APACHE ROI N° 21
Henry ne sentit pas ce qu'il y avait au fond de l'accent du cocher ; il avait pris au pied de la lettre ce que lui avait annoncé l'autre. Tout ce qu'il savait du caractère de Jacqueline, qu'il n'avait connue douce et tendre et sans cesse appliquée à lui faire la vie qu'il désirait, confirmait cette promesse de l'inconnu ; oui, Jacqueline allait pour se venger, lui rendre Marie ; c'était bien l'unique vengeance qu'eût pu concevoir le cœur généreux de son ancienne.
Il descendit de lui-même il ouvrait la porte de la grille, il pénétrait dans la villa.
Arrivé au seuil de l'habitation, il hésita.
Jacqueline se dressait devant lui, souriante et les mains tendues, comme jadis, quand il était là chez lui :
— Oui, c'est bien moi Jacqueline et vous pouvez entrer ; ici, vous êtes toujours chez vous...
Il n'y avait qu'un changement ; elle ne le tutoyait plus ; mais sa voix était toujours la même, toujours douce comme une caresse.
— Entrez ! Entrez vite. Vous êtes impatiemment attendu, et je suis moi-même un peu pressée ; j'ai dû m'échapper pour venir ici, et il faut que je rentre sous peine d'avoir encore la police à mes trousses...
Elle ne mentait pas. M. Roulisse qui ne faisait rien à demi, avait pris son rôle de répondant au sérieux ; il l'avait gardée auprès de lui toute la journée et ce soir, en quittant sa maison de la rue du Sentier, il l'avait conduit chez lui, à son domicile particulier et remise entre les mains de sa femme qui lui avait donné une chambre à côté de la sienne.
Et elle avait dû attendre pour s'évader que tout le monde fut endormi et glisser dans la nuit comme une criminelle traquée.
Mais elle était arrivée à l'heure, quelques minutes avant celui dont la présence était nécessaire au couronnement de sa vengeance.
Ah ! La voix douce dont elle accueillait Henry ! Tout à l'heure le fiancé de la disparue allait en entendre une autre, une voix qu'il était encore à connaître.
— Entrez vite et venez avec moi.
Il avait fini par répondre à son geste cordial, par prendre la main qu'elle lui tendait et elle l'entraînait vers le salon ouvert devant eux, au rez-de-chaussée.
— Venez là... Celle que vous cherchez est là-haut, je lui ai donné ma propre chambre et vous allez y monter, vous savez le chemin, n'es-ce pas, mais d'abord un mot... quelque chose à vous dire qui ne regarde que nous...
Ils étaient dans le salon, elle en fermait la porte.
— Là... nous sommes seuls... Je puis parler et vous pouvez me répondre ; personne n'entendra. Vous savez, n'est-ce pas ? Vous devinez ce que j'ai à vous dire... à vous demandez plutôt ?
Non, il ne devinait pas.
— Je... j'attends, balbutia-t-il.
Elle se mordit les lèvres, tandis qu'un éclair de colère passait ans ses yeux.
— Ah ! Vous avez besoin que je vous dise...Eh bien ! Voici...
Et reprenant sa voix douce, elle dit :
— C'est une prière que j'ai à vous faire... Écoutez-là et exaucez-la surtout ! De tout le passé qu'il m'a fallu oublier, je n'ai retenu qu'une image... celle de notre enfant... La maîtresse est morte mais la mère est restée qui ne peut pas oublier elle... Et c'est elle, la mère qui vous l'adresse, la prière... la prière qu'il vous faut exaucer.
Il frissonna... Il avait compris ; elle allait lui réclamer son enfant, exiger la restitution et, comme elle le disait, il allait exaucer sa prière, lui rendre son enfant, ou elle ne rendrait pas la disparu.
— Où es-il notre enfant ? Qu'en avez-vous fait ? Où dois-je aller le reprendre ? Répondez-moi franchement, donne à la mère la seule satisfaction qu'elle vous demande, et je vous jure que Jacqueline va vous rendre celle qui a pris sa place dans votre vie... je vous le jure !
La voix douce s'était faite ardente et elle tremblait d'angoisse. Et ce n'était pas un vain serment qu'elle prononçait ; en ce moment, c'était la mère, la mère seule qui parlait, dans la sincérité de son cœur, prête à tout oublier et à renoncer à sa vengeance pour l'amour de l'enfant rendu à ses tendresses.
Le sort de la fiancée était entre les mains d'Henry suspendu à sa réponse que Jacqueline attendait...
La réponse vint, lamentable :
— Je ne peux pas... Je ne sais pas...
Et il était sincère, lui aussi ; il savait bien que l'enfant avait été volé à sa mère, mais il ignorait ce qu'il était devenu.
