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MOINEAUX SANS NID N° 44

2 Août 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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44 REPOSE EN PAIX

 

Les funérailles de l’infortuné Julien Delorme devaient avoir lieu le lendemain, à trois heures de l’après-midi. Tous les amis et relations de la famille avaient été prévenus. Le testament du défunt avait été ouvert et, comme il ne donnait pas d’instructions spéciales au sujet des obsèques, elles avaient été prévues avec une particulière solennité.

Dès les premières heures de la matinée, Robert Montpellier se présenta à la maison mortuaire. Mais, à sa grande surprise, le marquis Anselme d’Evreux lui en fit interdire l’entrée par un domestique.

Après un bref instant de perplexité, le jeune peintre répondit :

— Très bien ! Je ne peux pas désobéir aux ordres de votre maître, mais allez lui dire que je me rends directement à la Préfecture.

Deux heures plus tard, un inspecteur principal se présentait avec deux de ses adjoints. Le marquis d’Evreux accourut, surpris et inquiet.

— Que désirez-vous ? demanda-t-il fixant les indésirables visiteurs avec son habituelle arrogance.

— Je dois accomplir un devoir pénible, Monsieur, et d’autant plus que cela se produit dans des moments douloureux pour vous, répondit l’inspecteur.

— Vous ne pouvez pas remettre à plus tard ?

Le policier secoua la tête négativement.

— Ce n’est pas possible, dit-il. Une accusation très grave a été portée contre vous !

Anselme ne put éviter un tressaillement. Il hésita un instant, puis demanda :

— De quoi suis-je donc accusé ?

— D’avoir fait disparaître un testament olographe et ceci, devant témoins.

Le marquis d’Evreux réussit à garder son calme et sourit railleusement.

— Je vous assure que je n’ai fait disparaître aucun testament déclara-t—il.

— Qui sont ces témoins qui osent ... ?

— L’un d’eux est le valet de chambre particulier du défunt, révéla froidement l’inspecteur ; l’autre est l’auteur de la dénonciation.

Le marquis feignit la surprise.

— Le valet de chambre ne m’a pas dit un mot de cette affaire dit-il. Si c’était vrai, il n’aurait pas gardé le silence.

Le policier le regarda un instant, comme pour le scruter jusqu’au fond de l’âme, puis continua :

— Quelqu’un est au courant ; mademoiselle Alice.

— Ma sœur ? s’exclama le marquis, stupéfait et incrédule.

— Oui, expliqua son interlocuteur. Le défunt l’a mise au courant, la nuit même de sa mort. En conséquence, j’estime indispensable de faire une enquête serrée.

— Je ne peux pas vous en empêcher. Je suis disposé à accomplir les dernières volontés de mon oncle quelles qu’elles soient. Qui voulez-vous interroger, pour commencer ?

— Votre sœur.

Anselme agita une sonnette et ordonna au domestique apparu :

— Allez dire à mademoiselle Alice que je la prie de venir ici tout de suite.

Quelques instants plus tard, Alice apparaissait dans le petit salon. Elle eut un petit geste de surprise en apercevant des inconnus, mais Anselme tenta de la rassurer d’un geste vague, pendant que l’inspecteur la fixait avec un sourire débonnaire. Ayant renouvelé des excuses pour sa visite en un tel moment, il entra dans le vif du sujet.

— Est-il exact que votre oncle, monsieur Julien Delorme, vous a dit avoir fait un testament olographe, le jour même de sa mort ?

— Non, Monsieur, répondit aussitôt la jeune fille, avec un air d’immense stupeur.

— Cependant un certain Robert Montpellier assure que ce testament vous a été remis.

Alice cette fois encore, répondit sans hésiter.

— Monsieur Montpellier ment !

L’inspecteur la regarda tout en réfléchissant puis il déclara :

— Dans ce cas, devant une négation aussi catégorique, je n’ai rien d’autre à vous demander. (Il se retourna vers Anselme et ajouta) Voulez-vous faire appeler le valet de chambre de votre oncle, Monsieur ?

Averti le domestique ne tarda pas à paraître. C’était un homme froid, impassible, qui ne se démontait jamais, quoi qu’il puisse arriver. Il resta immobile, calme et sérieux, devant l’inspecteur qui, avant de lui adresser la parole, semblait vouloir le soupeser. Enfin, il lui demanda :

— Est-il vrai que votre maître, le défunt, a établi devant vous et monsieur Robert Montpellier, un testament olographe ?

