APACHE ROI N° 13
— Voyez-vous le bel article que vous auriez eu à faire, si vous aviez découvert que j'avais à a cravate l'épingle même qui a été volée ? Avec un peu d'imagination, et vous n'en manquez certes pas, vous auriez pu découvrir que je l'avais racheté aux cambrioleurs, que dis-je ? Trouver même que je leur avais indiqué le coup à faire, à ces intéressants voleurs.
En vérité, on eût juré qu’il avait entendu le journaliste raconter sa découverte et lancer son accusation et qu'il voulut lui faire payer les deux.
Il termina toujours de bonne humeur :
— Je regrette vraiment pour vous-même et pour votre journal que ce ne soit là que de l'imagination.
Et, la main tendue :
— Ne m'en veuillez pas plus que je vous en veux... Au revoir, cher monsieur ! A une autre fois.
Là-dessus il inclina la tête pour tout le monde et s'éloigna, laissant son accusateur aux prises avec les rires de ceux qui avaient assisté à cette délicate exécution.
— Eh bien, le connaisseur ?... L'homme qui est toujours sûr de ce qu'il avance ? Vous savez quand j'aurai une expertise à faire, je vous la confierai.
Les moqueries pleuvaient.
Et comme couronnement, ce coup de pied du confrère.
— Si vous le voulez bien, mon cher, je ne raconterai pas la chose dans mon journal.
Il ne répondit qu'à ce dernier :
— C'est pour vous, mon cher que je déplore ma déconvenue ; vous aviez déjà trouvé le moyen de vous attribuer la paternité de la découverte et votre article était tout bâti...
Et les rires se retournant contre le confrère, il fut content et oublia la mésaventure.
Le comte avait repris sa promenade autour du grand salon. Il s'arrêta quelques instants à causer avec un des pères de l'automobilisme, un constructeur célèbre, et le quitta en lui laissant la commande d'une nouvelle machine :
— Votre cent à l'heure ne me suffit plus, je veux pouvoir faire du cent vingt, régulièrement, en atteindre le cent quarante...
— Entendu, mon cher comte. Mais vous permettrez à un homme qui pourrait être votre grand-père de vous rappelez qu'à ce jeu-là, vous risquez chaque jour votre vie...
— Ma vie...
Le comte eut un geste qui en faisait bon marché.
— C'est secondaire, cher monsieur. Ça ne compter pas pour moi, et pour les autres, vous savez que je suis seul au monde.
Il s'éloigna fit une courte station au buffet où il vida une coupe de champagne et regagna la sortie.
Sa machine noire l'attendait, avec son grand valet une façon d'hercule massif, qui apparaissait énorme sous ses peaux de bêtes et auprès duquel il ne semblait, lui qu'un petit garçon.
Il endossa le vêtement de chauffeur qui lui présentait le valet, se coiffa d'un bonnet de fourrure terminé sur le devant par une paire de lunettes qui masquaient entièrement le visage, et sautant lestement sur le siège, il prit le volant.
La machine noire fila vers les Champs-sur-Marne.
Elle les remonta jusqu'à l'Arc-de-Triomphe qu'elle contourna pour l'engager sur l'avenue du Bois.
Il se faisait tard et l'avenue était presque déserte ; le comte pouvait se permettre une de ces folies de vitesse qui lui étaient coutumières.
Au lieu de cela, il ralentit, prit un train de promenade pour nourrice.
Depuis sa sortie du Sport-Club, il n'avait pas desserré les dents et le valet était resté muet comme lui.
Il parla; et ce fut pour dire tranquillement ces choses qui eussent fait bondir tous les invités du Sport-Club :
— Tout à bien marché. Le journaliste était là et c'est de lui-même qu'il est venu me parler de mon épingle ; je la lui ai mise dans les mains, je lui ai fait constater et reconnaître qu'elle était fausse et, comme il n'était pas seul et qu'il avait déjà fait part de son soupçon aux gens qu'il avait autour de lui, tout Paris saura la chose demain, et je pourrai sans risque désormais, arborer la vraie perle ; plus personne ne s'avisera de la voir vraie et de soupçonner comment je l'ai eue sans bourse délier..
