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MOINEAUX SANS NID N° 18

16 Mai 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

18 DEUX BONS AMIS

 

Robert Montpellier, le jeune peintre qui avait pris la défense de Valérie Labeille et de Mireille quand l’Araignée et son compagnon les avaient attaquées se trouvait dans son atelier, en plein travail.

Apparemment, il était en contemplation devant le paysage de neige qu’il avait peint la veille. Mais, en réalité, son esprit était à l’endroit même qu’il avait reproduit sur sa toile et, plus exactement encore auprès de la belle jeune femme qu’il y avait connue.

Il avait les yeux aussi brillants que s’il s’était trouvé devant elle… De temps en temps, il reprenait conscience et, passant la main sur son front, il disait :

— Assez rêvé ! Que t’importe cette femme ?

Mais c’était en vain qu’il se morigénait ainsi ; l’image de Valérie Labeille était toujours là, belle comme le jour, malgré l’immense douleur qu’il avait pu lire sur son visage.

Le jeune homme n’avait aimé qu’une seule fois et bien peu de temps ; c’était un amour d’enfant dont il n’avait pas eu à souffrir.

Il comprenait maintenant que cela n’avait pas été un amour véritable. Ce sentiment inspiré par cette inconnue et qui pénétrait peu à peu dans son cœur était tout différent ; il ne pensait plus que par cette femme, que pour cette femme ; elle était l’être auquel il aspirait le plus ; son cœur qui battait à tout rompre, lui montrait bien la puissance du sentiment qu’il éprouvait envers elle. Que la vie devait être merveilleuse auprès d’elle !...

C’était donc là le véritable amour, la raison d’être de tout un chacun ? Mais qu’il est douloureux de penser à un tel amour, quand on le sait gâché au départ par des circonstances indépendantes de sa propre volonté !

Le jeune peintre ne cessait de penser à l’individu qu’il avait vu entrer dans la maison de mademoiselle Labeille. Quelles relations pouvaient bien exister entre l’homme et la jeune femme qui l’avait si profondément bouleversé ? Devait-il en déduire qu’elle était une femme indigne, une de celle qui se donnent à un homme par intérêt ?

Pour ne plus penser à tout cela, il prit le journal qui se trouvait à portée de sa main. Il commença à lire distraitement mais, tout à coup^, ses yeux se posèrent sur un titre qui barrait toute la page :

 

<  LA MYSTERIEUSE AFFAIRE DE LA RUE LAKANAL >

< La police a effectué une perquisition dans une villa dont la propriétaire est complice. L’auteur présumé de l’attentat est en fuite >

 

 

La suite de l’article expliquait ce qui s’était passé la nuit précédente dans la maison de Valérie. Robert jeta le journal et murmura :

— Ainsi tout est fini ! Adieu, mon beau rêve ! Elle n’est pas la femme que j’avais imaginée… Je ne penserai plus jamais à elle !

Il s’habilla rapidement, sortit de chez lui et s’élança dans la rue. Il lui fallait oublier, penser à autre chose, mais il ne pouvait chasser ce souvenir de son esprit.

Tout à coup, il se souvint qu’il avait reçu un mot d’un ami qui lui demandait de lui rendre visite. Il prit un taxi et dix minutes plus tard il pénétrait dans une villa. Dans le salon, un homme d’une cinquantaine d’années était assis.

— Grâce à Dieu, tu as trouvé un peu de temps pour un pauvre malade, dit-il au peintre en lui tendant la main.

— Excusez-moi de ne pas être venu plus tôt, mais ces jours-ci j’ai eu un travail monstre. Comment va votre santé ?

— De plus en plus mal, soupira l’autre en secouant la tête. Je ne sais pas ce que j’ai et les médecins le savent encore moins que moi… Tu as reçu mon mot ?

— Oui, aujourd’hui même, répondit le peintre en souriant. Et je suis venu immédiatement. Puis-je vous rendre service d’une façon ou d’une autre ?

— Je vois que tu es toujours un ami sincère, Robert, murmura monsieur Delorme, radieux.

