MOINEAUX SANS NID N° 157
Il est difficile de décrire la
age de « l’Araigne » en voyant Mireille s’enfuir avec son inséparable Pierrot, protégée par le fidèle Vaillant qui, la menaçant de ses dents, l’empêchait de s’élancer à leur
poursuite.
Mais dès que le chien se fut éloigné, galopant pour rejoindre ses jeunes maîtres, la vieille femme poussa un grand soupir de soulagement.
Elle alla s’asseoir dans le fond de sa sordide boutique, se remettant tout doucement de la frayeur causée par cette « horrible » bête, tout en songeant avec une rage impuissante au toupet de la fillette qui avait profité de cette circonstance pour l’abandonner.
< Elle reviendra ! Marmonna-t-elle avec un méchant et cruel sourire. Je saurai bien l’y forcer si elle ne le comprend pas toute seule ! >
Puis, s’étant complètement ressaisie, la vieille sorcière recommença à s’occuper de ses affaires, sérieusement négligées ses derniers temps.
Toutefois, vers la fin du crépuscule, lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir la lugubre boutique qui était plus un dépotoir qu’un magasin offrant des marchandises engageantes, la vieille femme se remit à songer avec intensité à Mireille et une rage folle l’envahit de nouveau.
— Que le diable l’emporte ; s’écria-t-elle tout haut en serrant les poings jusqu’à se meurtrir la chair des mains. Lorsque je la retrouverai, elle recevra une volée qu’elle n’oubliera pas de longtemps !
Le lendemain, pressée de reprendre l’enfant, elle se rendit au cabinet du juge d’instruction afin de lui rapporter l’incident.
Bien qu’il eût déjà été mis au courant de tout ce qui concernait la fillette (Pierrot s’en était chargé, comme nos lecteurs ont pu le lire un peu plus haut) et, surmontant la répulsion que lui inspirait la mère Picquet, le magistrat lui promit de faire le nécessaire pour forcer Mireille à regagner le domicile de sa mère adoptive.
La brocanteuse rentra donc chez elle plus tranquille, persuadée de voir revenir l’enfant très vite.
Elle ne se trompait pas. Bien contre son gré, le juge téléphona tout de suite au commissaire du quartier où vivaient les enfants, et deux agents de police reçurent l’ordre l’aller, séance tenante, à la recherche de l’oiseau envolé pour le reconduire chez « l’Araigne ».
Quelques instants plus tard, les deux pauvres orphelins étaient bien forcés d’ouvrir aux agents de police.
Tandis que l’infortunée Mireille fondait en larmes en s’accrochant au bras de son cher Pierrot, le petit garçon tenait très courageusement tête aux deux représentants de la loi.
— Inutile de résister, mon petit gars ! Soupira l’un des deux hommes en montrant l’ordre signé par le juge d’instruction. Il faut que cette petite nous suive de bon gré ; et elle ne doit pas répéter des fugues, car elle pourrait s’attirer de sérieux ennuis.
L’attitude du jeune vendeur de journaux ne changea pas.
— Quel ennui pourrait-elle donc avoir ? Interrogea Pierrot avec audace.
— Elle risquerait d’être enfermée dans une maison de correction, expliqua l’agent patiemment. Je sais que ça doit beaucoup déplaire à cette pauvre gosse de vivre auprès de cette vieille sorcière, mais ce sont les ordres et nous devons les exécuter. Il vaut mieux pour elle qu’elle obéisse gentiment et qu’elle se tienne tranquille à l’avenir.
— Mais pourquoi voulez-vous l’obliger à partir d’ici ? Insista encore le petit garçon avec douleur, car son impuissance le désespérait. Après tout, elle est heureuse ici et elle a tout ce qui lui est nécessaire !
L’homme haussa les épaules et répondit avec bonté :
— Je regrette, petit, mais la loi est ainsi faite et on ne peut la discuter. Il faut se résigner et obéir aux instructions de Monsieur le juge.
— Mais je ne veux pas retourner chez cette méchante sorcière ! Protesta Mireille en éclatant en sanglots ; elle me battra et me laissera mourir de faim !
— Ma mignonne, j’espère qu’elle n’en fera rien, la consola de son mieux le brave homme ; autrement, elle serait très sévèrement punie et on te retirerait pour toujours de chez elle.
— Pourquoi ne me laisse-t-on pas ici ? Supplia la fillette en attachant sur lui ses beaux yeux brillants de larmes. Je vous jure que je serai sage et gentille, surtout avec Pierrot qui m’aime plus que s’il était mon vrai petit frère !
L’agent regarda son collègue puis, après avoir caressé le ravissant visage de la petite fille, trancha d’une voix qu’il cherchait à rendre sévère :
— C’est impossible, petite, nous avons des ordres. Allons viens, ne perdons plus de temps.
Pierrot comprit que toute tentative de résistance serait vaine et même dangereuse, pour lui et sa douce compagne. Alors la mort dans l’âme, il se pencha vers la fillette, essayant de la convaincre de se soumettre tout en la réconfortant du mieux qu’il pouvait.
