UN CRI
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U N C R I
Nouvelle par Gustave GUESVILLER
Cinq heures du matin, le petit réveil déchargea sa mitraille de sonorités trémolantes ; il le fit avec un tel entrain qu'il atteignit en sautelant le bord extrême de la table et tomba sur le parquet où son grelot persévéra.
M. Thorrel écarquilla les yeux dans le demi-jour qui filtrait à travers les persiennes.
Tout d'abord il fut déconcerté sous l'empire de cette surprise anxieuse qui suit les lourds sommeils dans un endroit inconnu. Il considérait l'ameublement sommaire de la pièce, l'humble lit de noyer étroit et dur en tombant un édredon recouvert d'andrinople, les rideaux de cretonne fanée, les chaises en paille la table de bois blanc.
Mais quelqu'un cogna contre la cloison et une jolie voix féminine s'éleva :
— Jacques, Jacques... Il es l'heure !
M. Thorrel sourit en reconnaissant la voix de sa femme.
— Voilà, dit-il, je m'apprête.
Et il se ressaisit aussitôt.
Il se rappela que quelques jours auparavant, causant avec robert Charvet, au hasard d'un de ces entretiens fraternels et rajeunissants qui, entre deux amis d'enfance, raniment les plus lointains, les plus frêles souvenirs, il avait évoqué les escapades juvéniles les longues flâneries au fil de l'heure, au fil de l'eau sous les saulaies frissonnantes. Et simultanément, ils avaient succombé à la tentative de réaliser un de ses retours en arrière dont l'âge mûr est parfois si friand. Par une chance rare les exigences de la vie ne s'étaient pas opposés à ce projet et ce beau jour de fin août se levait sur son accomplissement.
En dépit de sa quarantaine grisonnante M. Thorrel sauta du lit avec la prestesse joyeuse d'un écolier en vacances. Il s'habillait vivement comme pour hâter la venue des plaisirs simples qu'il se promettait. Dans la pièce voisine les talons de sa femme trottinaient allégrement ; il devina qu'elle se pressait elle aussi, et il s'en diligenta davantage.
Il enfilait son veston quand Mme Thorrel s'encadra dans la porte.
— Allons, lambin !
— Déjà prête Marguerite ?
Il s'avançait vers elle avec tendresse, les bras couverts, heureux de la retrouver après la séparation nocturne qu'avait exigée le manque de confort de l'auberge. Mais comme il faisait mine de prolonger les caresses, elle s'écarta doucement, rieuse sous la voilette parfumée.
— Vite, descendons, Robert nous attend dans la cour.
Robert attendait en effet. Ils le surprirent au hangar, surveillant avec sollicitude la besogne mystérieuse d'un jeune gars, lequel accroupi, pétrissait de la terre glaise mêlée de blé cuit et de son.
— Qu'est-ce que cette bouillie ? Demanda Mme Thorrel avec une moue dégoûtée.
— De la réclame, madame marguerite, répondit Robert Charvet. Nous faisons de la publicité pour attirer le poisson.
Il expliqua l'utilité des annonces.
— Au bon vieux temps, Robert observa M. Thorrel nous n'avions pas besoin de tels moyens de persuasion. Un bout de fil, une épingle recourbée, une branche de saule, il n'en fallait pas davantage.
— Autre temps, autre mœurs, riposta Robert Charvet. Le poisson lui-même a perdu son beau désintéressement.
L'aubergiste — une futaille ambulante sommée d'une grosse tête apoplectique — vint annoncer le déjeuner.
Ils firent fête au chocolat brûlant, puis s'équipèrent. M. Thorrel se harnacha, en bandoulière croisée d'un sac d'ustensiles de pêche et d'un carnier très gonflé d'où saillaient des goulots de bouteille. De la main gauche il s'empara d'un seau à poissons tandis que, de la droite, il se coiffait d'un chapeau de paille aux ailes démesurées.
Alors, et comme il se dirigeait vers la porte, il s'aperçut dans une glace et il se mit à sourire.
Qui aura reconnu sous l'uniforme risible de ces maniaques inoffensifs, à demi végétaux, a demi animaux, que l'on découvre le long des rives, immobile dans l'immobilité des roseaux et des troncs, qui aurait reconnu Jacques Thorrel, le célèbre chimiste, glorieux disciple de Pasteur, officier de la Légion d'Honneur et membre de l'institut ?
