VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
La justice a ses mystères que ma raison commun des hommes cherche vainement à pénétrer. Pourriez-vous dire par exemple pourquoi le témoignage de certains agents de l'autorité fait foi devant les tribunaux, contre n'importe quel ensemble de témoignages émanant de simples citoyens ?
L'agent de l'autorité a « prêté serment » mais le citoyen qui dépose à,la barre prête aussi serment de dire « la vérité, rien que la vérité, toute la vérité » Tous deux sont donc dans la même situation. Pourquoi l'un est-il cru de préférence à l'autre, à moins qu'on n'engage contre sa déposition pour larguer, une procédure très dangereuse et compliquée ?
Nous nous posions cette question récemment à une audience correctionnelle, en voyant condamner pour de nombreuses escroqueries un gardien de la paix, retraité, qui touchait 690 francs de pension insaisissable, et qui s'était établi voleur tout de suite après avoir quitté la Préfecture. Cet homme avait pendant vingt cinq ans fait condamné une infinité de gens par son témoignage irrécusable. Le dénouement montrait pourtant les tares de sa moralité.
La société a longtemps vécu sur cette convention que tel ou tel habit procurait l'infaillibilité, l'omniscience ou la vertu parfaite. Mais nous avons trop souvent la preuve du contraire.
Les petits enfants gourmands — les grands aussi — croient qu'on mange des mets délicieux à la table des empereurs. Un prince russe qui publie des anecdotes curieuses sur la vie intime du tsar, détruit cette légende. Le tsar dépense beaucoup d'argent pour sa table ; ses chefs de cuisine se retirent promptement millionnaires ; mais le régal est médiocre, sinon dangereux dans les palais impériaux. Chaque assiette devant un convive est comptée dix roubles (27 francs) par le maître d'hôtel ; chaque bouteille est censée provenir des plus gans crus et cotée en conséquence ; il vaut mieux 'n'y pas goûter quand on a souci de son estomac.
Pour bien diner, il ne faut pas être tsar, il faut être simple citoyen et manger en France de la cuisine française, arrosée de vrais vins français. Chauvinisme à part, notre supériorité gastronomique est admise dans le monde entier. Mais les grands de la terre ont trop d'inquiétude et de préoccupations pour jouir de quoi que se soit. La tranquillité un exercice modéré, l'équilibre moral sont nécessaires aux saines digestions ; un autocrate ou les connait point. Réjouissez-vous donc de votre obscurité et vous appréciez la bonne chère.
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JANVIER 1908