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MOINEAUX SANS NID N° 43

30 Juillet 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

43 ENFIN LIBRE !

 

Les Bohémiens qui avaient enlevé Pierrot campaient au voisinage d’une petite ville. Ils étaient surpris de n’avoir pas encore été arrêtés par les autorités.

— On ne s’est peut-être pas encore aperçu de ce que nous avons fait dans cette maison dit, pensivement José.

— Il peut se faire que cela ne soit découvert que dans quelques jours parce qu’il s’agit d’une habitation isolée et que personne ne s’occupe de savoir si ses habitants en sortent ou non, supposa Trinidad.

— Quoi qu’il en soit, soupira le Bohémien, il faut mettre très vite le plus de distance possible entre nous et ce pays.

— Moi, je veux retourner à Paris ! Déclara la jeune femme.

— Si tu répètes encore cela, je me fâche pour de bon ! Menaça l’autre.

— Je suis fatiguée de courir les routes comme une chienne affamée volant ici et mendiant là !

— Je sais bien que tu préférerais gagner ta vie dans la peinture, railla José.

— Exactement ! Approuva-t-elle ; c’est un travail honnête.

— Oui ! En montrant ton corps à tout le monde !

— C’est un mensonge ! Cria-t-elle et ses yeux flamboyaient. Je n’ai jamais posée nue ! Et, même si je le faisais, cela sera sans importance. Pour les peintres, une femme nue, c’est comme uns statue ; ils ne la regardent pas avec de mauvaises pensées !

— Ce que tu voudrais, c’est aller travailler avec ce Robert, à qui j’ai grande envie de percer le cœur d’un coup de poignard ! Grommela José, le visage sombre.

— Ce que je voudrais uniquement, c’est faire ce qui me plait ! s’exclama Trinidad d’un ton de défi.

— Ah ! Oui ! Repartit José avec ironie. Eh bien ! Tu vas voir ce qui plait à une femme quand elle est liée à un homme qui a du caractère !

Il empoigna son gourdin et se dirigea vers la jeune femme d’un air menaçant. La Bohémienne s’enfuit en courant, mais il eut tôt fait de la rejoindre.

— Ne bouge pas sorcière ! Cria-t-il, hors de lui en la saisissant par un bras ; et il commença à la rouer de coups avec une brutalité inouïe. Trinidad ne se plaignait pas et essayait de se défendre par tous les moyens.

Pierrot tremblait d’indignation et, quand il vit la malheureuse s’écrouler, il ne se contint plus ; tout en lui se révoltait contre ce spectacle indigne. Il se baissa, ramassa une pierre et la lança avec une telle précision qu’elle toucha la brute en plein front.

José poussa un hurlement de douleur et de rage, porta les mains à son visage et tomba à son tour sur le sol, de tout son long.

— Bravo ! S’enthousiasma Trinidad en se remettant sur pied d’un bond. Tu lui as donné ce qu’il méritait !

Elle courut vers le jeune garçon, le prit par la main et ajouta :

— Sauvons-nous avant qu’il se réveille !

Et ils se mirent à courir, tous les deux, vers la ville.

— Est-ce que je l’ai tué ? demanda Pierrot épouvanté.

— Non ! la rassura la Bohémienne. La mauvaise herbe ne meurt pas !

— Où allons-nous ?

— A Paris, par le premier train... enfin, dès que nous aurons gagné l’argent du voyage.

— J’ai un peu d’argent, annonça le jeune garçon non sans orgueil.

— Combien ?

Ils s’étaient arrêtés au bord d’un sentier, dans les champs. Pierrot fouilla dans sa poche et en tira les deux billets de cinq mille francs que le marquis d’Evreux lui avait donnés au cours de leur première rencontre à Paris. De plus, il possédait le produit de sa dernière vente de journaux qui se montait à environ deux mille francs.

Il montra l’argent à Trinidad et demanda avec anxiété.

— Croyez-vous qu’il y aura assez ?