Mais le sourire de M. Thorrel n'avait rien de moqueur. Il ne raillait pas le besoin de distraction puérile qui le costumait et burlesquement. Son sourire était plein d'indulgence ; il exprimait l'affection bienveillante d'un homme grave qui approuve les ébats d'un enfant. Et il approuvait en effet l'enfant que les plus studieux d'entre les hommes conservent si longtemps dans un coin de leur être.
La nature exquisément se prêtait à cette résurrection. Imprécise encore sous l'enveloppement rose des brumes, elle préludait à la gloire du réveil.
C'était déjà le jour et, pourtant un reste de torpeur flottait sur les cimes des arbres ainsi qu'à la pointe des herbes. Toutes fraîches, toutes neuves, vernies d'aiguail, les verdures témoignaient du repos bienfaisant de la nuit. Rares espacés, ne formant pas encore par leur mélange le bourdonnement laborieux de la vie en action, les bruits évoquaient le grand silence nocturne. Cris d'oiseaux, abois, frémissements de feuillage gardaient une importance anormale, résonnaient, s'imposaient comme de grincements de chaises, des toux isolées dans le recueillement d'une église.
Ils suivaient à la file indienne un sentier battu parmi les hautes herbes d'une prairie.
En tête, le pas vif, les jupes retroussées , Mme Thorrel affrontait bravement l'humidité. D'ailleurs elle avait prévu cet inconvénient ; ses fines jambes nerveuses se moulaient dans des guêtres en jersey.
Robert, portant les seaux d'amorces, essayait d'arracher à l'aubergiste des renseignements spéciaux. Mais essoufflé par cette marche rapide peu compatible avec son embonpoint, chargé de deux longues gaules de frêne qu'il maintenait difficilement en équilibre, l'homme se dérobait, déclarait ne rien savoir. Il répondait en Normand : « Y en a qu'en prânne... Y en a qu'en prânne point » D'abord lui, il ne pêchait jamais. Par le temps. Puis, il n'aimait pas à se trouver sur l'eau. « On a si tôt fait de se noyer » Et il se compara à un chien de plomb.
— Nous y voilà, annonça la jeune femme en se retournant.
L'aubergiste dominé par son appréhension cria :
— Prenez garde, madame, le bord est en terre glaise... C'est glissant !
Il y avait là, imprévu, un bras de Seine qui coulait entre les saules et des peupliers. Mme Thorrel s'exclamait admirative :
— Venez vite, c'est délicieux !
— Délicieux, en effet, ce coin de rivière intime, mystérieux, si peu en rapport avec le canal commerçant, affairé, encombré de vapeurs, de péniches, que le nom de Seine éveille forcément à l'esprit des Parisiens. On eût dit d'une bonne petite rivière de campagne, non navigable et apte tout au plus à faire tourner des roues de moulin.
Des ablettes, ça et là, éclairs d'argent, sautaient hors de l'eau, à la chasse des moustiques. Un martin-pêcheur — joyau vivant — s'envola. Sur un tronc coupé à fleur d'eau, un rat s'efforçait patiemment à attirer une brème morte trois fois grosse comme lui. Et s'était toute l'activité qu'il y avait là.
Mme Thorrel toujours devant aperçut une norvégienne à l'attache au bras d'un escalier rustique taillé à même la terre glaise. C'était la barque de l'hôtelier.
La jeune femme se disposait à descendre, mais pressant le pas, M. Thorrel s'y opposa ; il voulut passer le premier .
Trempé de rosée le terrain glaiseux était en effet très glissant. M. Thorrel déposa ses engins sur la levée de la barque, puis remontant, il vint tendre la main à sa femme. A un moment elle glissa sur ses hauts tallons et, chancelante elle s'amusa de sa peur. Son rire jeune aux vibrations mélodiques, digne de ce frais visage matinal attendrit M. Thorrel.
Si cette exquise femme avait un défaut c'était celui de se montrer couramment un peu trop sérieuse, de considérer l'existence avec des yeux trop attentifs, réfléchis, absorbés. Sa beauté de brune au teint mat, exempte à la fois de la molle passivité orientale et de ses dehors « piquants » qui le plus souvent frôlent la vulgarité, s'imposant presque sévère. Sous les frisons coquets des cheveux, le regard lumineux et noir pensait constamment. Ses gestes élégants et discrets, répugnaient aux exubérances comme sa bouche, volontiers prête à la caresse du sourire, répugnait encore une grande épanouissement joyeux.