Le domestique fit « non » de la tête, puis il confirma sans s’émouvoir :

— Non. Qui a pu dire une pareille chose ?

Le policier le scruta intensément et il insista avec gravité :

— Cherchez a bien vous rappeler. Vous êtes prêt à jurer que vous dites la vérité ?

Parmi tous les assistants, il y eut un moment de gêne et d’impatience ; des paroles que cet homme allait prononcer dépendait pour les deux frères et la sœur, la possibilité de jouir, ou non, de l’immense héritage.

Le valet de chambre de feu Julien Delorme réfléchit un instant ; puis, tranquillement presque souriant, il dit d’une voix claire :

— Oui, Monsieur l’inspecteur, je le jure !

Le policier jugea alors inutile de prolonger l’interrogatoire. Il se contenta de faire signer aux deux témoins leur déposition et il sortit, persuadé que Robert Montpellier n’était qu’un malade mental et que sans doute, il serait poursuivi pour outrage à la magistrature.

Il ne restait plus, maintenant, la moindre preuve de l’existence du testament disparu. Ainsi, quand bien même retrouverait-on le fils de Julien Delorme, le pauvre enfant ne pourrait entrer en possession de l’immense héritage dont on venait de le frustrer.

Robert Montpellier connaissait le testament par cœur. Et il savait qu’il y était fait mention d’un legs d’un million à son profit. Si le peintre avait omis cette clause, le magistrat qui l’avait reçu aurait ajouté foi à sa déposition, mais il eut le tort d’être sincère et cette dernière perdit toute valeur. Robert avait bien expliqué tout ce qui s’était passé et avait juré qu’il disait la stricte vérité, lorsqu’il avait été convoqué immédiatement après le retour de l’inspecteur principal.

— Tout cela est inutile, lui répondit le fonctionnaire ; du moment que l’autre témoin nie et que le testament n’a pas été retrouvé, je ne peux absolument pas donner suite à votre plainte.

— Si vous pouvez découvrir la vérité ! Insista Robert. Il faut trouver le moyen de prouver que ma dénonciation est justifiée.

— Nous n’y arriverons pas, croyez-moi ! Vous perdez votre temps et vous me faites perdre le mien. Il est possible que votre déposition soit fondée, mais vous ne pourrez le prouver qu’en présentant le testament. Or, celui-ci doit être en cendres ! (Il ajouta) : Je suis désolé pour vous mais je crois que vous n’avez plus à compter sur ce million.

Le peintre haussa les épaules.

— Cela m’importe peu ! Déclara-t-il fermement. Ce n’est pas à cause de l’argent que j’ai déposé une plainte, mais simplement parce que j’ai le devoir de faire respecter les dernières volontés de mon pauvre ami. Quant à moi, je suis assez fortuné et cette somme ne m’est nullement nécessaire !

— Peut-être, conclut le magistrat. Cependant, personne n’aime à se voir frustrer d’une telle somme ... Personnellement, je vous crois de bonne foi et je ne veux pas sévir. Mais il n’est pas impossible que les héritiers vous poursuivent pour diffamation. A ce moment-là nous verrons ...

Les funérailles de Julien Delorme furent particulièrement solennelles. Comme pour tous les gens riches, des amis et même de lointaines connaissances étaient venus en foule. C’est tellement flatteur d’être pris pour un intime d’un milliardaire même défunt 

Dans la rue les gens s’arrêtaient et regardaient avec curiosité et respect. Les hommes se découvraient, les femmes se signaient. Derrière le fourgon, les gens marchaient à pied, formant une file interminable. Parmi tout ce beau monde, on pouvait remarquer un gamin mal habillé qui suivait, lui aussi, le convoi.

Un homme aussi riche ne peut mourir sans que les gens fassent des commentaires au sujet de son héritage. Tout le monde pariait de la fortune des neveux. Et Pierrot entendait des brides de conversation. Comme il se faufilait d’un groupe à l’autre, il entendit ces paroles :

— Je crois qu’une plainte a été déposée contre les neveux du mort, dit un individu assez corpulent.

— Ah ! Et d’où vient-elle ? demanda un autre, avec curiosité.