— Il en restera, affirma-t-elle tout heureuse de l’aubaine. Filons à la gare ! (Puis elle l’embrassa et déclara) : Sais-tu que tu m’as fait le plus grand plaisir de ma vie ?

Il la regarda un moment avec surprise, puis interrogea :

— Mais ... cet homme n’est pas votre mari ?

— Que veux-tu qu’il soit ? s’exclama la Bohémienne, en haussant les épaules. Je l’ai aimé un moment, mais maintenant je ne peux plus le souffrir ! Celui que j’aime réellement est un peintre qui habite Paris. Je suis folle de lui. Il n’est pas comme ce pitre qui se croit quelqu’un et qui n’est bon à rien !

Ils reprirent la route et ne tardèrent pas à entrer en ville. Ils se dirigèrent immédiatement vers la gare où ils apprirent que le premier train pour Paris ne passait qu’à cinq heures de l’après-midi. Cela leur faisait environ six heures à attendre.

Trinidad ne cacha pas sa mauvaise humeur, ni même une certaine préoccupation, à cause de ce contretemps.

— Il va falloir nous cacher quelque part, dit-elle, le visage assombri. S’il nous trouvait, nous serions frais !

— Ne vous en faites pas pour moi, conseilla Pierrot ; pour la course à pied, je ne crains personne !

— Possible mais si José t’attrape, tu n’auras plus qu’a recommander ton âme au Ciel !

— Je n’ai pas peur ! Affirma le gamin.

— Tu ne le connais pas ! Il ne pardonne jamais le mal qu’on lui fait. Une fois dans une fête, il me vit parler avec un de ces hommes qui, dans les cirques, soulèvent des poids énormes. José s’approcha et l’appela je ne sais plus comment ; l’autre lui allonge un coup qui le fit rouler par terre. José n’a rien dit mais le soir quand le spectacle du cirque fut terminé, José, qui s’était caché pour attendre l’autre, lui sauta dessus comme un chat et lui administra une terrible volée !

— Une autre fois… mais, que te dire ? Il s’est battu tant de fois pour moi que je pourrais t’en raconter jusqu’à demain sans en voir la fin. Pour lui, la vie d’un homme n’a aucune importance ; il est capable de tuer quelqu’un pour une plaisanterie. C’est pourquoi je ne peux imaginer ce qu’il te ferait, à toi, qui lui as abîmé la figure d’un coup de pierre !

— Mais comment se fait-il alors qu’il ne soit pas en prison ? demanda le gamin non sans logique.

La jeune femme haussa les épaules et sourit.

— Il y est allé bien des fois et cela ne lui déplait pas du tout ; là on le nourrit sans qu’il ait besoin de travailler !

— Eh bien ! C’est un drôle d’individu ! conclut Pierrot.

— Maintenant allons nous cacher jusqu’à l’arrivée du train, décida la Bohémienne.

Hélas ! En sortant de la gare, ils se heurtèrent presque aux Bohémiens ; José avait le front bandé avec un mouchoir de couleur. Trinidad échangèrent un coup d’œil et firent mine de se mettre à courir, mais les deux hommes sortirent leurs couteaux d’un air menaçant.

— Ne bouge pas, petit, où ils vont te tuer ! avertit la jeune femme très inquiète.

Mais Pierrot, sans écouter ses conseils, s’élança à une allure folle à l’intérieur de la gare où il disparut bientôt derrière les monceaux de colis. Il en ressortit bientôt, après avoir longé la voie ferrée. Puis, comme il arrivait sur une grande route, il vit venir vers lui un autocar vide. Expert dans l’art de l’auto-stop, il fit signe au conducteur qui s’arrêta.

— Monte si tu veux, dit-il. Où vas-tu, petit ?

— A Paris !

L’autre le regarda, un peu étonné, puis demanda :

— Tu ne te serais pas échappé de chez toi, par hasard ?

— Oh ! non, Monsieur, répondit énergiquement le gamin. On m’a amené ici en me trompant ! J’habite à Paris !

— Qui t’a amené ici ? demanda encore l’homme.