— Je te sens heureuse, ma chérie, murmura M. Thorrel, est-vrai ?
— Très heureuse, répondit-elle, il fait bon vivre.
Soutenue par son mari, elle mit le pied sur la levée et s'engagea sur le plancher oscillant.
— Marche bien au milieu !
Elle s'y appliquait, mais sans réussir à modérer les balancements hostiles du bateau. A chaque enjambée de banquette, elle manquait de tomber, se courbait pour s'appuyer au bordage, et son joli rire fusait de nouveau, tandis que, tournant la tête vers la rive, elle jetait aux trois hommes un regard confus, honteuse de sa maladresse et gênée aussi par l'indiscrétion des banquettes qui soulevaient ses jupes.
Enfin elle s'assit à l'arrière et M. Thorrel pénétra à son tour. Il aida Robert à arrimer les engins et les amorces. Immobile au sommet de l'escalier, l'aubergiste considérait ces apprêts avec une sollicitude inquiète, très comique.
— Maintenant, lui dit Robert, passez-moi les « fiches »
L'homme sans changer de place, fit couler les gaules le long de l'escalier.
— Elles sont trop loin, fit observer Robert, qui venait d'embarquer. Si vous descendiez deux ou trois marches.
— C'est que... diable.... c'est glissant !
Toutefois il aventura un pied. Puis se méfiant :
— Ces messieurs savent nager, tout probable !
— Ma foi, non, répondit franchement Robert.
L'homme retira vivement son pied.
— Allons, n'ayez pas peur, dit alors M. Thorrel, moi je nage comme un poisson.
Enfin les « fiches » furent embarquées et l'on pu démarrer. La jeune femme voulut expressément qu'on lui confit une rame ; elle s'assit donc auprès de Robert, qui tirait sur l'autre aviron. M. Thorrel tenait les ficelles du gouvernail.
Poussée par le courant, la norvégienne glissait mollement entre les rives ombreuses où les saules baignaient leurs troncs bizarres. Quelques-uns morts, encombrés de végétation parasites, émergeaient en corbeilles fleuries que la nature avait composées avec un art exquis des nuances et des lignes. Là bruissait tout un peuple de bestiole qui s'envolaient en fin brouillard, à l'approche de la barque. Deux libellules amoureuses se posèrent sur l'aviron et Mme Thorrel ; malgré le mouvement de va-et-vient, elles y demeurèrent jusqu'à l'achèvement et leur étreinte. Un vent léger chanta dans les hauts feuillages qui, d'un bord à l'autre, se rejoignaient formant voûte. Ce vent entrainait de frêles flocons blancs dont certains s'abattaient sur l'eau verte où ils surnageaient semence éparse, vivante et fécondante poussière qui proclamait les amours végétales.
Ah ! Certes, oui, il faisait bon vivre !
M. Thorrel considérait sa femme, qui ramait vaillamment. Elle s'appliquait à la cadence et un pli sérieux ridait son front sous les frisons que la bise faisait voleter. Ses joues pâles s'étaient coloriés d'une teinte rosée qui rajeunissait encore son visage resté si jeune.
Au rythme de l'aviron, elle se penchait, se renversait et c'était un régal de suivre les ondulations harmonieuses de son corps souple et vigoureux, les lignes opulentes de ses hanches, la rondeur de ses genoux, saillant sous l'étoffe, les courbes mouvantes de sa poitrine moulée par la jaquette. Bientôt elle se plaignit d'avoir trop chaud. Elle retira sa jaquette apparut en corsage de foulard mauve, et sa grâce mieux révélée, accrut encore sa séduction élégante.
Ils ne parlaient pas, tous les trois perdus dans leurs pensées.
M. Thorrel ravi assistait au mystérieux travail de reconstitution qui s'accomplissait en lui-même. Réveillées par mille imperceptibles sensations : bruits d'ailes, bourdonnements, odeurs errantes, gouttelettes pleurant des avirons en pluie de perles, les impressions d'antan secouaient leur long sommeil surgissaient innombrables, de la cendre accumulée des jours. Tout ce qu'au courant de la vie le monde extérieur avait une fois inscrit sur son âme, se reproduisait fidèlement, mais affaibli par la distance, confus et trouble. Sollicités de tous côtés, débordée par cet afflux d'appels imprécis, inexprimables tant ils étaient fugaces et ténus — l'attention demeurait impuissante. M. Thorrel à vrai dire, ne pensait pas, il subissait, il éprouvait passivement tout au charme vainqueur de cette musique intime seulement d'émotions « d'effets » renouvelés dont les causes avaient disparus.