— Je n’en sais rien.

— De quoi seraient-ils accusés ?

— D’avoir faire disparaître un testament postérieur à celui qui les désigne comme héritiers.

— Bah ! Ce ne sont là que des bavardages ! Cela ne manque jamais en pareil cas ! ajouta un troisième.

— Oui, bien sûr ! reprit l’homme corpulent. Mais j’ai entendu dire que le véritable héritier serait un fils naturel du défunt.

— Tout cela n’est, sans doute, que des calomnies dues à la jalousie. Il est des gens qui s’ingénient à raconter des mensonges !

— Pourquoi serait-ce un mensonge ? Ce ne serait pas la première fois.

— La vérité coupa un autre, c’est que le pauvre Delorme mourut le jour même où ce nouveau testament a été rédigé.

— Mais un testament doit être fait devant témoins, il me semble !

— Justement ! Celui qui a déposé la plainte est l’un des témoins ! Je le sais de source sûre car, ce matin, je suis allé au Palais de Justice où on ne parler pas d’autre chose. Je crois que cette affaire va faire un joli scandale.

Pierrot ne perdit pas une seule parole de cette conversation. Le terme de « fils naturel » l’intriguait fortement.

« Quelle sorte de fils étais-ce là ? » Se demandait-il. Il ne sut résister à la tentation de s’informer et, s’approchant d’un homme vêtu modestement, il posa la question naïvement.

— Savez-vous ce que veut dire « fils naturel » Monsieur ?

Surpris par cette question insolite, l’homme regarda Pierrot et dit :

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que je ne comprends pas cette expression et que j’ai entendu dire que le mort avait un fils naturel.

L’homme réfléchit un instant et répondit gravement :

— « Un fils naturel » est un enfant né d’une union illégitime. Tu as compris ?

— Oui, bien sûr ! Il est normal que les enfants nés dans ces conditions soient des enfants naturels.

L’interpellé sourit de la logique du gamin qui continua à cheminer en silence. Qui pouvait soupçonner que cet enfant mal vêtu était le fils du grand seigneur porté en terre en si grande pompe ? Et qui aurait pensé que les neveux qui paraissaient si accablés de chagrin étaient des voleurs qui avaient subtilisé une fortune ? Fait encore plus grave, ils avaient empêché un père de retrouver son enfant !

Personne ne s’occupait de Pierrot. Tout le monde le prenait pour un petit protégé de Delorme qui était très pitoyable, très bon. Seul Pierrot savait pourquoi il était là !

A la fin de la cérémonie religieuse, comme de coutume, les gens allèrent présenter leurs condoléances à la famille. Pierrot, pris dans le remous de la foule, se trouva tout à coup devant Anselme.

Celui-ci ne le remarqua pas tout de suite ; Pierrot était bien loin de a pensée à ce moment-là ! Quand enfin, il s’aperçut de la présence du petit, son visage prit une pâleur de cire et ceux qui étaient près de lui le remarquèrent.

— Que lui arrive-t-il ? demanda l’un d’eux.

— Il va se trouver mal ! dit un autre.

— Un médecin, vite ! Le marquis a un malaise !

Tout le monde l’entoura.

— Non, ce n’est rien, Messieurs ... merci ce n’est rien ! répétait Anselme.

Trois ou quatre médecins accourus aussitôt, déclarèrent unanimement qu’il s’agissait là d’un léger malaise provoqué par l’émotion.

— Il est probable que notre ami a le cœur fragile, dit pourtant un praticien fort connu dans la société parisienne. Il vaudrait mieux qu’il retourne chez lui et lui serait pénible d’aller jusqu’au cimetière.

— Mais je ... Tenta de protester Anselme.

— Non, non ! Répliqua le médecin avec autorité. Je vous interdis d’aller plus loin ! Retournez chez vous immédiatement et couchez-vous. J’irai vous voir tout à l’heure.

— Je vous assure que ce n’est rien ! s’écria le marquis d’Evreux pendant que des bras attentionnés le soutenaient pour aller à sa voiture.

Une discussion s’ensuivit ; le célèbre médecin et un petit groupe d’amis voulaient persuader Anselme de regagner son domicile. Lui, au contraire, s’obstinait à vouloir assister jusqu’au bout à la cérémonie.

