MOINEAUX SANS NID N° 154
— Seriez-vous devenu muet, mon ami ? Demanda ironiquement Alice, étonnée par le silence prolongé de
son visiteur. Peut-être veniez-vous m’annoncer que vous refusez de m’aider ? Dans ce cas, il était inutile de vous déranger.
A ces mots, il releva la tête et l’enveloppa d’un regard brûlant qui révélait toute l’ardeur de sa passion.
— Non, non, répondit-il d’une voix étouffée. Au contraire !
Le beau visage de la jeune femme s’illumina alors de joie. Elle tendit le bras et saisit la main de Grégoire qu’elle étreignit avec élan.
— Que je suis contente ! Parlez vite, Grégoire, pria-t-elle. Vous avez donc réussi à trouver le moyen de l’obtenir, cette autorisation ?
Il acquiesça d’un signe de tête.
— Je suis décidé à tout tenter pour vous aider, déclara-t-il enfin d’une voix encore rauque, car il ne parvenait pas à surmonter son trouble. Mais auparavant, j’aimerais bien savoir quelle sera exactement ma récompense.
Alice lui adressa un sourire si engageant qu’il sentit un grand frisson le parcourir de la tête aux pieds.
— Je ne pensais pas que nous aurions à discuter ensemble d’une chose pareille, reprocha-t-elle. Me croyez-vous donc capable de ne pas tenir mes promesses ?
— Jamais de la vie ! Protesta-t-il vivement.
— Alors ? Poursuivit Alice en fronçant les sourcils.
Il soupira, haussa les épaules et murmura après un léger silence.
— Je crois avoir découvert la façon de me procurer ce papier, mais pour l’obtenir il me faudra recourir à un tiers.
— Et qui serait ce tiers ? Questionna la sœur du marquis, soupçonneuse. Pour commencer, êtes-vous sûr de sa discrétion ? Prenez bien garde, Grégoire ! Il faut agir en, s’entourant de touts les précautions possibles, car si ça ratait, il me serait alors complètement impossible par la suite, d’obtenir cette autorisation qui est très importante pour moi. Vous comprenez, n’est-ce pas ? Plutôt que de courir le risque d’un insuccès, je préfère renoncer à cette entreprise.
Il la fixa curieusement, l’air à la fois suppliant et jaloux, ce qui provoqua en Alice une gaieté intempestive qu’elle eut toutes les peines du monde à dissimuler afin de ne pas le froisser
— Madame, reprit le pauvre diable qui, depuis l’arrivée de cette femme ravissante sentait la fièvre de son désir monter de plus en plus, mon plan est très simple et doit réussir. Cependant, il n’est indispensable d’obtenir l’aide de quelqu’un pour avoir les formules imprimées permettant les visites aux détenus.
— Ainsi, vous avez absolument besoin de mettre quelqu’un dans la confidence ? Interrogea Alice avec inquiétude. Ne pouvez-vous pénétrer vous-même dans ce bureau et en prendre une ?
— Ceci est irréalisable, déclara énergiquement Grégoire. N’oubliez pas que cette maison est une prison et que, même pour nous autres, il est difficile de circuler partout librement.
— Vous êtes donc contrôlés à un tel point ?
— Je vais vous expliquer ; ces papiers sont en possession du secrétaire du directeur et nous, les gardiens, nous ne pénétrons dans les bureaux de la direction que si nous y avons été convoqués. Si l’on m’y découvrait, on me demanderait de fournir toutes sortes d’explications ... Evidemment, je pourrais le faire, mais je n’avais pas prévu cette façon d’agir.
Il se tut et la dévisagea avec une expression si passionnée que la jeune femme prit peur et se demanda si cet homme, malgré sa timidité et son embarras, ne se permettrait pas un geste pas trop audacieux.
Pourtant décidée à tout, même à céder à cet homme qui, seul, pouvait l’aider en ce moment, elle ramena lentement la mousseline de sa vaporeuse toilette sur ses jambes parfaites et reprit doucement :
— Ecoutez, Grégoire ; expliquez-moi, je vous prie, comment se déroule normalement le mécanisme des visites.
Cette question posée avec beaucoup de calme, apaisa un peu le violent émoi de Grégoire qui répondit avec la plus grande précision :
— Voici, Madame ; les visites au parloir ont lieu une fois par semaine. Les visiteurs doivent se faire inscrire au moins deux jours à l’avance. Leurs noms sont marqués auprès de celui des détenus qu’ils viennent voir. Pour chaque détenu, une formule est établie par le secrétaire du directeur. Ce dernier la signe ensuite puis la rend au secrétaire qui y appose le cachet de la prison et la transmet ensuite au service de garde. Ainsi, au moment de la visite, les gardiens de service peuvent connaître les noms des visiteurs pour chacun des détenus.