La présence de Mme Thorrel ajoutait encore à son discret contentement. Car par la pensée, il associait la chère femme à ces douces émotions de choses passées. Il lui livrait, ainsi son âme d'enfance, ces aspirations juvéniles, toute cette période de son existence où elle avait été étrangère. Amoureusement il l'attirait vers cet autrefois et l'y sacrait déjà sienne, heureux de se donner tout entier à cette créature de tendresse et de loyauté qui était pour lui le sourire même de la vie.
Si M. Thorrel en effet, conservait une âme accessible aux joies illusoires du succès, si son intelligence vase et renseignée accueillait hospitalièrement les vaines satisfaction de la vie, s'il ignorait ce goût de néant, ce goût fade de cendre, qui chez les hommes de sa clairvoyance philosophique, gâte la saveur de toutes les friandises terrestres,c'est que Mme Thorrel était placée là, en intermédiaire bienfaisant, et que tout ce qui venait d'elle ou par elle s'imprégnait d'un irrésistible charme.
Commet M. Thorrel aurait-il pu mépriser la gloire et la fortune ? Sa femme en état à ses yeux la vivante représentation. Après les labeurs ingrats, acharnés, douloureux elle avait été la récompense suprême, la couronne du triomphe. Elle personnifiait le bonheur de vivre, le bonheur palpable et certain que non seulement la main, mais encore le baiser, peut atteindre et, parée de toutes les séductions du succès, elle ornait le succès de toutes les séductions de sa beauté.
Et c'était pourquoi M. Thorrel au leu de considérer l'existence avec le désenchantement résigné de l'expérience, lui témoignait une reconnaissance attendrie.
La norvégienne glissa sous un pont de bois. Le bras de la Seine s'élargit tout à coup, mordant sur une prairie où il creusait un golfe de miniature.
— Si nous nous installons là ? Proposa la jeune femme.
M. Thorrel vira. La barque longea la rive, opposant la proue au courant. Les deux hommes enfoncèrent les « fiches » dans le lit vaseux et amarrèrent.
— Nous allons lancer les boulettes, n'est-ce pas ? S'enquit M. Thorrel.
Mais Robert s'y opposa véhémentement. Il fallait au préalable sonder soigneusement, s'assurer de l'état du fond. Il n'y avait peut-être pas assez d'eau, où la rivière celait-elle des troncs submergés, des branchages des herbes qui eussent nuit au « coup ».
M. Thorrel s'inclina devant la compétence de son ami.
Robert accrocha un plomb de sonde à son hameçon, « prit » le fond qu'il déclara suffisant et M. Thorrel lança les pelotes de terre glaise. Prêt le premier, Robert fouetta l'eau de a ligne avec un geste savant, et satisfait :
— Tout de même, dit-il, on est infiniment mieux ici que sur le boulevard des Italiens.
— Certes ! Riposta M. Thorrel. Tu as eu l une fière idée, mon bon Robert !
— Nous l'avons eu ensemble, mon vieux Jacques.
Ils se regardèrent un instant et détournèrent la tête, obéissant tous deux à cette instinctive pudeur masculine qui s'opposa aux attendrissements. Car la vie est un perpétuel mensonge ; on dissimule ses vrais sentiments avec autant de soin que l'on affiche les faux. M. Thorrel à ce moment, aurait voulu embrasser son ami, lui communiquer dans une étreinte une part de la simple et grande joie dont il était inondé.
Et il conclut seulement :
— Dis donc, nous allons fumer une bonne pipe.
Mais, est-il possible d'exprimer l'inexprimable. Existe-t-il des mots dignes de traduire le bonheur ? Autant les langues humaines sont riches en termes douloureux et misérables, autant elles sont pauvres dans l'interprétation de ce sentiment si rare et, toujours si fugitif. L'éloquence communicative d'un cri de souffrance n'a pas son contraste parmi les cris de joie, et c'est peut-être dans le bonheur que l'on est le lus seul.
Or, M. Thorrel possédait le bonheur dans toute sa plénitude. L'amitié, l'amour, ces deux pôles de l'idéal humain, il les touchait, il les avait à lui, cependant qu'il « fumait une bonne pipe »
la voix de Robert s'éleva de nouveau, mécontente cette fois.