— Vous êtes libre d’agir à votre guise ! dit alors le médecin. Mais je dégage entièrement ma responsabilité, mon ami !

Enfin, le cortège se reforma. A partir de l’église seul les intimes du défunt l’accompagnèrent. Robert Montpellier sincèrement affligé était du nombre. Il se tenait à l’écart et ne s’approcha qu’au moment de la descente du cercueil. Pierrot voulut s’approcher, lui aussi, mais on le repoussa sans ménagements.

— Va-t-en d’ici, gamin !

— Ce n’est pas ta place, petit curieux !

— Laissez-moi ! s’écria le gamin, poussé par un mystérieux élan. Laissez-moi ! J’ai autant le droit d’être ici que les autres !

Un gardien du cimetière s’approcha et prenant notre ami par le bras, le traîna vers une allée transversale. Pierrot feignit de s’éloigner, mais peu après, se faufilant parmi les groupes, il arriva jusqu’au caveau béant.

Aucune parole ne saurait exprimer l’intense émotion qu’éprouvait le pauvre enfant devant ce coffre qui descendait lentement dans la tombe ...

C’était donc là qu’était son père, ce père qu’il n’avait jamais vu, qu’il ne verrait jamais puisqu’un lugubre couvercle recouvrait pour l’éternité sa dépouille mortelle ! Et pourtant, cet homme l’avait aimé sans le connaître puisque sa dernière pensée avait été pour lui, puisque c’était à lui, Pierrot, qu’il avait légué sa fortune.

Oui, Pierrot en était sûr, l’homme qui gisait dans ce cercueil était bien son père et deux grosses larmes coulèrent sur les joues de l’enfant.

Mais, à cet instant une main vigoureuse le tira en arrière avec une telle violence qu’il tomba, puis se relevé et courut se cacher derrière une tombe proche.

Cette main appartenait à son cousin Jacques. Celui-ci ne pouvait douter que l’enfant fut au courant que celui qui gisait là, était son père. Comment l’avait-il su ? Qui était le traître qui le lui avait dit ?

Personne ne pouvait savoir qui était cet enfant. Tout le monde le prenait pour un de ces gosses pleins de curiosité malsaines, qui veulent tout voir et tout entendre.

La dernière fleur fut enfin jetée. Les assistants commencèrent à s’éloigner silencieux et tristes ; tous avaient accompli leur devoir d’ami.

Seuls restèrent Robert Montpellier et Pierrot qui s’était rapproché. Mais, malheureusement aucun des deux ne savait qui était l’autre ! Le peintre était trop bouleversé pour prêter attention au petit. Quant à Pierrot, lui, il regardait les fossoyeurs terminer leur besogne avec l’indifférence que donne l’habitude.

Robert jeta encore quelques fleurs et s’éloigna silencieusement tout à sa douleur. Quelques minutes plus tard, les ouvriers s’en allèrent à leur tour. Alors, Pierrot se trouva seul. Il jeta un regard circulaire afin de s’assurer que personne ne le voyait et il s’agenouilla devant la tombe récitant l’unique prière qu’il connaissait.

Il resta longtemps ainsi, immobile, les yeux fixés sur ce coin de terre où reposait son père. Il disait d’une voix à peine perceptible :

— Papa, papa ... repose en paix !

D’étranges sentiments agitaient son âme d’enfant ; la douleur d’avoir perdu son père au moment même où il allait le connaître, le regret de ne pas l’avoir retrouvé plus tôt, quand il était encore vivant, de n’avoir pas connu ses baisers, ses caresses, son affection, enfin ...

— Repose en paix ! Répétait le gamin. Que Dieu garde ton âme !

Pierrot était tout désemparé ; il tremblait, il claquait des dents ... Que lui arrivait-il ? Où étaient donc partis tout son courage, toute sa force ? Etait-ce ce coup de destin qui le mettait dans cet état ?

Oui, c’était cela ... ne retrouver son père que pour l’accompagner à sa dernière demeure, c’était vraiment trop horrible !

Mais, peu à peu, Pierrot sentit le courage lui revenir. Il se leva et jetant un dernier regard sur la tombe de son père, il murmura, un sanglot dans la gorge :

— Adieu, papa ! Repose en paix !

 

(A SUIVRE LE 5 AOUT)

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