— Quoi ! Vous le père, vous ne savez pas !
— Non ! Je vous le jure... Je vous jure que je ne sais rien !
— Ah ! Vraiment...
La voix de la mère n'était plus seulement ardente elle se brisait en éclatant.
— Ah ! Vraiment, vous ne pouvez pas vous me dire... Eh bien...
Les lèvres de Jacqueline frémissaient, brusquement pâlies ; ses yeux noirs trahissaient un enfer de haine et de vengeance.
L'explosion ne se produisit pas.
— Eh bien ! Je vous tout de même vous rendre votre fiancée, acheva-t-elle, subitement calme. Venez...
elle se dirigea vers l'escalier qui montait à sa chambre et henry la suivit.
Arrivée au pied de l'escalier elle s'arrêta pour demander encore :
— Vraiment, vous ne savez pas ?
— Je vous l'ai juré !
— Mais votre père doit savoir, lui.
Peut-être Henry pouvait-il encore tout sauver ; il n'avait qu'à répondre : « Oui, mon père doit savoir et je vous promets de lui arracher la vérité et de tout faire pour vous rendre votre enfant... »
La mère eût sa,ns doute repris le dessus et déterminé Jacqueline à ajourner au moins sa vengeance.
Henry ne se doutait pas e ce qu'il l'attendait, il n’avait pas vu l'éclair que son aveu d'ignorance avait allumé dans les yeux de Jacqueline, il ne pensa qu'à mettre son père à couvert et il répondit aussitôt :
— Vous vous trompez, mon père est comme moi, il ne sait rien.
Jacqueline prit la rampe de l'escalier.
— C'est bien... N'en parlons plus... Montons.
Ils montaient sans plus rien dire ; ils ne reparlèrent qu'en haut de l'escalier.
Les yeux d'Henry étaient allés tout droit à la porte de la chambre de Jacqueline et il y avait vu un homme debout qu'il avait sur-le-champ reconnu, c'était l'inconnu qui l'avait conduit la villa.
— Que fait donc là cet homme ? Demanda-t-il.
— Il vous attend, répondit Jacqueline.
— Moi ? Pourquoi ? Qu'ai-je à faire avec lui ?
— Vous allez le savoir... Venez.
— Voici celle que vous cherchez, dit Jacqueline en montrant la fiancée étendue sur son lit. Ne faites pas de bruit ; elle était très lasse, ce soir en arrivant ici, et je crois qu'elle dort...
Henry n'entendait plus ; il avait retrouvé Marie, il s'élançait vers elle :
— Marie ! Marie ! C'est moi Henry...
Il n'arriva pas jusqu'à l'endormie.
Entrés derrière lui, deux hommes avaient bondi qui s'emparaient de lui, le jetaient à terre et l'y maintenaient, tandis qu'un troisième, l'inconnu du fiacre s'empressait de le ligoter.
Il n'eut pas le temps de crier ; un bâillon étouffait déjà ses cris.
Le ligotage terminé, les hommes le remirent debout, puis l'assirent dans un lourd fauteuil et l’y attachèrent.
Et ainsi fait, incapable de faire un mouvement ni de prononcer une parole, ne pouvant plus que voir et entendre, il vit et entendit ceci :
— Monsieur Henry Dolabelle, l'heure est venue de régler nos comptes...
C'était Jacqueline qui parlait.
— Vous m'avez jadis rencontré innocente et pure, aussi pure que peut l'être une jeune fille dont le cœur n'a pas encore battu, et je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'en me grisant de serments d'amour et de belles promesses, vous avez fait de moi ; une fille déshonorée et une mère sans enfant. Or, tout cela se paie, monsieur Henry Dolabelle ! Déjà votre père qui fut votre complice, et quel complice ! A commencé de payer ; c'est votre tour aujourd'hui. Votre père n'aime que l'argent ; il a été frappé dans sa fortune. Vous, vous n'aimez que vous et la femme que vous semblez adorer ne compte à vos yeux que pour les joies que son amour vous donne ; c'est dans votre égoïsme et dans votre orgueil que vous allez être frappé, vous ! Vous désirez par-dessus tout faire vôtre la jeune fille qui dort là, sur ce lit ; je vous l'ai enlevée et, un instant, j'ai songé à faire d'elle ce que vous avez fait de moi, mais je me suis souvenue qu'elle était innocente, elle, et je lui ai fait grâce de la honte. Vous allez l'épouser ; j'ai décidé que vous l'épouseriez en effet, mais dans la mort... Adieu, monsieur Henry Dolabelle ; nous ne nous reverrons plus.