— Il faut obéir, Mireille, murmura-t-il tout bas. Ne pleure pas. Je suis sûr que tout finira par s’arranger comme nous le désirons, mais pour le moment, nous devons nous résigner.
— Non, je ne veux pas te quitter, Pierrot ! Gémit la pauvre Mireille en s’accrochant à son cou. Tu ne peux pas avoir le cœur de me renvoyer !
— Mais je ne te renvoie pas, Mireille, soupira douloureusement l’enfant. Je veux seulement que tu comprennes ; la loi te force à retourner chez cette odieuse vieille. Il vaut mieux obéir d’autant plus que tu as le certitude de ne plus y rester bien longtemps, acheva-t-il en caressant tendrement les beaux cheveux soyeux de sa jeune compagne et en posant un très tendre baiser sur la joue rose ruisselante de larmes, qu’il essuya ensuite délicatement avec un mouchoir.
— Aie confiance en moi, ajouta-t-il, je te jure que je travaillerai très dur pour nous deux. Va donc chez « l’Araigne » sans trop te désespérer !
— Je ne pourrai plus te revoir ! S’écria la tendre Mireille d’une voix brisée par les sanglots.
— Mais bien sûr que si ! Déclara Pierrot avec assurance. Je m’arrangerai pour te voir très souvent, et si la vieille essayait de m’en empêcher, j’y parviendrais quand même.
Finalement, l’infortunée petite fille, à la grande satisfaction des deux agents qui répugnaient à l’emmener de force, se décida à les suivre, dominant courageusement son désespoir et ravalant les pleurs qui lui nouaient la gorge.
Pierrot, lui aussi avait le cœur bien gros de la voir s’éloigner ; aussi, lorsqu’il se retrouva seul avec son fidèle chien, il caressa sa grosse tête ébouriffée, les joues mouillées de larmes en murmurant :
— Nous devons être très courageux, mon bon toutou, et lutter contre l’adversité. Bientôt Mireille retrouvera sa véritable maman, et ce jour-là comptera sérieusement pour nous tous, car jamais plus ensuite nous ne nous séparerons de mademoiselle Valérie.
< Certes, je pourrais essayer de la ramener ici, mais, hélas ! Les agents reviendraient la reprendre, ils m’ont dit ... Mais tu verras, Vaillant, Mireille n’en a pas pour longtemps à rester chez cette affreuse « Araigne » !... >
Le pauvre petit garçon passa de bien tristes moments les jours suivants, sans pourtant cesser de travailler. Mais un matin, en comptant l’argent qui lui restait, il constata que son gain avait été bien mince durant la semaine ;
- Ca va mal, mon pauvre Vaillant ! S’écria-t-il. Très mal, même, et il faut que je m’arrange autrement.
Le chien le fixa de ses bons yeux fidèles et tendres, comme s’il le comprenait. Pierrot se pencha et l’embrassa en lui disant tout bas à l’oreille :
— Je n’aurais pas voulu toucher à l’argent de mademoiselle Valérie, mais je reviens quand même à ma première idée ; dès demain, Vaillant, nous irons vendre des légumes et des fruits, car c’est, m’a-t-on dit, d’un excellent rapport !
Grâce au bon magistrat et muni des autorisations municipales indispensables, le lendemain, en effet, Pierrot se rendit chez un vieil homme qu’il connaissait et qui vendait quantité d’objets hétéroclites.
Après de laborieuses discussions, l’enfant se porta acquéreur, pour un prix modique, d’une charrette à bras en assez bon état.
— Ah ! Si j’avais un âne ! Soupira-t-il, ou, mieux encore un tri à moteur !
Dès qu’il eut prononcé ces derniers mots, son imagination fertile fut brusquement frappée par une idée subite.
— Peu importe ! Dès demain, personne ne sera capable de vendre mieux que moi. Comme les gens aiment ce qui est original, ma charrette aura un grand succès ...
En arrivant près de chez lui, tirant son acquisition, il rencontra un de ses camarades, un moineau de la rue dans son genre.
— Tiens, Pierrot ! S’exclama l’autre. Où vas-tu donc comme ça ?
— Je rentre à la maison, répondit Pierrot en s’arrêtant et posant à terre les brancards de son véhicule.
L’autre écarquilla les yeux.
— Comment, tu as une maison à présent ?
— Mais oui, mon vieux !
— Et comment ça va depuis qu’on ne s’est vus ?
— Pas trop mal ! Assura le petit garçon, je me débrouille.
— En remplaçant un âne à ce que je vois ! Ironisa son camarade.
— Ecoute, Mangepain, grogna Pierrot, piqué par la plaisanterie de son ami, je n’aime pas qu’on se paye ma tête, tu le sais !
— Tu ne vas tout de même pas te fâcher pour si peu ! S’écria le gamin.
Puis, saisissant brusquement les brancards, il tira la charrette en courant au milieu de la rue, manquant de peu une passante qui traversait la chaussée, tenant un jeune enfant par la main.