— Après la signature de la formule, personne ne la contrôle de nouveau ? S’informa Alice, après une brève réflexion
— Non, Madame, ce papier reste rentre les mains des gardiens de service, expliqua patiemment Grégoire.
— Ce que vous venez de me dire concerne les visites régulières, n’est-ce pas ? Mais pour les autres cas ?
— C’est exactement la même manœuvre, mais elles ont lieu un jour différent et les autorisations sont alors délivrées par le juge d’instruction qui les transmet au directeur de la prison. Le papier est remis également au contrôle et, lorsque le visiteur se présente, il doit décliner son nom et indiquer celui du détenu qu’il vient voir. Le gardien de service l’introduit au parloir où le prisonnier est appelé.
— J’ai compris ! La difficulté principale consiste donc à obtenir cette fameuse formule ?
— Exactement ! Et c’est pour cette raison que je pense essayer de faire aider par un employé de la direction ou peut-être par le secrétaire lui-même.
— Vous croyez qu’il se laissera acheter, sachant ce qu’il risque ? Objecta Alice, inquiète.
— Oui, si vous lui offrez une récompense suffisante, répondit Grégoire. (Et il ajouta, jaloux) : Car je suppose que vous devez tenir terriblement à ce détenu !... Aussi, je dirai au secrétaire qu’il ne peut courir aucun danger en permettant à deux pauvres amoureux de bavarder quelques minutes ensemble !
Devinant la pensée de l’homme, la sœur d’Anselme sourit et protesta doucement.
— La vérité est toute différente, mon ami ; je dois vous avouer que ce détenu peut me compromettre en déposant devant ses juges, et c’est pour le prier de se tenir sur ses gardes que je tiens tant à le voir !
— Oh ! Madame ! S’écria le pauvre naïf en poussant un grand soupir de soulagement. Mais alors, vous n’aimez pas cet homme ?
— Pas du tout comme vous avez l’air de la supposer. Je ne puis tout vous raconter maintenant, mais je tiens à préciser que je n’ai rien fait de mal et je veux surtout que vous ne pensiez pas de vilaines choses de moi !
— Je ... je comprends, Madame, murmura Grégoire, le cœur soudain envahi de joie et d’espoir.
Toutefois un soupçon lui vint brusquement à l’esprit et il ajouta, fixant avec angoisse sa belle interlocutrice :
— Excusez-moi, mais j’aimerais savoir si je ne me suis pas trop illusionné en croyant à votre ... sympathie. Comme vous venez de me confier que ce détenu ne vous est rien, je ...
Il s’interrompit, tout rouge, et Alice éclata de rire.
— Vous ne vous êtes pas trompé, Grégoire, assura-t-elle avec gentillesse. Je suis en effet une femme libre qui a le droit de disposer complètement d’elle-même !
Grégoire tressaillit et fixa Alice avec passion ; puis, passant une main sur son front, il murmura d’une voix un peu haletante :
— Que vous êtes belle, madame Alice ! Auprès de vous, il me semble rêver !
— Calmez-vous, mon ami, conseilla-t-elle. Si je vous dis que vous m’êtes sympathique, je ne vous autorise cependant pas à ... Ne me faites pas regretter ses paroles, ajouta-t-elle plus sèchement.
Le malheureux la dévisagea cette fois avec la plus grande stupeur.
— Pardonnez-moi ! Bredouilla-t-il humblement. J’ai voulu vous manifester uniquement mon immense admiration ... Hélas ! Je sais bien que je suis indigne d’une grande dame telle que vous !
Simulant une émotion qu’elle était à mille lieues d’éprouver, Alice saisit la grosse patte rugueuse de son visiteur et, la pressant entre les siennes, si douces et si blanches, elle s’écria d’une voix caressante :
— Ne parlez pas ainsi, mon ami ! Je ne voulais pas vous peiner. Ne sommes-nous pas deux grands amis ? Maintenant que je vous ai confié ce que vous savez, vous pouvez comprendre l’importance que j’attache à cette entrevue. Mais revenons à ce que vous m’ayez dit out à l’heure ; qu’est-ce qui vous fait donc supposer que ce secrétaire consentirait à vous aider ?
