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APACHE ROI N° 16

6 Juillet 2012, 11:00am

Publié par nosloisirs

 

APACHE ROI EN TETE

 

C'était le neuvième jour, le jour fixé par Jacqueline aux exécuteurs de ses arrêts pour lui rendre compte de ses opérations accomplies dans le Nord et entendre ses nouveaux ordres qui seraient les derniers, l'arrêt qu'elle avait encore à prononce contre l'homme qui l’avait outragée.

Et, ce soir à minuit Jacqueline serait là, comme elle l'avait annoncé.

Ah ! Si elle y serait ! Depuis huit jours et tout en savourant les exploits de ses hommes, elle n'avait vécu que pour l'exploit suprême, le couronnement de sa vengeance, l'écrasement d'Henry.

Dès six heures du soir, elle était prête ; elle venait d'apprendre par Pierre que tous ses hommes étaient rentrés et l'attendaient et elle frémissait d'impatience.

La malheureuse ! Elle ignorait que ce même jour, le Parquet de Paris avait sur une dépêche de celui de Lille, donné l'ordre de la rechercher et elle ne se doutait pas qu'à cette même heure où la fièvre d'impatience la tenait toute, la police décidait d'opérer une nouvelle descente au « Paradis de Mahomet »

Elle y serait au rendez-vous ; la police aussi allait y être.

Minuit. La représentation venait de prendre fin.

Les figurants du « Paradis de Mahomet » s'étaient déjà débarrassés de leur robe orientale et ils achevaient de redevenir des apaches quand résonna la sonnerie discrète qui annonçait le Maître...

Tous, d'un bond, se retournèrent vers l'entrée où allait apparaître l'idole.

Elle entra, suivi de Pierre et, la porte refermée sur eux, elle se dévêtit de son manteau pour se montrer à ses esclaves ans toute cette beauté qui les affolait et, comme neuf jours auparavant, elle tendit ses mains blanches aux lèvres ardentes des bandits.

Elle avait ce soir, avec le rayonnement de la jeunesse, celui d'une joie triomphante qu'elle laissait éclater en complimentant la bande.

Vous n'avez rien à m'apprendre ! J'ai tout lu dans les journaux , je vous ai suivi pas à pas, je n'ai pas cessé d'être au milieu de vous et je vous dis merci à tous ; je suis contente et fière de vous.

Après cet exorde, elle annonça :

Porthos a reçu de vous aujourd'hui et m'a transmis votre butin... Ce butin je l'ai déposé en lieu sûr, chez moi et je n'y toucherai que pour le partager avec vous.

Et, comme ils protestaient car, jusqu'ici tout avait été pour elle et ils voulaient qu'il en fut toujours ainsi :

Je ne peux pas accepter cet argent-là ; c'est celui de l'homme qui m'a outragée et je ne veux rien de lui... rien que sa tête !... sa tête qu'il vous reste à me rapporter.

Et n'y eut qu'un cri :

Tu l'auras !

Je la veux vivante, observa-t-elle.

Vivante ou morte, tu l'auras comme tu la voudras !

Bien. Mais ce n'est pas tout... Avec cette tête j'en veux une autre et vivante aussi ; celle de la fiancée de l'homme.

Tu l'auras ! Répondirent encore les apaches. Tu n'as qu'à nous donner les indications nécessaires.

Elle les leur donna avec cet ordre précis :

Je veux que la fiancée soit enlevée la première et dès demain !

Et, prenant acte de leur engagement elle termina :

Cela accompli, je jure qu'il ne s'écoulera pas vingt quatre heures sans que l'un de vous soit devenu mon maître ! Il ne dépend plus que de vous d'avance l'heure d'échéance ! Moi je suis prête et j'attends.

Une acclamation formidable roula sous la voûte de la salle.

Mais soudain tout se tut.

La sonnerie qui annonçait l'arrivée de l'idole avait résonné, strié plutôt, par petits coups pressés, éperdus, annonçant un danger.

 

23-FEVRIER-1908--01-.jpeg

— Les flics ! Soufflèrent les poitrines gonflées. Nous sommes donnés.

L'argot remontait tout seul aux lèvres blêmes des apaches.