— Cela fait un bout de temps que nous sommes vus, constata le peintre, tout en prenant place dans un fauteuil voisin de celui de son ami.

— C’est vrai… Mais ça n’a pas d’importance quand on sait que l’on peut compter sur un ami à l’âme et généreuse comme toi.

— On n’a que les amis que l’on mérite, conclut Robert Montpellier.

L’autre secoua la tête et une expression de grande amertume apparut sur son visage.

— Cela, c’est une autre question, murmura-t-il. Je ne suis pas aussi parfait que tu veux bien le penser.

Le peintre fit un geste vague, comme s’il avait voulu effacer l’idée suggérée par cette phrase malheureuse.

— Oui, vous m’avez déjà dit une fois en Amérique que votre jeunesse n’avait pas été tellement exemplaire. Mais cela m’importe peu ! Depuis que je vous connais, vous avez toujours agi en parfait gentilhomme. En un mot, si je puis vous rendre service, Delorme, dites-le !

— Eh bien ! oui, cher Montpellier, j’ai besoin de toi.

— Je vous écoute, alors ! s’écria Robert en lui adressant un sourire plein de sympathie.

— Je t’avertis qu’il s’agit d’une affaire délicate et peut-être même plus ennuyeuse que délicate.

— Aucune importance ! s’empressa de déclarer le jeune peintre. Nous sommes amis et c’est tout.

Le malade prit une sonnette qu’il agita, ce qui eut pour effet de faire apparaître le domestique sur le seuil de la porte.

— Vous désirez, Monsieur ? demanda le valet de chambre.

— Je n’y suis pour personne ! lui recommanda le maître de la maison. Pas même pour ma famille. Condamnez la porte et veillez à ce que je ne sois pas dérangé.

Le domestique fit un silencieux signe d’assentiment et se retira. Alors, monsieur Delorme dit à son visiteur :

— Approche-toi de moi ; ce que j’ai à te dire est très confidentiel et je veux que personne ne l’entende.

Il secoua la tête et un sourire amer apparut sur ses lèvres émaciées.

— Quand un riche vieillard va mourir, beaucoup de gens s’intéressent à ce qu’il dit !

Robert Montpellier avança son fauteuil plus près encore de celui de son ami, puis il le regarda avec attention. Le malade se concentra quelques instants ; puis, d’une voix basse mais distincte, il proféra ces mots :

— Je t’ai déjà dit que je ne savais pas de quel mal je suis atteint mais ce que je sais, c’est que je vais mourir.

Le peintre essaya de l’interrompre en protestant :

— Allons ; en voilà une idée !...

Mais le vieil homme haussa les épaules et sourit mélancoliquement.

— Parlons, sérieusement, Robert, reprit-il. Il est inutile de me raconter des histoires. D’autre part, je t’avoue que je suis habitué à l’idée de la mort. J’ai beaucoup vécu, j’ai tout vu, tout goûté, la vie ne peut plus rien m’apporter…

Il fit une pause. Son front se plissa. Pour la seconde fois, le malade dut faire un effort pour continuer :

— Mais je ne veux pas mourir avant de t’avoir parlé de quelque chose qui me tient à cœur. (Il sourit et continua) : Je t’ai appelé, toi, parce que, quand il s’agit d’héritage, je ne me fie pas à la famille ! Prends ça et garde-le, continua-t-il en lui tendant une enveloppe ; c’est une copie de mon testament. Il est inutile que tu le lises, je vais te communiquer son contenu à haute voix.

— Mes trois héritiers, sont mes neveux ; j’ai réservé quelque chose pour toi que tu me feras le plaisir d’accepter. C’est un souvenir. Si tu avais été pauvre, je t’aurais laissé une partie de ma fortune, mais tu es presque aussi riche que moi et je veux simplement te donner une marque concrète de mon amitié.

Robert se sentit envahi par une forte émotion. Il essaya de dire quelque chose mais les paroles ne purent franchir ses lèvres. Il prit la main du malade et ce simple geste en disait plus long que bien des paroles. Delorme se tourna vers lui et sourit.