— Fais donc attention, petit imbécile ! Cria-t-elle, furieuse. Tu n’es pas aveugle, je pense ?
— Bien sûr que non, grâce au Ciel ! Répliqua Mangepain goguenard, au lieu de s’excuser.
Enfin, haussant les épaules, elle s’éloigna en grommelant. Pendant que se déroulait ce petit incident, Pierrot s’était gardé d’intervenir, ne désirant nullement s’attirer les foudres de cette femme irritée à juste titre d’ailleurs. Mais dès qu’elle se fut éloignée, il rejoignit son camarade, reprit son bien et s’empressa de le quitter, non sans lui avoir dit ce qu’il pensait de son imprudence.
De retour chez lui, il demanda à la concierge l’autorisation de garer sa charrette sous l’escalier. La brave femme, à qui l’enfant était très sympathique, ne lui refusa pas ce léger service.
— Demain, lui annonça-t-il, je commencerai à vendre des primeurs au marché.
— Eh bien ! Tu m’offriras une salade, décida-t-elle en souriant.
— Je vous en donnerai un kilo, promit le petit garçon, et comme la saison des melons ne va pas tarder à commencer, je choisirai le meilleur du lot pour vous.
— Bonne idée, mon garçon, approuva-t-elle en riant. Et si de ton côté, tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à me le demander comme si j’étais ta mère.
Ces mots firent tressaillir l’enfant : sa mère !...
S’il n’ignorait pas toute la signification merveilleuse de ce mot, il n’avait jamais connu la moindre tendresse affective ; il était seul au monde.
Mireille, le petit être qu’il chérissait, lui était ravie par cette horrible sorcière !... Son père était mort sans jamais pu lui prodiguer son affection ... Mademoiselle Valérie loin de Paris ... Robert Montpellier en prison ...
Il n’était qu’un pauvre moineau sans nid livré à son triste sort !
En proie à ces sombres pensées, le pauvre enfant sentit soudain un souffle chaud et humide sur sa main ! C’était le bon Vaillant qui, devinant sa tristesse, essayait de le réconforter à sa manière.
« Non,jenesuispastoutseul,seditPierrot,puisquej’ailachanced’avoirmonchertoutou ! »
Il se pencha sur la grosse tête touffue du chien qu’il embrassa tendrement.
Le lendemain, Pierrot acheta aux halles divers primeurs qu’il disposa ensuite fort joliment sur le plateau de sa petite charrette à laquelle il attela Vaillant dûment enrubanné, et tous deux traînèrent l’équipage jusqu’à la rue où se tenait le marché qu’avait choisi Pierrot.
Le groupe était si amusant et si sympathique qu’il fit sensation et la « petite voiture » de Pierrot fut littéralement prise d’assaut par les ménagères, si bien qu’en un peu plus d’une heure, toutes ses denrées furent liquidées.
— Tu es un gamin extraordinaire ! S’exclama une de ces clientes, enthousiasmée.
— Un gamin qui ne tardera pas à devenir un homme, Madame ! Répliqua vivement Pierrot.
La femme éclata de rire, lui sourit avec gentillesse et caressa Vaillant qui ne quittait pas des yeux le visage de son jeune maître en secouant la queue, participant à sa façon aux propos que le gentil commerçant ne cessait d’échanger tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre.
Par sa drôlerie, son amabilité et son activité débordante Pierrot su vite conquérir une nombreuse et fidèle clientèle. Ainsi en très peu de temps, il mit de côté une somme assez rondelette.
Souvent, la concierge lui offrant une bonne assiettée de soupe, ainsi qu’une succulente pâtée pour Vaillant.
— Surtout ne gaspille pas ton argent, mon enfant ; lui recommandait l’abbé Louis, lorsque, le soir, Pierrot venait prendre sa leçon.
— Non, Monsieur le curé, je le mets de côté avec le plus grand soin, je vous l’affirme.
— Je ne veux pas ide, avait précisé le bon prêtre, que tu te prives sur la nourriture, car tu grandis et tu as besoin de prendre des forces. Au contraire, mange bien.
— Mais je mange à ma faim, Monsieur le curé, avait assuré Pierrot, et aujourd’hui même, Vaillant et moi nous nous sommes bien régalés !
L’abbé avait sourit et le fixant affectueusement. Cet enfant l’attirait irrésistiblement à cause de sa droiture et de son intelligence réellement exceptionnelle qui lui permettait de faire très vite de considérables progrès.
Pierrot,pourtant,n’arrivaitpasàsecouersatristesse.« QuedevenaitMireille ?Sedemandait-ilplusieursfoisparjour.Commentlatraitaitcetteméchantesorcière ? »
Un beau matin, n’y tenant plus, il murmura à l’oreille de Vaillant !
— Demain, mon vieux, nous irons voir ce qu’elle devient ...Tant pis pour ce qui pourra en résulter !
( A SUIVRE LE 9 JUILLET )