Les flics, c'étaient bien eux. Ils étaient arrivés pour la fin de la représentation et ils avaient attendu pour opérer leur descente, que le public fût sorti, et même, la foule écoulée, ils avaient attendu encore, obéissant aux suggestions de ce raisonnement très simple :

Si comme nous le supposons, nos apaches font partie de la troupe de théâtre, ils ne peuvent tenir leur réunion qu'après la représentation et c'est à ce moment alors qu'ils seront en train de discuter leurs petites affaires, qu'il nous faudra leur tomber dessus.

Maintenant, ils descendirent l'escalier ; ils y étaient allés sans guide, ayant déjà passé par là et ils descendirent en se hâtant ; le gardien de l'entrée les avait vus faire leur irruption et avait dû sans doute, par un signal convenu, donner l'alarme.

Ils se hâtaient fonçant dans l'obscurité profonde de l'escalier avec d'autant plus d'ardeur qu'ils sentaient le danger d'être surpris dans cette obscurité et qu'ils entendaient au-dessous d'eux, le remue-ménage que provoquer leur arrivée.

Trébuchant se cognant, dégringolant , roulant, ils firent en quelques secondes au bas de l'escalier et se ruèrent le revolver au point, vers la pièce où ils avaient le mois dernier, fait leur première visite à leurs clients.

Cette pièce étaie encore éclairée et ils poussaient déjà le cri :

Que personne ne bouge !...

Le cri leur resta dans la gorge ; comme il arrivaient au seuil de la pièce, tout s'éteignit, la lumière et le bruit.

Ils se retrouvaient dans la nuit noire, ils n'entendaient plus que le bruit de leurs propres respirations.

Ce fut, pour ces hommes certainement braves, un moment d'angoisse terrible ; ils se virent perdus livrés sans défense possible aux ennemis mortels qu'ils venaient d'arrêter ; car leurs derniers doutes s'évanouissaient ; ces êtres qui faisaient la nuit à l'arrivée de la police, ne pouvaient être que des malfaiteurs, les apaches de la bande introuvable et d'une autre, mais des bandits, et ces bandits avaient sûrement machiné leur repaire en prévision de la visite qui leur arrivait ce soir, et les visiteurs entrés là n'en sortiraient plus.

L'angoisse ne dura que quelques secondes ; le chef de l'expédition avait sur lui de quoi faire de la lumière et, brusquement la pièce s'éclairait.

Elle était vide ; la bande avait disparu, ne laissant derrière elle que les robes orientales des figurants du « Paradis de Mahomet »

Au fond de la salle, sous une grande affiche qui masquait cette issue, les agents découvrirent une porte et, derrière cette porte un escalier.

La bande s'était envolée par là et ne trouvant plus personne à arrêter, la police, une fois encore jouée, s'avisa de retomber sur le gardien du théâtre.

Il était un peu tard ; le gardien avait disparu lui aussi.

 

● ● ● ● ●

 

Après s'est laissé trop longtemps dominé par la frousse, Paris retrouvait enfin son rire gouailleur.

Ce matin les journaux lui servaient, avec le récit détaillé de la descente de la police au « Paradis de Mahomet », l'extraordinaire roman de ces apaches qui, pour ouvrir leur véritable métier et se aire un asile sûr, s'étaient improvisés imprésario directeur d'un théâtre ultra fantaisiste, dont ils étaient à la fois créateurs, les acteurs et les artistes.

Et, désarmé par tant d'ingéniosité et d'audace, et entraîné par son besoin de rire et de fronder, Paris se découvrait tout à coup des sympathiques pour ces apaches qui l'avaient fait trembler, et n'avait plus que des quolibets pour sa providence de la veille, cette bonne police qui arrivait toujours trop tard comme les carabiniers de l'opérette et se faisait éternellement rouler.

Paris est toujours un grand enfant qui se souvient d'avoir, au Guignol des Champs-Elysées, applaudit Polichinelle rossant le commissaire et les gendarmes.

Et ce roman des apaches avait un tel succès il accaparait si bien l'intérêt que le lecteur du journal passait sans s'y arrêter, sur des nouvelles et des événement que, en d'autres temps, eussent fait sensation ou formidablement intrigué le public.