— Pourtant ne crois pas que ce legs soit le paiement du service que j’attends de toi. De toutes façons, je ne t’aurais pas oublié dans mon testament.

Monsieur Delorme fit un nouvel effort pour rassembler ses idées. Robert, lui restait silencieux et attentif.

Les deux hommes s’étaient connus aux Etats-Unis et, malgré la différence d’âge, s’étaient si bien pris d’amitié qu’ils étaient devenus inséparables.

Julien Delorme, émigrant français depuis dix ans, commençait à faire fortune grâce à des spéculations boursières. Il consacrait la plupart de ses loisirs aux voyages. Grand admirateur de la peinture de Robert, il le suivit dans la plupart des pays où il voyagea afin de se perfectionner et de mieux connaître le monde.

Depuis peu, les deux amis s’étaient installés à Paris, et, cette fois, définitivement. Robert Montpellier essayait de se faire connaître dans sa propre patrie, pendant que Julien Delorme tentait, lui, de renouer avec la famille qui lui restait.

Celle-ci était composée de deux neveux et d’une nièce : Anselme marquis d’Evreux, Jacques et Alice, tous enfants d’une de ses sœurs.

— Te rappelles-tu Florence Guillemain ? demanda soudain le malade.

— Bien sûr ! C’est cette artiste que vous m’avez présentée à Nice.

— Eh bien ! Il s’agit de l’unique femme que j’aie jamais aimée dans ma vie.

Le peintre approuva de la tête et répéta :

— Oui, je m’en souviens. Il n’y a pas tellement de temps ; je ne l’ai pas oubliée.

Julien soupira douloureusement.

— Ce que je ne t’ai pas dit, ce sont les relations dramatiques que nous avons eues ensemble.

Bouleversé par l’émotion, il pencha la tête un instant, pendant qu’un sanglot lui échappait. Il se reprit et continua.

— Florence était une femme étrange par moments adorable, par moments insupportable. Au fond, c’était une chic fille, mais personne, ne s’en, rendait compte. Elle avait une âme assoiffée d’invention ; elle voulait toujours demander plus à la vie. Elle avait épousé son mari toute jeune ; c’était un excellent homme… Je l’ai connue ici, à Paris, il y a onze ans. Je l’ai aimée et elle m’a aimé elle aussi. Oui Robert, elle m’a aimé mais à sa manière.

— Cela veut dire contre elle-même, se révoltant toujours contre une passion qui la tenait enchaînée. Notre amour fut une lutte continuelle. Je crois qu’elle m’a aimé en même temps qu’elle me haïssait. Le jour où je dus rompre, elle me supplia de ne pas l’abandonner parce que disait-elle, elle ne pourrait vivre sans mon amour.

— Je dois te dire ainsi qu’à cette époque, je n’étais qu’un vagabond, qu’un individu peu recommandable, incapable de faire quoi que ce soit de bon. J’ai contraint son mari à l’abandonner plutôt qu’à la tuer : Ce qu’il a bien failli faire d’ailleurs. Il lui a envoyé deux balles qui la manquèrent de peu…

— Le pauvre homme à fui je ne sais où… Notre aventure dura encore deux ans ; ensuite quand nous ne pûmes plus nous supporter nous nous séparâmes. Ce fut aussi pour autre chose ; Florence allait être mère.

— Raison de plus pour vous unir davantage ! interrompt Robert.

Le malade fit un léger signe affirmatif mais reprit en soupirant :

— Oui, c’est ce que j’aurais du faire mais j’ai eu peur et j’ai quitté cette femme que j’avais décidé d’oublier. Je n’ai plus entendu parler d’elle jusqu’au jour où je l’ai rencontrée à Nice. Cette rencontre a opéré en moi un changement radical. J’arrive au point important de mon récit ; écoute-moi bien, et tu verras que je ne suis pas aussi mauvais que je le parais.

 

                                                                                                   (A SUIVRE LE 19 MAI)

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