UN GRAND EQUIPAGE DE CHASSE
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UN GRAND EQUIPAGE DE CHASSE
On ne s'imagine pas combien la vénerie est populaire en France ! Il y a quelque vingt ans l'équipage de la duchesse d'Uzès mit un cerf, hallali courant près l'étang de la Tour aux portes de Rambouillet ; une fête foraine battait son plein en cet endroit. L'on devine les hurlements de joie de la foule des badauds devant l'aubaine de ce spectacle inattendu. Aussi la curée faite, une députation populaire s'en vint-elle prier l'aimable maître d'équipage de leur faire l'honneur ― donnant, donnant ! ― de présider leur bal. Naturellement la duchesse accepta l'invitation et promit de revenir en ce lieu même faire hallali, l'année suivante.
Or, il y a vingt ans que cela dure et chaque lundi de Pâques, c'est le jour consacré pour cette chasse, on peut voir autour du susdit étang, deux ou trois mille spectateurs, attendant leur curée ; et la curée a lieu toujours là, grâce à l'habilité des piqueurs de la duchesse qui poussent l'animal vers le cirque où doivent l'acclamer des milliers de poitrines.
L'équipage de l’Aigle qui découple dans les forêts de Laigue, d'Ourscamps et de Compiègne, n'est pas moins populaire que celui de la duchesse d'Uzès.
La tenue de l'équipage au surplus, est bien faite pour ajouter à la somptuosité de ces réunions cynégétiques. L'habit est blanc gris bleuté, rehaussé au collet, revers de manches et poches, de velours amarante, garni de galon de vénerie. Le gilet est également en velours amarante ; la culotte est blanche serrée au-dessous du genou par une élégante botte Chantilly. Comme coiffure la haute cape noire en velours, ornée de bourdalou de soie. C'est là de nos plus séduisant costume de vénerie.
La tenue des piqueurs et valets de chiens est semblable sauf que les parements, collet et gilet, sont en drap amarante sans galon. La culotte est grise et les hommes montés portent la botte de vénerie, montant haut sur le devant du genou et largement échancrée sous le jarret. Un bas de laine blanc sort de a botte de vénerie au-dessus du genou. Le couteau de chasse en ceinture à gauche, la trompe en sautoir à droite complètent la tenue.
Actuellement cinq hommes servent l'équipage de l'Aigle. Ce sont : La Brisée, piqueur ; Jobert et la Futai, valets de chiens à cheval ; plus un valet de chiens à pied. Un personnel subalterne est attaché au service du chenil, qui comprennent soixante dix chiens bâtards, corps de meute, et un élevage destiné à combler les vides du corps de meute. Cet élevage à plus de cent chiens les locataires du chenil de Franc-Port, et ce n'est pas petite besogne que de dresser dans ces beaux hurleurs à n'avancer qu'au commandement sur la soupe journalière. Mais c'est là l'inexorable sine qua non du parfait dressage, et la Brisée, Jobert et la Futaie, ne badinent pas avec ce cérémonial. Les bons toutous s'y soumettent d'ailleurs de bonne grâce tout en envoyant, aux dispensateurs de leur pâtée, de sonores reproches lorsque ceux-ci n'abaissent pas assez tôt leur bras armé de fouet traditionnel.
Mais aucune faute n'es tolérée devant les auges. Les chiens en effet, au moment où la curée a lieu en forêt, doivent être accoutumés à quitter l'objet de leur convoitise pour se rendre à l'appel du piqueur qui les sonne non loin de là. Et c'est seulement après ce témoignage d'obéissance que la meute grouillante à permission de s'adjuger le tronc du cerf, vivement dégarni de sa nappe, par le valet de chiens chargé de balancer, devant les convives affamées, le morceau encore menaçant du dix-cors vaincu.
Rien n'est lus curieux alors que les va-et-vient de cette grappe vivante, cherchant à happer une bonne « goulée » et s'acharnant toujours après ce morceau de prédilection
j'ai souvenance d'une des plus jolies chiennes de l'équipage Chambray qui, invariablement, à cette minute gastronomique, s'introduisait, se terrait plutôt dans le ventre de l'animal pour en gober les rognons. Jamais à aucune curée, elle ne manqua son dessert favori. Eh bien malgré son épouvantable barbouillage, l'amour du piqueur pour elle était si grand qu'il ne craignait pas, à cette seconde, de l'embrasser sur le museau.
Les chiens de l'équipage de l'Aigle ont la réputation de chasser sous un drap, c'est-à-dire très réunis ce qui est d'un joli aspect lorsque la meute traverse une allée en vue des cavaliers et des voitures. Une meute chassant ainsi fait bien rarement sonner la retraite manquée aux veneurs et de leur procure jamais la honte d'une double prise dans la même journée. La moyenne des prises de l'équipage de l'Aigle est de quarante pour la saison ; autant dire qu'on donne quarante laisser courre à ses invités.
Il serait assez difficile de fixer le prix d'un chien de cet équipage, le marquis de l'Aigle n'en vendant pas et faisant détruire l'excédent inutilisé de son élevage. Dans ces conditions il serait aussi vrai d'écrire vingt cinq louis que soixante quinze en plus. Tout ce que l'on peut dévoiler peut dévoiler comme chiffre à propos de cet équipage bien français dont les premiers laisser-courre datent de plus de cent vingt ans, c'est que leurs propriétaires eurent toujours la réputation de semer l'or à pleines mains dans les régions où ils découplèrent. Encore maintenant cet équipage laisse annuellement plus d'un million aux mains des tiers qui vivent de la chasse à courre.
Le peuple qui, non ans cause, déteste les Harpagons, n'éprouvera donc jamais un sentiment de rancœur ou d'envie quand il entendra sonner aux coteaux de l'Oise les notes harmonieuses de la « de l'Aigle » il criera de loin vivat aux cavaliers, aux fines amazones, et se dira que les veneurs s'ils s'amusent, l'ont mis pour une part dans leurs plaisirs.
D'après une statistique que j'ai eu la patience d'établir, il résulte que la France compte, sur son territoire, 334 équipages de vautraits dont les chiens de meute forment un total de 10 820. En évaluant au quart l'élevage du remplacement, l'on atteint le chiffre de 13 520.
d'autre part, il existe chez nous 352 louvetiers dont deux tiers environ possèdent de petites meutes de 6 à 10 chiens. En prenant le chiffre huit comme moyenne, on peut dire que les lieutenants de louveterie apportent un contingent de 1 872 chiens.
Le total des chiens de chasse à courre serait donc de 15 392 .enfin le personnel employé aux chasses à courre, dépasse trois mille hommes ; douze mille chevaux forment la cavalerie des veneurs ; les locations par la vénerie des forêts particulières et de l'État atteignent cinq millions de plus de vingt millions de francs, sont déboursés annuellement par l'ensemble des chasseurs à courre.
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JANVIER 1908