L'interviewer n'avait pas calomnié le comte Ramy !
— Très bien, fit le valet en soufflant comme un homme soulagé d'une angoisse ; c'est parfait... mais voilà tout de même un caprice qui aurait pu nous coûter cher à tous.
— Un caprice ? Tu a cru à un caprice ? Tu t'es imaginé que c'était pour le plaisir d'arborer cette épingle.
— Mais... il me semble... C'est même ce que vous nous avez dit.
— Parce que je ne pouvais pas dire la vérité à nos hommes, parce que mes comptes personnels ne regardent que moi... et toi. Et, comme tu as le droit de tout savoir, je vais te la dire la vérité.
Et l'étrange jeune homme fit cette déclaration.
— L'épingle n'a été qu'un prétexte, je n'y ai jamais tenu; tu sais bien, toi, que je ne tiens à rien. Ce que j'ai voulu c'est ruiner le joaillier et c'est fait ; il ne se relèvera jamais de ce coup. Pourquoi j'ai voulu cela ? Nos hommes n'auraient pas compris ; toi, tu vas comprendre ; ce joaillier est le père d'une jeune fille très belle, adorable, fiancée depuis la semaine dernière à un beau jeune homme, que tu connais, je crois...
Le nomma le fiancé et ce nom fit sursauter le valet.
— Lui !... lui !
— Oui, lui. Le père de la jeune fille ruiné acculé la faillite, le mariage n'aura pas lieu, les parents du fiancé n'y consentiront jamais, et notre beau jeune homme grincera des dents... As-tu compris ?
Un ricanement terrible sortit des peaux de bête qui enveloppaient l'hercule :
— Ah ! Ah ! Ah !... C'est bien.. très bien mais ce n'est pas assez...
— Je dis comme toi, mais ce n'est là qu'un commencement... Attends ! Attends ! Prends patience ! tout ce que je t'ai promis viendra...
Ils arrivèrent à la porte du Bois ; la machine la franchit.
— Où allons-nous ? demanda le valet. Vous savez que nous sommes attendus à minuit.
— Nous avons le temps et j'ai quelque chose à voir là, au Pavillon Chinois... Ce ne sera pas long gare la machine et viens me rejoindre.
Le comte arrêtait son auto, sautait à terre et s'engageait dans la courte allée du Pavillon, en regardant à droite et à gauche et dévisageant les clients assis en plein air, des couples qui suçaient des pailles sous la musique épileptique des tziganes.
Il se dirigea vers une table écartée, s'assit, fit signe à un garçon et commanda du champagne frappé.
Le valet le rejoignit presque aussitôt, s'assit également et la conversation reprit.
— Avez-vous trouvé ce que vous venez voir ?
— Non... Mes gens ne sont pas encore arrivés, mais ils vont arriver, j'en suis sûr... Depuis huit jours, ils n'ont pas manqué un seul soir.
Le comte avait tiré sa montre :
— Onze heure et quart... Ils devraient être là pourtant. D'ordinaire ils arrivent à onze heures ils viennent s'asseoir là à cette table.
Il indiquait la table voisine de celle qu'il avait choisie.
— Ils sont trois ; je te dis ça pour que tu les reconnaisses tout de suite ; trois, un jeune homme, une jeune fille et une femme mûre, la mère de la jeune fille. Ils ont dîné en famille, causé au salon, fait un peu de musique ; ils terminent la soirée par une promenade au Bois, comme nous et, en rentrant ils s'arrêtent ici pour prendre une boisson et un air de musique. La maman prend du lait, la jeune fille une orangeade, le jeune homme un kummel... Tu crois que je connais bien leurs habitudes; voilà huit jours que je viens aussi, tout seul, sans t'en rien dire.
— Je crois que je connais le jeune homme, gronda le valet.
— Oui, tu as deviné ; c'est le fiancé dont je te parlais tout à l'heure... Mais le trio n'arrive donc pas !
