Votre opinion et la votre 3/4
VOTRE OPINION ET LA NOTRE
Les journaux politiques publient un grand nombre de plaidoyers des membres du Parlement, expliquait à leurs électeurs et fidèles sujets que 15 000 francs sont à peine suffisants pour mener à paris une existence d'anachorètes. Et ces pauvres législateurs citent avec envie, l'exemple des fonctionnaires —de certains fonctionnaires.
Ainsi l'an dernier, le trésorier général de Lyon a gagné 116 803 francs ; celui de bordeaux 103 639 francs ; celui de Lille 94 956 francs ; celui de Marseille 87 718 francs etc. La besogne des trésoreries n'est pas faite pour le titulaires si bien rémunéré, mais par un gérant, qui trouve bientôt sa récompense dans une nomination avantageuse. L'un d'eux après vingt jours de stage vient d'obtenir une recette particulière de 16 000 francs.
Cependant les cantonniers, les douaniers, tous les petits employés de l'État vivent sur des salaires dérisoires. Il y a des Administrations où l'on débute à 900 francs pour arriver en vingt ans 1 700 francs. Des instituteurs adjoints reçoivent 71 francs par mois. Les professeurs de l'École des Hautes Études touchent d'abord 1 500 francs avec maximum 3 000 francs. Si tout a renchéri pour le ménage parlementaire, tout a renchéri pour les travailleurs aussi.
Vous avez sans doute appris en lisant les critiques dramatiques et littéraires, que le théâtre moderne se préoccupe beaucoup d'être vrai ; c'est-à-dire de montrer la vie telle qu'elle est, au lieu d'accepter les conventions menteuses du théâtre classique ou du théâtre romantique.
Dans les pièces « à succès » qu'on représente actuellement à Paris, les personnages appartiennent aux classes les plus aristocratiques ou les plus riches ; et ils emploient continuellement dans leur dialogue, surtout aux moments pathétiques des expressions qu'on n'imprimera jamais dans Nos Loisirs. A peine oserait-on employer au Palais Bourbon où le vocabulaire est cependant assez pimenté.
D'autre part, même lorsque l'action se passe dans la journée ou dans la matinée, les actrices arborent des jupons, des robes et des chapeaux avec lesquels aucune femme n'oseraient sortir, fût-ce en temps de carnaval ; des toilettes d'une reine oserait peine exhiber le jour de son couronnement. Ce qui n'empêche pas l'héroïne de parler comme une poissarde en querellant le héros.
Ce n'est pas plus vrai que le théâtre d'autrefois ; mais c'est bien plus choquant.
REVUE NOS LOISIRS DU 8 DÉCEMBRE 1907