu’elle aimait en secret.

— Bonjour, Christine ! Murmura le secrétaire de la prison avec une voix si douce que la jeune fille pâlit brusquement et le dévisagea avec un étonnement et une joie intense ...

Elle se leva vivement et se dirigea vers le nouveau venu.

— Comment se fait-il que vous soyez rentré de si bonne heure aujourd’hui, monsieur Lornier ? Demanda-t-elle en rougissant.

Il eut un petit rire joyeux et répondit :

— Je l’ai fait uniquement dans l’intention de reprendre notre si agréable et intéressante conversation de la nuit dernière, Christine, expliqua-t-il avec calme. J’espère que cela ne vous contrariera pas trop de la poursuivre ?

— Mais je ne sais plus de quoi il était question, assura-t-elle naïvement.

Claude Lornier saisit une main de Christine qu’il pressa ardemment entre les siennes.

— Ne faites pas l’enfant ! Reprocha-t-il tendrement. Vous savez très bien que nous avons encore des tas de choses à nous dire.

La jeune fille baissa les yeux et son visage, toujours pâle à l’ordinaire, s’empourpra soudain.

Mais elle ne retira pas sa main d’entre celle de Claude Lornier et il la pressa avec encore plus de force.

— Alors, Christine, j’espère que mon retour ici ne vous dérange pas ?

— Oh ! Comment pouvez-vous supposer une chose pareille, monsieur Lornier ! Protesta-t-elle avec chaleur.

Il garda le silence quelques minutes, serrant toujours dans les siennes les mains tremblantes de la pauvre enfant puis il demanda à brûle-pourpoint :

— Ne voudriez-vous pas monter chez moi, Christine ? J’ai certaines choses à ranger et nous pourrions bavarder en même temps.

La jeune fille hésita, tandis qu’un trouble immense l’envahissait bien qu’elle fut très loin de se douter des intentions criminelles dissimulées sous cette proposition. Peut-être craignait-elle de ne plus pouvoir faire l’aveu qui oppressait son cœur et montait irrésistiblement à ses lèvres.

Elle se domina avec effort, sourit, puis répondit d’une voix à peine perceptible :

— Si cela vous arrange vraiment, je vous accompagnerai, monsieur Lornier, mais j’emporterai mon ouvrage ; ainsi je coudrai tout en parlant.

Elle attira à elle la corbeille à ouvrage qui se trouvait sur une table basse, en sortit une broderie et suivit Claude Lornier dans l’escalier.

Les deux jeunes gens pénétrèrent dans le petit logement du premier étage où vivait le jeune homme.

Lornier retira sa veste et ouvrit la fenêtre pour aérer la pièce, puis, se tournant vers Christine, la pria de s’asseoir en lui avançant une chaise avec empressement. Elle obéit, l’air confuse, son ouvrage à la main, tout pâle d’émotion.

— Aujourd’hui, c’est moi qui préparerai le café, annonça gaiement Lornier en se dirigeant vers la porte de la cuisine, et si vous le permettez, je vous offrirai ensuite un léger digestif pour fêter votre visite.

Christine voulut refuser, mais il ne lui laissa pas le temps de parler et disparut dans la cuisine.

Alors, elle regarda tout autour d’elle avec stupéfaction, comme si c’était la première fois qu’elle entrait dans la demeure de l’homme qu’elle aimait. Puis, s’approchant de la commode, elle admira la photo de Claude, placée dans un petit cadre d’argent ; un sourire tendre sur les lèvres de la naïve enfant.

Pendant ce temps, Lornier, ayant retourné sa cafetière napolitaine, revint dans la chambre et la surprit dans cette attitude d’adoration.

Il sourit, content et flatté, puis s’approchant d’elle, sans montrer qu’il avait remarqué ce détail, il s’écria d’une voix joyeuse :

— Quelle magnifique journée, ne trouvez-vous pas, Christine ?

La jeune fille tourna son regard vers la fenêtre, à travers laquelle on découvrait un coin du ciel d’un bleu intense, et elle approuva d’une voix languissante :

— En effet, il fait un temps merveilleux !

