N'EMPOISONNEZ PLUS NOS SOLDATS
N'EMPOISONNEZ PLUS NOS SOLDATS
Vous vous rappelez peut-être avec un certain dégoût
les mystères de Packingtown, la ville américaine des conserves. C'est là qu'on prépare des graisses alimentaires avec ce qu'on écume d'épais et de consistant à la surface des eaux d'égout ; mais
on a soin d'en ôter les cheveux provenant des seaux des toilettes, parce qu'ils sont en assez grande quantité pour être revendus aux apprêteurs de postiches. Les porcs innombrables qui meurent
dans les wagons spécialement du choléra fournissent un « Saindoux supérieur de ménage ». et les bœufs malades engraissés avec les résidus de brasseries ou de distilleries, couverts de
pustules et de furoncles, serve à fabriquer de la « carne embaumée » pour explorateurs marins, troupes expéditionnaires.
Les pâtés de volaille, pâtés de jambon, pâtés de faisan, de canard, de perdreau, les pâtés de tout ce qu'on peut désirer quand on est gourmand se font avec les rognures de déchets de gros bétail, les tendons et les cartilages bien hachés, les tripes chimiquement teintées de rose, à quoi on ajoute des épices pour enlever le mauvais goût et quelques gouttes d'essences spéciales pour produire la saveur voulue ; car il est bien évident que le pâté de canard ne doit pas avoir exactement le même parfum que le pâté de pintade ou de pâté d'ortolans.
D'autres essences empêchent la chair du bouc d'être distinguée de l'agneau où la viande du vieux mulet d'être distingué du veau. Il ne s'agit que de savoir les employer. Dès que le consommateur à la foi que lui importe d'avoir dévoré tel ou tel de ces frères inférieurs ? Il s'est toujours repu d'un cadavre selon son appétit et selon son droit de Roi de la création.
Tout y passait même une partie du personnel ; des ouvriers des contremaîtres aussi. De temps en temps un homme disparaissait d'une équipe. Pas besoin d'enquête pour savoir ce qu'il avait pu devenir. Il était sûrement tomber dans une machine, happé par une courroie de transmission ; il avait glissé dans le sang jusqu'au fond d'une chaudière. Alors ses fragments se dispersaient dans des boites de conserves aux points les plus éloignés les uns des autres sur la face de la terre. Et quelle complication ce sera pour le légitime propriétaire des morceaux, quand sonnera la trompette du Jugement dernier ! Le temps de se retrouver tout entier, il arrivera très tard dans la vallée de Josaphat ; il aura laisser passer son numéro ; il fera du rabiot.
Connaissez-vous le cas de Gunner Barns ? Ans un camp de mineurs de l'Alaska. Jim Brown ouvrait une boite de corned beef sous la célèbre maque Amour and C° de Chicago ; il trouva dans la gelée un orteil, qui fit aussitôt le tour de la table sur une assiette. Peter D. Lewison de Syracuse s'écria :
« Je le reconnais ! C'est le pouce du pied gauche de ce brave Gunner Barns qui avait un ongle incarné. Quand je travaillais avec lui chez Amour Brothers l'an dernier, je l'ai quelquefois soulagé, car nous avions de fameux couteaux qui valaient bien des bistouris. Nous le perdîmes sans savoir où il était passé. Je le vois maintenant ; il avait passé sous la machine. L'outillage américain est incontestablement le meilleur du monde. En Europe, ils font des affiches menteuses, pour montrer un lapin qui pénètre dans une boite et qui sort de l'autre côté sous forme de chapeau de dix huit reflets. Mais c'est de la blague. Chez nous c'est de la réalité. Vous n'avez qu'à pousser un contremaître ou même un simple ouvrier sous les machines d'Amour Brothers ; quelques minutes plus tard vous recueillez à l'autre bout douze boites de conserve de porc, six boites de conserves de beauf, une livre de noir animal quatre onces de pur saindoux et et quelques lingots métallique provenant des boutons d'habit, boucles de bretelle ou clous des chaussures. Les drogues que Gunner Barns mettait sur son orteil blessé l'on empêché de cuire convenablement. C'est une belle fin pour un travailleur de la viande ; on peut dire qu'il est mort au champ d'honneur.