— Des Bohémiens ...

Le conducteur hésita un moment puis, finalement consentit à emmener l’enfant jusqu’au pays voisin où il se rendait lui-même et où Pierrot pourrait prendre le train.

Ils y furent en un peu plus d’une demi-heure et le garçonnet descendit de la voiture juste devant un restaurant. Ayant remercié le complaisant conducteur, il entra dans le restaurant et commanda un repas, car il avait grand faim. Tout en mangeant, il réfléchissait à ce qu’il devrait faire aussitôt arrivé à Paris.

«  Avant tout, décida-t-il, j’irai chercher Mireille ! Je parie qu’elle m’attend toujours chez moi avec cette dame... Je raconterai à cette dernière et à Monsieur le curé ce qui m’est arrivé ainsi que l’histoire de l’héritage et je verrai bien ce qu’ils en diront. Puis j’essaierai de savoir qui est l’oncle du bandit qui m’a emmené dans cette maison solitaire et je lui dirai : « Voilà ce que m’a fait votre neveu, voilà ce que je lui ai entendu dire ... Expliquez-moi pourquoi il m’a conduit là en me trompant de cette manière ! »

Pierrot continua son monologue :

« A tout prendre, j’ai eu de la chance parce que les Bohémiens avec leur mauvais coup, m’ont tiré de ma prison. Je voudrais voir la tête de Mireille, quand je lui raconterai ce qui m’est arrivé, et celle des copains quand je passerai en voiture à Pantin ! » 

Et « l’Araigne » ? La mère Picquet ? En pensant à elle, le gamin fut saisit d’une intense colère. Puis, il sourit et reprit en lui-même :

« Au diable ! Elle sait que je voudrais la voir enragée ! Je donnerai volontiers je ne sais combien d’argent à tous les gosses du quartier pour qu’ils la suivent par les rues en l’appelant « l’Araigne » et « sorcière » ! »

Pendant que l’enfant faisait ces projets fantaisistes, le temps passait et l’heure du train approchait. Pierrot hésita entre l’idée de prendre un billet et celle de voyager caché sous une banquette. Mais il avait déjà en tête tant d’idées de grandeur, qu’il jugea indigne de lui de frauder !

Quand il arriva à Paris, la nuit était complètement tombée. Il gagna aussitôt Pantin et demanda des nouvelles de Mireille aux enfants qu’il connaissait. Il apprit ainsi que sa petite amie le cherchait de son côté et qu’elle était bien vêtue. On lui dit aussi que la mère Picquet recherchait également sa « fille ». Il ne déduisit qu’entre la mégère et Mireille il devait y avoir une affaire d’importance ...

Un peu plus tard Pierrot arriva devant ce qu’il appelait sa maison ; elle était fermée. Comme il avait laissé la clé à Mireille, il lui était impossible d’entrer. Alors, il se mit à siffler d’une certaine manière bien connue de sa jeune amie. Mais il n’obtient aucune réponse. Déconcerté, il réfléchit un moment, puis pensa :

« Il pourrait se faire qu’elle soit chez mademoiselle Valérie »

Il s’y rendit mais trouva close également la villa. Comme il n’était pas encore bien tard, après un moment d’indécision, il alla demander des nouvelles de Valérie Labeille dans la maison voisine. Là, il apprit que la jeune femme était partie sans que personne put lui dire où. Et on ne savait rien non plus de Mireille.

« Espérons que la sorcière n’a pas remis la main sur elle, songea le gamin profondément inquiet »

Après avoir remercié ses informateurs, il s’éloigna lentement et commença à parcourir, ça et là, toutes les rues et avenues du quartier dans l’espoir d’y trouver la petite fille. Soudain, découragé par l’inutilité de ses recherches, il sentit une main poser sur son épaule, cependant qu’une voix un peu rauque disait :

— Pierrot ! Je suis heureux de te voir !