— Ce serait bien agréable d’aller se promener au bois ou d’aller dîner dans un petit caboulot de Nogent ! Reprit Lornier en s’asseyant sur le bord de son lit ... Eh bien ! Christine, vous ne me répondez pas ? Vous n’aimeriez donc pas vous promener avec moi par une aussi belle journée ?

Un profond soupir échappa à la pauvre enfant.

— Oh ! Si ! Murmura-t-elle.

Il allait ajouter quelque chose, sans doute lui proposer de sortir, mais Christine prévint ses paroles :

— Hélas ! Ce n’est pas possible ! Ma mère me gronderait de ne pas lui avoir demandé l’autorisation auparavant.

— Je comprends, répondit-il en hochant la tête d’un air bizarre. Alors, tant pis, ce sera pour une autre fois ! En attendant, nous pouvons bavarder ...

Il s’interrompit et se tourna, inquiet, vers la porte de sa cuisine :

— Mon Dieu ! J’oubliais le café ! Excusez-moi deux secondes, je reviens tout de suite.

Il disparut de nouveau et revint peu après, portant sur un plateau la cafetière fumante, deux tasses et le sucrier.

Très homme du monde, et avec des gestes adroits d’une experte maîtresse de maison, il servit le breuvage parfumé, tandis qu’elle le fixait toujours avec adoration.

Lornier feignait de ne pas remarquer son regard et continuait à bavarder avec volubilité, se bornant à des banalités et évitant fort astucieusement d’aborder ce qui intéressait tant Christine.

Il s’était mis en tête de la séduire et ne voulait pas la laisser repartir de chez lui sans y avoir réussi ... Mais il ne fallait pas brusquer les choses !

Comme un serpent fascine sa victime avant de la dévorer, il attendait que la jeune fille fût suffisamment « mûre » pour passer à l’attaque et la surprendre avant qu’elle ait la force de réagir.

Il était absolument sûr de réussir ; ne lui témoignait-elle pas de plus en plus ouvertement sa passion ? Certes, elle serait incapable de lui résister une seule seconde !

Presque inconscient du véritable crime qu’il allait commettre de sang froid, il se répétait qu’il était indispensable pour lui d’agir de la sorte, afin de s’assurer la complicité de la malheureuse fille ; après lui avoir appartenu, Christine se ferait plutôt tuer que de laisser échapper un mot pouvant compromettre celui qu’elle adorait !

Froidement, cyniquement, il guettait l’instant favorable, s’efforçant de le provoquer, de le hâter même ...

Maintenant il parlait de ce qui s’était passé la nuit passée et, tout en bavardant, il emplissait de fine les deux gobelets qu’il était allé chercher dans sa cuisine, ainsi que la bouteille et de l’eau gazeuse bien glacée.

Malgré le refus de la jeune fille, il lui tendit un verre tout en l’étourdissant de paroles afin qu’elle ne réalisât pas ce qu’elle faisait. En effet, machinalement elle porta le verre à ses lèvres, imitant le geste de Lornier.

Comme elle n’y était pas du tout habituée, l’alcool tout de suite, infusa une chaleur inattendue dans ses veines et son sang courut plus vite. Son cœur se mit à battre à grands coups, et elle eut la sensation de perdre le souffle, sans parvenir à détacher son regard amoureux et langoureux du visage réjoui et légèrement moqueur de Lornier.

Un vertige s’empara d’elle, renforcé par la voix chaude et prenante, plus douce qu’une caresse, qui charmait ses oreilles.

Christine essayait de coordonner les idées qui s’agitaient confusément dans son esprit, brouillé par les vapeurs du cognac ; elle se disait avec terreur que, peut-être, elle était grise ... qu’elle aurait dû s’en aller ... Elle était prise d’une envie irrésistible de dormir ... D’être serrée entre les bras de Claude Lornier ...De réaliser enfin le plus beau de tous ses rêves !

— Ne m’entendez-vous pas, Christine ?

La voix, cette fois légèrement irritée du jeune homme, la secoua :

Elle battit des paupières, brusquement si lourdes, sourit passa une main sur son front à deux ou trois reprises puis répondit dans un souffle :

— Oui !... Oui !