— Parce que, expliqua le brave homme, je pense à l’apitoyer. De plus, en lui promettant une somme rondelette de votre part, je crois pouvoir enlever le morceau.
— Parfait ! S’exclama Alice enthousiasmée. Alors, vous êtes venu me trouver pour savoir ce que je peux offrir à cet homme, n’est-ce pas ?
— Oui, Madame, répondit Grégoire, car mes possibilités personnelles sont très limitées et je crois que cet homme se montra exigeant.
— Vous avez raison, dit alice. Combien pensez-vous que je doive lui proposer ?
— Je n’en sais rien, avoua-t-il avec franchise. Pourtant, comme cet employé est payé beaucoup plus que mois ...
— Bien, trancha Alice, je ne lésinerai pas. Offrez-lui cinquante mille francs et téléphonez-moi si ça ne suffit pas.
Grégoire ouvrit de grands yeux, puis déclara :
— Je crois, Madame, que cela suffira amplement.
Alice se leva, se dirigea vers un petit bonheur-du-jour en bois de rose, incrusté de bois de violettes, ouvrit le précieux meuble, en retira une liasse de gros billets, dont elle détacha cinq billets de dix mille francs qu’elle tendit au gardien de prison.
— Tenez, mon ami ! Tentez la chose et téléphonez-moi ou revenez me voir pour me faire connaître le résultat de cette démarche. Maintenant, laissez-moi, car il se fait très tard, pour vous comme pour moi.
Grégoire se leva, prit les billets et se dirigea vers la porte du boudoir, suivi d’Alice qui le reconduisit jusqu’à l’entrée de la maison. Avant de sortir, il s’arrêta sur le seuil et demanda :
— Quel est le nom du détenu, Madame ? Ce nom doit figurer sur la formule, je vous l’ai dit :
— Robert Montpellier ! Répondit la jeune femme.
— Robert Montpellier ! Répéta-t-il l’air perplexe et inquiet. Mais il s’agit de l’individu qui a enlevé la fillette de la rue de l’Ourcq et volé sa mère adoptive, n’est-ce pas ?
— C’est ce dont on l’accuse, en effet, convint Alice d’une voix glaciale, mais je peux vous affirmer qu’il est innocent. C’est un homme loyal et propre, incapable de s’abaisser à commettre de tels forfaits !
Grégoire perçut une telle passion dans cette réponse qu’il dévisagea attentivement la jeune femme, se demandant si elle ne l’avait pas berné en lui disant qu’elle ne nourrissait pas vis-à-vis de cet homme des sentiments amoureux.
Pour la première fois, il pensa que peut-être, cette femme lui jouait la comédie et lui témoignait une sympathie qu’elle ne ressentait pas uniquement dans le but d’arriver à ses fins. Mais la fine mouche qu’était Alice devina les pensées qui s’agitaient dans la tête de cet être un peu simple et elle s’empressa de le rassurer.
— Même si je ne gardais une vieille rancune à l’égard de monsieur Montpellier, dit-elle, je le considérerais comme le meilleur des hommes, mais nous n’arrivons jamais à nous entendre sur certains points. Toutefois, cela ne m’empêche pas que je reconnaisse qu’il est incapable d’avoir commis tout ce dont il est accusé.
La dévisageant encore avec méfiance, Grégoire prit ironiquement :
— Cependant Madame, le juge d’instruction ne partage pas votre avis.
— Que voulez-vous insinuer ? Protesta-t-elle avec colère. Souvent, dans la vie, les apparences sont trompeuses, même s’il s’agit de l’être le plus honnête et le plus loyal de la terre.
— Peut-être, répliqua-t-il en se grattant la tête, perplexe. Il ne s’agit pas de discuter de la culpabilité ou de l’innocence de ce détenu, cela regarde les juges. Pourtant, si j’avais su qu’il était question de ce garçon ...
— Eh bien ? Questionna-t-elle alarmée par cette réponse et par l’hésitation visible de son interlocuteur.
Morel poussa un profond soupir et expliqua en hochant la tête :
— C’est que pour ce détenu, Madame, des dispositions spéciales et fort sévères ont été prises et je crains qu’il ne nous soit bien difficile sinon impossible, d’obtenir pour lui la formule en question.