Au son de cette voix qui avait quelque chose de sinistre, l’enfant reconnut tout de suite Ambroise. Il le regarda et sourit avec mépris en lui répondant :

— Que faites-vous ici ? Que me voulez-vous ?

— Où étais-tu tous ces derniers temps ? reprit l’autre sans relever le ton acerbe de la réponse.

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Répartit Pierrot.

— Tu sais bien que je m’intéresse à tout ce qui te concerne, dit Ambroise, mielleux.

Pour la première fois, l’enfant en vint à soupçonner cet individu d’être d’accord avec le marquis d’Evreux. C’était si étrange l’assiduité avec laquelle il cherchait à se concilier ses bonnes grâces et à se trouver sur son chemin ...

— Mais pourquoi diable vous intéressez-vous donc à moi ? demanda-t-il.

L’autre haussa les épaules, ajusta son lorgnon sur son nez et sourit.

— C’est peut-être simplement par sympathie, expliqua-t-il, parlant lentement, comme s’il voulait mesurer ses paroles. Tu sais comment ça se produit ; on ressent de la sympathie pour quelqu’un sans savoir vraiment pourquoi !

— Eh bien ! Moi, je crois le savoir ! s’exclama le gamin d’un ton sarcastique ; vous avez tout d’un parfait coquin !

— Merci ! Tu me récompenses bien mal de l’intérêt que je te porte se plaignit Ambroise sans, toutefois, paraître vexé de ces paroles cinglantes.

Alors Pierrot pensa qu’il aurait peut-être avantage à montrer quelque amitié à cet homme pour essayer de lui tirer des renseignements au sujet du mystère qu’il pressentait.

— Excusez-moi, mais comme vous êtes toujours derrière moi, ça commence à m’ennuyer ! Expliqua-t-il franchement.

— Vraiment ? demanda Ambroise en le regardant dans les yeux d’une façon soupçonneuse.

— Reconnaissez que, depuis quelque temps je vous rencontre toujours et partout, comme si vous me suiviez ... Pourquoi faites-vous cela ?

L’homme au lorgnon haussa de nouveau les épaules.

— C’est par hasard, expliqua-t-il.

— Pas possible ! Trancha Pierrot en secouant la tête. Vous attendez quelque chose de moi ! On ne me l’ôtera pas de l’idée !

Ambroise se mit à rire. Les observations du petit ne parvenaient pas à le déconcerter. Il demanda :

— Qu’est-ce que tu supposes donc ?

— Pour un motif quelconque, je pense que vous suivez les instructions de quelqu’un.

Ambroise, cette fois, le regarda avec surprise, mais il se contenta de demander :

— Où étais-tu, ces jours-ci ?

— Oh ! s’exclama le garçon. Il m’est arrivé des choses bien bizarres. Vous vous souvenez du jour où nous avons bavardé sous un porche ? Il pleuvait ...

— Oui ! C’est la dernière fois que nous nous sommes vus !

— Donc, peu après que nous fûmes séparés, continua le gamin, un jeune homme m’aborda, m’acheta un journal, me donna un gros pourboire et m’emmena dans un bar ; puis, malgré ma résistance, il me contraignit à monter dans une voiture et me conduisit dans un pays où il m’enferma dans une maison isolée, en pleine campagne.

Ambroise tressailli, puis il demanda encore :

— Et comment as-tu réussi à t’échapper ?

— Parce qu’il n’est pas facile de me séquestrer, moi, vous savez ! riposta Pierrot avec orgueil.

— As-tu pu savoir dans quelle région ce Monsieur t’a retenu prisonnier ? Interrogea l’homme au lorgnon.

— Certes ! J’ai du flair, moi, et pour que quelque chose m’échappe ...

— Dis-le alors ! s’exclama l’autre avec impatience, Parle !

— Je pourrais parler que vous le savez mieux que moi !

— Comment veux-tu que je le sache ?

Alors Pierrot révéla :

— Il parait que tout cela est arrivé à cause d’un héritage.

— Ah ! C’est une chose grave !

— Ecoutez ; voulez-vous me rendre un service ? demanda l’enfant.