— Ce n'est pas possible ! Nous ne ferons rien ici.
— Qu'est-ce qu'il y a mon ami ?
— Il y a, tu vois bien, il y a un remous qui ramène les flotteurs sur le bateau. Nous ne ferons rien. Très mauvaise place.
La jeune femme protesta ; l'endroit était si séduisant ! Robert en convint d'assez piteuse grâce, avec des réserves. Certes au point de vue pittoresque, le site méritait tous les suffrages, mais au point de vue de la pêche.
— Ça ne vaut pas un clou !
— Allons donc, riposta Mme Thorrel, vous calomniez ! Voyez plutôt ça mord.
Elle ferra, un peu nerveuse.
La ligne résista.
— Ce poisson doit être énorme, dit-elle.
— C'est un tronc, je parie, fit Robert goguenard.
Ce n'était pas un tronc tout à fat, mais une grosse branche pourrie qui, amenée à fleur d'eau, rompit la ligne de la pêcheuse.
Robert triompha bruyamment.
— Quand je vous disais que nous ne ferions rien ici. Allons ailleurs.
— Allons, allons, appuya M. Thorrel.
Il sentait son ami contrarié de l'insuccès probable désireux d'une riche capture et présentement dominé par ce désir exclusif.
Et tout son bon Robert, tout son vieil ami lui apparaissait là avec les heureuses qualités de précisions pratique, d'application sérieuse et positive qui dans la lutte de l'existence avaient été pour lui les armes solides et sures d'attaque et de défense.
Ce bon Robert ! Le « fais ce que tu fais » du moraliste s'était toujours imposé à ce cerveau mathématique comme la devise sacrée, la conviction supérieure qui est à l'intelligence ce que le sang est au corps. Même dans les plaisirs, même dans les rares heures d'oisiveté, il apportait cette application imperturbable ; il fallait alors, parce qu'il s'amusait, qu'il s'amusait jusqu'aux pires excès ou que sa paresse fut exempte de tout autre souci que celui de ne rien faire et de faire très bien ce rien-là.
Or, puisqu'il pêchait, il entendait pêcher et capturer le plus grand nombre de poissons possible car — non par lucre et avidité, mais par esprit d'ordre et de justice — il exigeait le salaire de toute peine. Équitable, il ne demandait rien qu'il ne pût légitimement obtenir ; mais sage, il ne tentait rien qui ne li conférât le droit de prétendre à un bénéfice.
Comme, malheureusement, il n'est pas plus de lumière sans ombre que de qualités sans défauts, M. Thorrel avait souvent entendu reprocher à Robert des tendances égoïstes et intéressées. M. Thorrel était trop respectueux de la vérité pour nier ces évidences mais, dans ses rapports avec son ami, il ne les avait jamais aperçues et il n'en admirait que davantage la vertu de l'amitié qui sait aussi modifier non seulement les penchants du caractère, mais aussi ceux, plus impérieux de l'habitude et de l'instinct.
De nouveau la norvégienne glissa le long du courant, Robert avait tenu cette fois à ramer seul et, pour rattraper le temps perdu, il tirait vigoureusement.
La rivière qu'assombrissait la voûte épaisse des feuillages, s'éclaira soudain.
Le bras débouchait là dans la grande Seine et la baie lumineuse révéla un paysage de rêve. Par l'effet du contraste, le fleuve amplifiait aux regards, semblait prendre les dimensions d'un lac. Des buées trainaient ça et là comme des robes de fées. Atténués par ces brunes errantes, les lointains s'éloignaient davantage, se fondaient en lavis tendres, légers, immatériels. Seul un carreau, tout là-bas, frappé d'un rayon détonnait brutalement dans la douceur des choses il brillait comme une pointe d'acier, brûlait le regard.
Robert qui, depuis un instant, les rames levées dit tout à coup :
— Tenez, nous allons nous placer juste à la sortie du bras. Il doit y avoir du fond et du courant et de plus nos amorces attireront le poisson du chenal.
Il y avait du courant, en effet, et les deux hommes durent s'y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à enfoncer les pieux. Les opérations de sondage, de la « prise » du fond recommencèrent. Robert, en outre, eut soin d'expérimenter le courant.
— Parfois ! Déclara-t-il joyeusement.
Ils jetèrent les pelotes et se mirent à pêcher.