— Je ne puis vous le dire parce que je l’ignore, dit Grégoire. Je suppose que, cependant, si le juge d’instruction a été si sévère et si intransigeant, c’est qu’il doit être convaincu de sa culpabilité, et j’ai également peur que le secrétaire refuse mon offre, car les risques sont plus sérieux qu’avec un prévenu ordinaire.
— Ne dites pas de sottises ! Répliqua la jeune fille, agacée. Je vous prie, Grégoire, d’agir comme nous en avons convenu et si votre essai ratait, nous essaierions de nous y prendre autrement.
— Entendu, Madame, je vous obéirai, conclut le gardien en soupirant. Espérons que le secrétaire, non seulement ne me la refusera pas, mais ne rapportera pas ma proposition au directeur !
— Cette éventualité n’est pas à redouter, dit Alice, rassurante, car s’il est vrai que cet homme se soit déjà laissé acheter, il taira votre entretien. Partez vite, Grégoire. Je vous en prie, ne perdons pas de temps, et agissez sans tarder ?
— Dès demain, je me mettrai à l’œuvre.
— Prévenez-moi aussitôt, recommanda la jolie femme, quoi que soit le résultat.
— Je ne pourrai pas venir avant d’avoir achevé mon tour de garde, fit remarquer Grégoire.
— Vous pouvez toujours me téléphoner, suggère Alice. Vous n’aurez qu’à me dire par exemple : « Très bien » si le secrétaire à accepté, ou « Nous en reparlerons » en cas de refus. Je comprendrai.
— Vous avez mon numéro de téléphone sur la carte de visite que je vous ai remise. D’ailleurs, il figure sur l’annuaire. Maintenant, laissez-moi, dit-elle en ouvrant la porte. J’ai beaucoup à faire ...
Il bredouilla quelques mots de congé en l’enveloppant d’un regard plein d’admiration et de désir, puis il sortit et s’éloigna rapidement.
Alice allait regagner son boudoir lorsqu’elle entendit un bruit de pas derrière elle ; c’était Anselme qui venait à peine de rentrer.
— Que t’arrive-t-il Alice ? Lui demanda-t-il, étonné. Tu as l’air préoccupée et inquiète.
— Moi ? Pas du tout ! Tu te trompes, répliqua-t-elle, essayant de sourire avec indifférence. Je n’ai vraiment aucune raison de me tourmenter ... Et toi ? Quelles nouvelles veux-tu me donner ? As-tu appris quelque chose concernant la personne qui nous intéresse ?
Il soupira et secoua la tête négativement.
— Je n’ai encore rien, ma chérie, répondit-il amèrement. Aucune des personnes chargées de cette enquête n’a réussi à découvrir le moindre indice. Mais elles poursuivent leurs recherches et j’espère bien que, finalement, elles aboutiront.
— Je le souhaite vivement et je te conseille de ne pas trop te décharger sur les autres et d’un travail que tu devrais faire toi-même. C’est trop important ! Remue-toi que diable !
Après avoir prononcé ces paroles, la jeune femme regagna ses appartements, laissant son frère déconcerté et furieux.
Il eut un geste de colère, puis commença, à monter lentement le grand escalier qui conduisait aux chambres à coucher.
Par sa dureté et son autorité, Alice l’irritait au point de lui faire perdre tout son calme. Comment pouvait-elle exiger qu’il entreprent personnellement de retrouver Valérie Labeille ? C’était facile à dire, mais guère à réaliser !
En effet, Anselme n’avait rien obtenu de positif des hommes qu’il avait chargés de ce travail. Il pensa avec inquiétude et non sans amertume qu’en cas d’échec, sa sœur lui garderait certainement rancune et lui jouerait Dieu sait quel nouveau tour !
Il n’oubliait pas sa dette et savait qu’Alice le tenait en son pouvoir à cause de cela. Cet état de choses était odieux et insupportable ; rien que d’y penser, il en savait la migraine ! Pourtant, rien n’était perdu, et qui sait ?...
< Tans pis, grogna-t-il en ouvrant la porte de sa chambre, si j’échoue dans mes tentatives ma sœur devra modifier ses plants, et au moment ou je le jugerai bon, je saurai bien lui démontrer que je demeure encore le plus fort ! >
Cette conclusion établie, Anselme se déshabilla, prit un bain et se coucha, ne ardant pas à s’endormir.
Il rêva beaucoup et l’image de Valérie Labeille ne cessa de le hanter ; elle lui échappait toujours, malgré tous ses efforts pour se rapprocher d’elle et la saisir enfin dans ses bras ...
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( A SUIVRE LE 30 JUIN )