Le comte s'impatientait.
— Il ne viendra peut-être plus, observa le valet. Il est bien possible que le mariage soit déjà rompu.
— Non ! Les parents du jeune homme ignorent encore le désastre, où s'ils l'ont appris, attendent d'être complètement fixés sur la situation.
— Mais le jeune homme doit être...
— Ce n'est pas pour l'arrêter, lui ! La question de fortune lui importe peu et le mariage ne l'attire pas invinciblement. Ce qui l'attire, ce qu'il veut, c'est la jeune fille elle-même, et il ne se préoccupera de la ruine du père que lorsqu'il sera arrivé à ses fins, lorsque son caprice satisfait, il songea à se débarrasser de sa victime... Souviens-toi de notre pauvre Jacqueline Myra... tu t'en souviens, n'est-ce pas ?
Le valet avait poussé un soupir qui était un rugissement.
— Chut ! Fit le maître... Voici mes gens qui arrivent.
Le trio annoncé s'engageait dans l'allée.
En tête, la fiancée, une jeune fille qui méritait de tout point le portrait que le compte avait d'un mot fait d'elle ; adorable.
Pas moins vingt ans, et belle à faire retourner les passants, mais belle avec un air comme il;faut et une grâce mélancolique qui valaient mieux que sa beauté.
Derrière elle, la mère et le fiancé.
La mère, une femme mûre, comme avait dit le comte, avait dû être belle, elle aussi, et son visage était encore agréable et respirait ce comme il faut qui frappait chez sa fille.
Le fiancé souriait et empressé, lui donnait le bras et continuait une conversation engagée.
De ces trois êtres, le valet du comte ne vit que le beau jeune homme et il eut un mouvement pour se lever.
— Reste là et tiens-toi en paix ! Commanda le maître, et quoi que tu entendes, fais le mort.
Le trio venait tout droit à la table voisine qu'avait indiquée le comte ; la mère s'assit la première, sa fille prit place à son côté et le fiancé s'installa en face d'elles, tournant le dos au public et aux tziganes n'ayant d'yeux que pour la fiancée.
Assis à quelques pas, sur le côté, et un peu en arrière, le comte et son valet avaient le trio sous l’œil et pouvaient surtout dévisager, tout à leur aise le fiancé.
Ils avaient gardé leur costume de chauffeurs et même leurs grosses lunettes qui leur faisaient un masque, et leur voisinage, qu'il ne pouvait pas ne pas remarquer, parut d'abord gêner le beau jeune homme.
Ce ne fut qu'un bout d'un long moment et après avoir bien constaté que les chauffeurs ne s'occupaient pas de lui, qu'il se décida à reprendre sa cour.
Et les chauffeurs qui ne perdaient pas un mot de la conversation, apprirent ainsi le petit nom de la jeune fille ; Marie, et ils entendirent celui du jeune homme et son nom de famille tomber tour à tour des lèvres de la fiancée : M. Henry et de celles de la future belle-maman : M. Dolabelle.
Henry Dolabelle, l'enfant gâté, le prince.
Mais ces mots, ils les savaient déjà, et ils les attendaient sans broncher.
Tout à coup lis tressaillirent.
La mère annonçait avec quelques hésitations, comme une chose qu'elle avait longtemps retenue et renvoyée à la dernière minute
— Monsieur Dolabelle, il va vous falloir renoncer à voir Marie...
Elle complétait aussitôt en souriant du mouvement de frayeur déterminé chez l'amoureux :
— Pour quelques jours seulement... Mon mari un peu affecté de ce que vous savez, a décidé que nous allions quitté notre appartement de la rue de la Paix, pour aller nous installer à notre campagne de Suresnes... et je vous demanderais d'attendre pour venir nous voir que notre installations soit terminée.
— J'espère que ce ne sera pas long ?
— Deux ou trois jours au plus. Vous pourriez il me semble en profiter pour aller à Tourcoing mettre votre père au courant de... l'accident qui nous est arrivé.
(A SUIVRE LE 30 JUIN))