Qu'est-ce que nous avions à répondre nous autres Français ; à de pareils récits. Nous ne pouvions que nous taire et baiser modestement le nez. Maintenant à nous le crachoir. Nous leur parlerons de nos viandes militaires aux Yankees.
L'enquête administrative et judiciaires, les révélations de la presse, les dispositions des témoins au procès du Bar-le-Duc ont documenté la question. Pas besoin de tirer à la ligne, de broder d'enjoliver. La vérité suffit toute nue. Le cimetière de l'Est, à la Villette et la Ferme de Misère à Bar-le-Duc sont un peu plus romantiques. Que des stockyards. Allez-voir ! Et si vous n'y perdez pas le goût du pain, vous y perdrez probablement de la goût de la viande — de la viande à soldats, d'abord.
Vous prenez une vache dans une étable de Normandie, de Bourgogne ou du Morvan. L'étable était sombre humide ans air, tapissée de fumier pourri ; la vache est tuberculeuse. Le confinement de l'animal dans un réduit obscur et méphitique, combiné dans un certain régime alimentaire, développe la production du lait. Malheureusement les mêmes causes produisent la tuberculose. La vache a donc donné longtemps du lait contaminé, en abondance ; quand elle n'en donne plus, il est temps de manger sa viande non moins contaminée.
On l'embarque pour le grand marché de la Villette ; elle passe en wagon des jours et des nuits sans boire ni manger, tremblante de peur et de souffrance, blessée par les chocs et par les cornes de ses voisines qui la piétinent si elle tombe. Toutes les maladies qu'elle portait en germe se développent soudain ; une fièvre intense la dévore, faisant surgir les aphtes, les abcès, les furoncles. On la fait enfin descendre du wagon à coups de matraque ; on la parque au Cimetière de l'Est parmi d'autres créatures, sanglantes, mutilées, agonisantes. Un fournisseur de viande à soldas l'achète, la rembarque à destination d'une ville frontière. Nouveau voyage sans boire ni manger, nouvelles blessures, redoublement de fièvre.
On arrive ; la bête est portée rapidement de la gare à l'abattoir dans une espèce ce charrette ambulance pour qu'on puisse la tuer avant qu'elle ne soit tout à fait morte !
Sa viande est hideuse ; les poumons sont rongés de tubercules ; la plèvre humide et jaunâtre révèle l'état morbide ; les rognons gonflés de pus crémeux annoncent l'infection général. Cela n'a pas d'importance. L'estampille des vétérinaires, inspecteurs sanitaire se trouve chez le concierge à la disposition des bouchers ; la viande sort avec toutes les marques rassurantes.
Au médecin-major du régiment on présente régulièrement une belle vache, bien saine, bien appétissante... remplacée dans la tuerie par l'épouvantable victime. Et les poumons, la plèvre, les rognons dénonciateurs disparaissent au loin dans le fond des trous à fumier. Si quelque inspection supplémentaire est redoutée, de magnifique poumons frais viennent s'installer dans la carcasse empoisonnée, à la place des ganglions tuberculeux.
Sont-ils plus fort que nous en Amérique ?
A qui feront-ils croire qu'ils introduisent dans leurs saucisses les choses plus extraordinaires que nous dans nos saucisses militaires ? L'inventeur de la saucisse a mérité des statues ; il a trouvé le moyen d'éliminer des grandes villes non seulement sans frais, mais avec un bénéfice énorme pour l'opérateur, tous les détritus dont on ne sa ait plus que aire. Maintenant que l'agriculture utilise des engrais chimiques, on ne pouvait plus se débarrasser des déchets organiques. Avec les saucisses le problème est résolu. Les soldats mangent tout.
Leurs estomacs ne s'y font pas toujours. En sortant, à Bar-le-Duc, de l'audience où l'on avait jugé le boucher Lévy, les officies du 94e rencontrèrent le convoi d'un second soldat de leur régiment. Des centaines d'autres peut-être des milliers, depuis tant d'années au péril de la même façon. Quant aux civils est-ce la peine de les compter ? La gloire nous reste ; nous avons battu Chicago.
REVUE NOS LOISIRS DU 3 MAI 1908
TOUS LES LUNDIS A 14 HEURES SERIE DE
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