LES EPOUX HÉROIQUES
Ce mari qui mange trop pour faire plaisir à sa femme ; cette femme qui prépare chaque jour, au grand désespoir de son mari des plats plus abondants, sont un amusant exemple de ce que la vie conjugale réserve parfois d'amusantes surprises.
Mrs Jack Richardson était non seulement la plus aimante des femmes, mais bien avant son mariage, elle s'était scrupuleusement préparée au rôle de maîtresse de maison.
Imprégnée de l'exemple des vertus matérielles, Mrs Richardson n'était pas une femme coquette et préoccupée de futilités. Ce qu'elle lisait dans les magazines, ce n’était ni les grands mariages, ni la chronique de la mode, ni les récits d'expéditions arctiques, mais les conseils pratiques aux jeunes femmes. Elle marquait d'un signe au crayon roue tous les numéros qui contenaient une recette pour les accommoder les restes, transformer la viande en croquettes et hachis, le pain, les fruits en puddings confortables.
Mais Mrs Richardson ne se contentait pas de collectionner les recettes et les procédés. Elle se pénétrait surtout des conseils pratiques que les magazines prodiguent aux jeunes femmes... et aux autres. Et l'idée dominante qu'elle retrouvait sans cesse dans les magazines était celle-ci ; dans un mélange bien tenu, il ne doit pas y avoir de restes.
— Il faut, disait-elle, un jour à Jack Richardson son mari, il faut que je sois attentive et soigneuse. Nous ne sommes pas millionnaires, n'est-ce pas, mon chéri ? Une mauvaise ménagère jette l'argent par les fenêtres... mais tu verras...
— Tu es la meilleure des maîtresses de maison, répondit Jack Richardson et la plus délicieuse des petites femmes.
Et il m'embrassa...sans économie.
Le lendemain, Jack n'avait pas faim.
— Encore un peu de roastbeef ?
— Merci.
— Tu n'es pas malade, au moins ?
— Mais pas du tout, ma chérie.
Et ce fut ainsi pour le fromage ainsi pour le pudding.
Ce jour-là, il y eu beaucoup de reste.
Mrs Richardson était très malheureuse.
— Pardonne-moi, dit-elle à son mari.
— Te pardonner, quoi ? Répondit jack.
— J'ai été si maladroite, j'ai acheté beaucoup trop de choses, comment ai-je pu faire ? Je t'avoue que je ne suis pas une gaspilleuse.
— Mais ma chère petite, il n'y a pas de ta faute, tu as fort bien fais tes achats... c'est moi qui n'avais pas très faim, voilà tout.
— Tu dis cela pour me faire plaisir, répondit en sanglotant Mrs Richardson, tu es bon... tu es généreux, tu veux prendre pour toi la responsabilité de ma faute.
Ainsi, Mrs Richardson avait sur l'ordonnance d'un repas plus de bonnes théories que de connaissances pratiques. Et Jacques Richardson était très épris de sa femme. Pour ne pas lui faire de peine, il fit à chaque repas ration nette. Mrs Richardson ne pleura plus d'être gaspilleuse.
— Et chaque jour, Mrs Richardson faisait des plats plus abondants.
— Pauvre garçon ! Pensa-t-elle, il n'en laisse pas une miette. Je le laisse mourir de faim. Je n'ai jamais vu pareille fourchette. Mais autrefois, quand il venait dîner chez mes parents, il mangeait comme tout le monde, plutôt moins.
Une pensée terrible lui traversa l'esprit de Mrs Richardson. Les amoureux perdent le boire et le manger. Autrefois, Jack était amoureux... et maintenant.
Mrs Richardson éclata en sanglots.
Lorsqu'il revint de son bureau, Jack s'inquiéta.
— Ce n'est rien, je suis un peu fatiguée, dit-elle. — Il faut te reposer, ma chère petite, je t'aime tant.
— Il ment par pitié, pensa-t-elle... un homme qui a si faim.
Et Jack mit à manger un scrupule nouveau. Il ne fallait pour rien au monde froisser sa femme dans on amour-propre de ménagère. Il mangea, il mangea. Les jours précédents, il s'était gavé. Il mangea davantage encore. Ce fut le plus chinois des supplices. Jack Richardson mâchait pour prouver son amour pour sa femme. Chaque bouchée était pour sa femme une preuve qu'il ne l'aimait plus.
Des grandes douleurs naissent les grandes résolutions et les grands sacrifices. Mrs Richardson pensa :
— Nous sommes liés pour la vie. Chacune de ces bouchées est un affront nouveau. Mais je remplirai mon devoir jusqu'au bout. J'ai juré d'être une épouse fidèle. Je souffrirai en silence... il ne saura pas que mon cœur est brisé, que ma vie est finie, que je suis une épave. Je lui donnerai ce qu'il faut à son bonheur.
Le dimanche de Pâques, Mrs Richardson prépara à son mari un dîner qui devait compter. Pour un fameux dîner, ce fut un fameux dîner. Un vagabond de Whiyechapel n'en sera pas venu à bout. Une larme, parfois, assaisonnait le plats que confectionnait Mrs Richardson. Mrs Richardson accommoda le sacrifice en hors-d’œuvre, le dévouement du rôti, l'abnégation en entremets, le renoncement en dessert.
Au milieu du repas, Jack Richardson, désespéré, s'écria timidement :
— Ne penses-tu pas , ma chérie, que ton dîner est un peu copieux ?
« Il dissimule, pensa Mrs Richardson , mais je ne le laisserai pas se sacrifier. C'est assez qu'un de nous deux doive souffrir »
— Mais non, je t'assure, répondit-elle à son mari. Il y a ce qu'il faut, rien de plus.
— Plutôt que de la blesser, se dit Jack, je mangerai la nappe, je mangerai les assiettes, je mangeai les fourchettes.
Pour ce donner du courage, Jack Richardson pensait aux grands amoureux de la légende et de l'histoire.
Après le désert, il s'allongea sur le canapé.
Mrs Richardson soupira :
— Autrefois, il était si en train, si gai après le dîner, il m'embrassait dans le cou et maintenant il ne désire plus rien, sinon que je le laisse tranquille. Il ne fut pas long mon roman d'amour. Je suis sûre qu'il s'est endormi... un dimanche de Pâques !... Je parie qu'il va ronfler...
Non seulement Jack Richardson ronfla, mais il gémit, se débattit, cria. Il eut d'effroyables cauchemars. Dans un décor de supplices, deux bourreaux vêtus en marmitons, le maintenait immobile, tandis qu'une chimère aux griffes recourbées et dont le visage ressemblait à celui de sa femme, introduisait dans sa bouche contractée des roast-beefs et des plum-puddings.
Quand il s'éveilla, Mrs Richardson et le docteur se penchaient sur lui.
Mrs Richardson s'éloigna pour préparer le thé.
— Pour l'amour du ciel, murmura Jack Richardson , je vous en supplie docteur, dites à ma femme de me mettre au régime. Si vous avez quelque pitié pour un malheureux, prescrivez un régime sévère.
A partir de ce dimanche de Pâques, Jack Richardson et sa femme connurent le bonheur et la paix dans l'amour.
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REVUE NOS LOISIRS DU 10 MAI 1908
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