Cela dit, elle fit un geste à l'adresse de ses hommes et elle s'en alla, les yeux à terre et se bouchant les oreilles, épouvantée elle-même de ce qui allait se passer.
Ce fut une scène effroyable, mais très courte ; un des hommes mit l'endormie debout devant son fiancé et, condamné à l'immobilité et poussant sous le bâillon qui l’étouffait des hurlements de damné, et roulant des yeux exorbités et sanglants, Henry Dolabelle, le pauvre petit prince de Tourcoing, vit les deux mains de l'homme enserrer le cou de Marie, il entendit un craquement sinistre.
Puis, ce fut son tour ; ses deux gardiens se consultèrent des yeux, et l'un d'eux, sortant de sa poche un couteau-poignard, le plongea jusqu'à la garde dans la poitrine du patient torturé.
Et les trois hommes quittant la chambre d'horreur gagnèrent vivement l'escalier.
Ce n'était pas un mouvement de pitié qui avait mis fin au supplice d'Henry Dolabelle, mais la hâte qu'avaient ses deux gardiens de rejoindre celle dont ils étaient les esclaves et d'assister à une autre scène autrement intéressante pour eux que celle à laquelle ils s'arrachaient.
Redescendue au rez-de-chaussée Jacqueline était rentrée dans le salon.
Sauf les trois hommes qu'elle avait laissé dans sa chambre, toute la bande y était réunie, parfaitement indifférente à ce qui se passait là-haut et regardant Porthos qui, assis devant une table chargée d'or et de billets de banque, divisait le tout par tas égaux.
C'était l'heure de la liquidation. Porthos préparait le partage du butin des dernières expédiions.
Jacqueline vint s'asseoir en face de lui.
— Ce partage n'est pas terminé ? Fit-elle. Dépêchons. Il faut que je rente chez moi et j'ai encore quelque chose à faire ici.
Tous les yeux étincelèrent.
Ce qu'elle avait encore à faire, s'était de tenir son serment de désigner celui qu'elle s'était choisi pour compagnon de sa vie.
Porthos regarda ses hommes l'un après l'autre.
— Il manque quelqu'un, observa-t-il.
Les trois exécuteurs entrèrent.
— Nous voici.
Jacqueline eut, en les reconnaissant un instinctif mouvement de recul, comme s'ils lui eussent rapporté quelque chose du crime perpétré là-haut.
Sa tête s'inclina lentement et ses yeux se fermèrent malgré elle.
Maintenant que sa vengeance était consommée, elle redevenait femme et saluait d'une larme ce mort qui avait été son unique amour.
Porthos prononça :
— Voici toutes les parts faites ; elles sont égales. Que chacun de vous empoche la sienne...
Les hommes vinrent à la table, l'un après l'autre sans bousculade, sans discussion et empochèrent l'or et les billets.
Quelqu'un demanda :
— Et toi, Porthos ?
— Comme d'ordinaire, répondit-il aussitôt, je me suis servi le premier.
Il mentait, il n'avait pas fait pour lui ; Jacqueline lui avait défendu de toucher pour lui-même à cet or volé.
On n'insista pas ; on ne l'avait pas vu se servir mais on le savait incapable de voler les camarades. Quant à supposer qu'il avait renoncé à sa part, personne n'y songea.
Toutes les têtes d'ailleurs, étaient à une autre préoccupations, et Jacqueline se levait :
— Le rôle de Porthos est terminé ; terminé aussi tout ce que nous avions à faire ensemble. Tout à l'heure, nous allons nous séparer, et nous ne nous reverrons plus.
— Ton serment : jetèrent les bandits haletants.
— Je ne sortirai pas d'ici. Je ne vous dira pas adieu sans l'avoir tenu ; je ne vous quitterai qu'au bras de celui que je vais choisir pour me ramener chez moi et rester à jamais mon maître... Mais vous allez , à votre tour, me faire un serment.
— Dites-le.
— Quel que soit mon choix, vous vous inclinerez tous, et celui que j'aurai choisi vous sera comme moi-même...
— C'est juré !
— Bien. En échange de ce serment je vais vous donner une preuve éclatante de ma sincérité et de l'esprit de justice qui m'aimait ; je ne veux pas choisir entre vous.
D'abord on crut qu'elle se dérobait et un grondement monta autour d'elle.
Il n'en était rien, elle complétait :
— Je ne me sens pas le droit de choisir entre des hommes qui m'ont tous servie avec le même dévouement. Je ne choisirai pas ; c'est le sort qui va prononcer et j'accepterai celui qu'il aura désigné et vous inclinerez comme moi !
Les poitrines se dégonflèrent, les grondements firent place à des acclamations.
( A SUIVRE 24 JUILLET )