Cependant un fait divers public en dernière heure, avait eu le don de secours les nerfs des lecteurs de journaux :

 

On n'a pas encore oublié le vol dont fut victime il y a une dizaine de jours à peine, un grand joaillier de la rue de la Paix. Aujourd'hui un nouveau malheur s'est abattu sur l'infortuné négociant ; sa fille unique, fiancée au fils du directeur d'une des plus grandes industries du département du Nord, et à la veille de devenir sa femme, vient de disparaître.

La semaine dernière à la suite du vol que nous rappelons plus haut, le joaillier avait installé sa famille à la campagne, dans une très jolie villa qu'il s'est fait construire à Suresnes ; c'est là que le nouveau malheur s'est produit.

Qu'est devenue la jeune fiancée ? Est-elle partie volontairement ou a-t-elle été la victime d'un rapt audacieux ? On se perd en conjectures ; mais ce qu'on sait du caractère de a disparue et de celui du mariage qu'elle allait contracter un pour mariage d'inclination ne permet pas de croire à une fugue ; seule, l'hypothèse du rapt paraît admissible et c'est celle à laquelle la police s'est arrêtée ; on nous affirme même qu'elle est sur la piste des ravisseurs, et que ces derniers seraient les mes bandits qui, ces jours derniers, terrorisaient la région du Nord, après avoir épouvanté Paris, cette bande mystérieuse dont nous racontons plus haut les exploits de toute sorte.

Toutes les apparences semblent, d'ailleurs donner raison à la police ; le futur beau-père de la disparue se trouve être le même industriel de Tourcoing, de qui la bande en question à incendié l'usine et tenter de aire sauter le château au moyen d'une bombe. En rapprochant tous les faits qui ont eu le Nord pour théâtre, on avait été invinciblement amené à conclure à une campagne de vengeance dirigée contre le grand industriel de Tourcoing ; on peut se demander si le rapt d'une jeune fille qui était fiancée au fil de cet industriel n'est pas la suite de la même campagne ; la réponse s'impose et l'on découvre immédiatement une corrélation entre les sinistres du Nord qui frappent l'un des beaux-pères et le vol de la rue de la Paix qui atteint l'autre ; c'est l'annonce des fiançailles des deux jeunes gens qui a déterminé la campagne de vengeance.

Qui l'aurait commandée et menée cette campagne ? La police a, paraît-il des indications précises, elle aurait découvert dans cette criminelle odyssée, la main d'une femme, d'une maîtresse délaissée et c'est cette femme qu'elle recherche actuellement, en même temps que les auteurs directs du rapt et des autres crimes.

 

En réalité, c'était l'événement du jour, la grande affaire du « Paradis de Mahomet » qui revenait dans ce fait divers, corsée d'un élément nouveau d'intrigue, l'amour et la vengeance.

Et cet élément à tant de prise sur les nerfs du public, que Paris eut aussitôt d'autres yeux pour cette bonne police qu'il conspuait depuis la veille la veille, car il y avait juste vingt quatre heures que les journaux le régalaient du roman des apaches.

Toutes les imaginations se lancèrent avec le Parquet et les policiers, à la recherche de l'héroïne qu'on venait de lui révéler, de la maîtresse délaissée qui, pour se venger de l'infidèle, avait mobilisé une bande d'apaches dont les exploits, évidemment dictés par elle, avaient fait frémir la France entière.

Les journaux n'avaient pas encore publié le nom de Jacqueline Myra qu'elle était déjà célèbre ; le mystère même dont elle restait enveloppée, contribué à la grandir dans les cervelles enfiévrées et à la hisser sur le piédestal de la légende.

Et l'atmosphère ainsi créée autour d'elle était toute de sympathie ; comme il avait été avec les apaches roulant la police. Paris était avec cette grande amoureuse qui jouait sa tête pour punir l'infidèle.

On ne lui avait pas encore raconté le roman de l'abandon, mais il l'avait reconstitué, tout d'un jet, suivant la formule invariable et presque toujours vraie de sentimentalisme courant.

Une jeune fille honnête et pure endormie par un fils de famille et qui, au réveil, s'était découvert des griffes de tigresse.

Et, d'instinct on était pour la tigresse contre celui qui avait perdu la jeune fille.

Au Parquet où le sentimentalisme n'a pas cours, on voyait les choses plus froidement, et sous un tout autre jour.

Si comme tout sembler l'indiquer, Jacqueline Myra était l'inspiration des coups frappés par les apaches, on avait affaire là o un être souverainement dangereux une Théroigne de l'armée du crime, un monstre qu'il fallait à tout prix atteindre et pour toujours museler.