Rêveuse, Mme Thorrel oubliait de lever les lignes. Comme à la place qu'elle occupait à l'arrière de la barque, elle ne pouvait gêner personne, elle demeurait immobile et absente, ses beaux yeux pensifs et sérieux fixés, sans la voir, sur la pointe rouge du flotteur.
— En voilà un, cria Robert et un gardon encore ! Ces messieurs viennent d'arriver !
— Tiens, moi aussi ! Fit en écho M. Thorrel.
Rappelée à la réalité, la jeune femme instinctivement tira sa ligne et elle ramena une ablette capturée à fleur d'eau.
— De mieux en mieux, dit Robert. Nous ne perdons pas notre temps ici.
Cette perspective lui rendait toute sa gaieté.
— Mais... mais... Qu'est-ce donc ? Reprit-il avec inquiétude. Nous voici au milieu de la rivière.
Il se retourna.
— Eh, parbleu ! C'est la « fiche »d('arrière qui ne tient plus.
Il restait irrésolu, partagé entre le besoin de raffermir la perche et le désir de suivre son coup de ligne.
Pénétrant cette indécision, le jeune homme, aimablement se leva.
Combien de temps cela dura-t-il ?
Inexperte à manier ces objets, Mme Thorrel s'appliquait à renfoncer la perche. C'était du bois vieux et sec. Susceptible d'une robuste résistance quand un effort bien renseigné s'appuyait sur ses fibres, de haut en bas, il était inapte à se ployer.
Or, les bras tendus, le buse hors du bateau, Mme Thorrel dans son ignorance de la manoeuvre courbait la perche dangereusement. La perche se brisa et la malheureuse femme sans appui fut précipitée dans le fleuve.
Au bruit du corps plongeant les deux hommes se retournèrent. Robert compris le premier et un cri lui jaillit de la poitrine, comme une explosion.
— Rita ! Que fais-tu ?
Ce cri !... Ce cri !... Oh ! Les reprendre à l'espace, ces paroles révélatrices arrachée par l'épouvante. L'efface de toute vision humaine cet éclair de vérité ?
Éperdu, Robert voulu s'élancer, mais lourde, la main de son ami s'abattit sur son épaule et il s'écroula au fond de la barque, à genoux, tête basse.
— Reste là, disait M. Thorrel, vous perdriez tous les deux.
M. Thorrel plongea.
Seulement alors, Robert osa lever la tête. Et cet espoir, cet espoir dément se glissa en lui :
— Il n'a peut-être pas entendu !
Et pourtant cette main sur son épaule, cette main lourde, si lourde...
Il contemplait la lutte. M. Thorrel avait déjà saisi sa femme ; d'un coup de poing asséné sur la nuque de la malheureuse, il avait paralysé chez elle les périlleuses convulsions de l'agonie. Maître d'elle il la ramena inerte.
Robert, haletant, cria les bras tendus :
— Par ici, Jacques, par ici !
Tout en nageant M. Thorrel le regarda. Et déjà si pâle. Robert pâlit encore ; dans l'indicible douleur de ce regard, il considérait tout à coup la vilenie de son crime et l'irréparable désastre qu'il avait consommé.
A puissantes brassées, M. Thorrel gagnait la rive.
Parmi les ruines soudaines que le sort venait d'éparpiller en lui, d'un coup dédaigneux, subsistait ce désir, suprême refuge. Il sauverait sa femme sans le secours de l'ami félon, il ne la remettrait pas à ces mains de trahison et de vol.
il atteignit la rive. De sa main libre, il s'accrocha au tronc d'un saule et il essaya de monter. Il retomba. A chaque tentative, la terre glaise trompait son effort.
Dix fois, vingt fois, il échoua de la sorte dépensant ainsi toute son énergie. Il changea de point d’atterrissage ; vainement. La rive le repoussait.
Il sentait enfin qu'il avait épuisé ses forces et il se résigna au cruel sacrifice. Il se rapprocha du bateau.
— Tiens ! Dit-il hors d'haleine. Pends-là.
Robert saisit la pauvre femme et la hissa.
Puis il tendit de nouveau les bras.
— A toi, Jacques, un petit effort.
Un petit effort ! Il n'en fallait pas davantage, en effet pour que M. Thorrel se sauvât à son tour.
Mais tout effort, si petit soit-il, procédé toujours d'un désir, si humble qu'il soit. Ce mobile nécessaire manquait précisément à M. Thorrel ; et c'est pourquoi il ne fit pas cet effort.
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JANVIER 1908