— Alors, dit-il en se penchant sur elle, n’oubliez pas que, si on vous interrogeait sur l’incident de la nuit précédente, vous n’avez rien vu ni rien entendu !

— Oui ! Dit-elle encore, toute étourdie, le regard voilé, les tempes douloureuses.
— Et si on vous demandait à quelle heure je suis rentré, vous répondrez que vous ne pouvez la situer avec exactitude, mais que vous m’avez entendu presque tout de suite après dîner. Avez-vous bien compris, Christine ? Acheva-t-il en la fixant avec autorité.

— Je dirai tout ce que vous venez de me demander, affirma-t-elle docile.

Soudain, il se pencha davantage encore, l’enferma entre ses bras et posa sa bouche sur les lèvres chaudes et frémissantes de la jeune fille.

Christine subit ce baiser brutal avec une extase effrayée, les yeux brillants de larmes.

« Jesuisstupide !Pensa-t-ilavecennui,jauraisattendreencore ! »

Mais il comprit presque aussitôt qu’il ne s’était pas trompé, car elle lui souriait avec adoration, le visage empreint d’une joie indicible et elle posa lentement sa tête sur l’épaule du jeune homme.

Claude Lornier ne perdit pas une seconde et resserra son étreinte, tout en maintenant la tête de Christine dans une main, et la soulevant pour la forcer à le regarder.

— Chérie, j’adore tes lèvres ! Murmura-t-il avec passion.

— Je t’aime, Claude ! Soupira-t-elle, éperdue, heureuse, tremblant comme une feuille que le vent emporte.

Le misérable posa de nouveau ses lèvres sur la bouche de la pauvre enfant, qui ne résista pas à cette impérieuse caresse ...

L’après-midi passa tout entier ...

Claude Lornier savait à présent que Christine se jetterait au feu pour lui s’il le fallait !

La jeune fille était lasse, mais si heureuse ! Dans ses yeux radieux, il n’existait pas trace du moindre regret.

Elle fixait son amant, ne se lassant pas de ses baisers, poussant de temps à autre un soupir pour exprimer son incroyable félicité, tandis que Lornier commençait à s’énerver, comme si, soudain, la présence de la pauvrette le fatiguait.

Pourtant toute à son bonheur si neuf, Christine ne s’apercevait pas de la lassitude du garçon.

— M’aimerais-tu toujours ? Lui demanda-t-elle soudain.

Cette question ne l’embarrassa guère, il savait comment agir avec les femmes en de telles circonstances, et il répondit d’un air dégagé :

— Naturellement, chérie !

— Moi, mon amour, je t’aimerai jusqu’à mon dernier souffle ! Murmura-t-elle avec élan. Je ne sais te dire combien tu m’as rendue heureuse ! Ajouta-t-elle d’une voix languissante, étendue sur le lit, ne perdant pas des yeux Lornier qui ne cessait de s’agiter dans la pièce.

Il alluma une cigarette pour l’éteindre aussitôt, se versa une tasse de café froid et la fit suivre d’un verre de fine qu’il vida d’un trait, puis en prit un second qu’il avala de la même façon.

Effrayée, Christine pensa qu’il allait se griser, mais, comme il n’en paraissait aucunement gêné, elle en conclut que, probablement, il devait avoir un certain entraînement.

— Je crois, lui dit-il brusquement en consultant l’heure à son bracelet-montre, qu’il serait temps de nous séparer, Christine. Je suis forcé de sortir, et ta mère pourrait très bien rentrer d’un instant à l’autre, car il est sept heures et demi passé. Que dirait-elle si elle te découvrait chez moi ?

Pour la première fois depuis qu’il l’avait prise dans ses bras, la malheureuse eut peur. Elle frémit et pâlit en songeant à ce qui arriverait si sa mère savait ... Certainement elle la jetterait dehors sans pitié !

Elle se rassura cependant en se disant que jamais sa mère connaîtrait son secret, et qu’elle garderait jalousement pour elle toute seule !...

 

( A SUIVRE LE 12 AOUT )

 

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