Ici pour les juges, pas d'héroïsme de roman, pas de roman même ; la seule réalité, le fait brutal une virago capable de faire sauter Paris pour satisfaire une rancune banale.

Et la virago n'avait qu'à se bien cacher ; la police était à ses trousses, elle y était déjà même avant le rapt de Suresnes.

Se cacher, Jacqueline n'y songeait pas ; toute à sa vengeance elle ne se doutait pas du danger qui la menaçait.

Ce matin tandis que paraissaient les journaux qui révélaient son existence à leurs lecteurs et son rôle probable dans les exploits de la bande mystérieuse, elle traversait le bois de Vincennes, se dirigeait vers la villa de Saint-Mandé.

Souvent, quant à l'hôtel de la rue François 1er on croyait le comte Ramy en excursion sur son auto qui dévorait l'espace, Jacqueline état là, enfermée dans cette retraire et demandait au martyre qu'elle y avait connu, la forme de mener sa vengeance jusqu'au bout.

Qu'y venait-elle faire ce matin ?

L'avant-veille au « Paradis de Mahomet » elle avait failli être prise avec toute sa bande ; un moment même elle avait cru que c'était fini et, encore qu'il connussent l'existence de l'escalier sauveur les apaches l'avaient cru comme elle ; la porte de cet escalier refusait de s'ouvrir ; condamnée par le propriétaire de l'immeuble, elle était verrouillée de dehors.

Mais Porthos était là ; d'un coup d'épaules il avait fait sauter les verrous et fut le premier emportant Jacqueline dans ses bras.

Et, après cette alerte, voici qu'une force inconnue et fatale la conduisait à cette villa, l'unique adresse que le parquet connût d'elle, celle de la police avait le devoir élémentaire de la chercher !

Et elle venait seule ; Pierre l'avait apportée en auto et déposée dans la traversée du Bois, et il s'en était retourné avec sa machine qui pouvait tout trahir.

Elle était à pied dans sa toilette très simple de jadis, du temps où elle était la dactylographe de M. Roulisse, et elle donnait bien l'impression d'être encore l'employée.

A la voir marcher tranquille et réfléchie, personne ne se fût douté que c'était là cette héroïne qui, depuis quelques heures, troublait les cervelles parisiennes.

Elle arriva à la villa, ouvrit à l'aide d'une clé la porte de la grille, et pénétra chez elle.

Tout y était calme ; il y régnait le grand silence ds demeures inhabitées.

Mais, dès qu'elle eut franchi le seuil de la maison tout s'anima. Des êtres surgirent de partout qui semblaient sortir des murs.

Ces êtres, les siens, ses apaches, restaient muets.

La porte fermée, elle demanda à voix basse :

Où est-elle ? Que fait-elle ?

On lui répondit :

La-haut dans ta chambre, elle dort.

Elle remercia d'un sourire.

Comme elle arrivait au pied de l'escalier, elle se heurt à un apache qui s'y engageait tête baissée.

Où vas-tu ? Demanda-t-elle. Qu'est-ce qui te prend ?

L'apache mit un doigt sur sa bouche et souffla .

La police !... Elle est à la grille... Écoute ! Elle sonne...

On sonnait en effet, à la grille de la villa.

Elle hésita une seconde à peine.

C'est bien. Je vais lui ouvrir.

Lui ouvrir !... Alors c'est la bataille ?

Oui ; si la police entre ici, elle n'en doit plus sortir ! Mais je vais d'abord essayer de l'éloigner, j'y réussirai. Je retourne à Paris, je saurai l'y entraîner.

Et si elle t'arrête ?

Moi ?... Pourquoi m'arrêterait-elle ? C'est invraisemblable.

Elle haussait les épaules.

Ne disons pas de mots inutiles. Le temps presse. Je vais sortir en emmenant la police. Vous, vous allez monter là-haut ; le compagnon que j’ai laissé auprès de sa fiancée, vous dira ce que j'ai décidé et cela, l'exécuterez aveuglément si je ne revenais pas. Mais je reviendrais ! J'ai promis d'être là, ce soir à minuit ; quoi qu'il arrive, j'y serai !

 

(A SUIVRE 9 JUILLET)

 

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