— Dis toujours ! Tu sais bien que je t’estime et que si je peux faire quelque chose pour toi ... Tu as besoin d’argent ?

— Non, merci beaucoup. Ce que je voudrais c’es que vous alliez chez « l’Araigne » pour savoir si Mireille y est.

— D’accord, j’irai. Mais pourquoi n’y vas-tu pas, toi-même ?

— Diable ! s’exclama le petit, parce que si cette vieille sorcière me mettait la main dessus, elle m’arracherait la peau.

— Elle te fait peur ?

— Tant qu’il y aura des pierres sur terre, je n’aurai peur de personne ! Déclara Pierrot. Mais je préfère de beaucoup que la mère Picquet ne me voie pas !

— Alors, ne perdons pas notre temps à parler ! dit l’homme. Je vais tout de suite chez elle.

— Bon ; je vous attendrai dans un quart d’heure à la charcuterie qui fait l’angle de la rue. J’y mangerai quelque chose !

Là-dessus, ils se séparèrent.

Mais au lieu d’entrer dans la boutique comme il l’avait dit, le gamin emboîta le pas à l’homme au lorgnon. Il avait son plan ; il se proposait de ne pas perdre l’individu de vue et c’est pourquoi il l’avait prié de se rendre chez « l’Araigne » Ainsi il aurait des nouvelles de Mireille sans perdre de vue la trace de l’homme.

Il pensait : « Si cet individu est un complice du marquis, il ne manquera pas d’aller lui dire qu’il m’a vu. Alors, je saurai qui est ce marquis et où il vit. Et quand je le saurai, j’irai chez un avocat et je lui raconterai tout ... Ou bien j’appellerai les gendarmes et je leur dirai de l’arrêter, parce qu’il a essayer de me tuer ! »

Tout en réfléchissant Pierrot ne perdait pas de vue l’homme qu’il pistait, jusqu’à ce qu’il l’ait vu entrer dans la baraque de la brocanteuse. Alors, il se cacha au voisinage du tandis et attendit. Peu après, il vit réapparaître Ambroise. Il s’élança en courant dans une rue parallèle pour le procéder et gagner la charcuterie où il lui avait donné rendez-vous.

— Vous avez vu Mireille ? Demanda-t-il aussitôt que l’homme entra dans la boutique.

— Ne m’en parle pas, petit ! S’exclama l’autre. Si tu avais vu la bonne femme quand j’ai prononcé son nom ! Quelle furie ! J’ai cru qu’elle allait me griffer !

— Mais Mireille y était-elle ou non ? insista Pierrot avec impatience.

— Pourquoi veux-tu qu’elle y soit ? dit l’autre. La vieille était furieuse justement parce qu’elle n’en avait pas de nouvelles !

— Diable ! Dit l’enfant déconcerté. Où peut-elle être alors ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ?

Peu après, ils se séparèrent et le jeune garçon se remit à suivre l’homme au lorgnon, sans que celui-ci s’en aperçût. Par le métro, Ambroise gagna un quartier aristocratique de Paris. Après une courte marche, il s’arrêta devant un portail entrouvert. Sous la voûte était placé un guéridon couvert de drap noir et un registre aux pages couvertes de signatures. Un homme d’aspect austère, grave et cérémonieux accueillait ceux qui se présentaient pour signer le signer le registre ou déposer leur carte de visite.

Ambroise lui demanda si le marquis d’Evreux était là. L’autre le toisa de la tête aux pieds avec mépris et répondit :

— La famille ne reçoit pas !

— Je sais que je serai reçu ! assura le visiteur. Je suis un domestique de Monsieur le marquis.

— Alors, montez par l’escalier de service et voyez le majordome du défunt.

Dissimulé derrière un montant du portail, Pierrot avait écouté cette conversation. Il lui sembla être enfin en possession d’un premier indice, puisque Ambroise avait demandé un marquis au nom d’Evreux. Les choses paraissaient se présenter comme il les imaginait ; ce marquis était parent d’un Monsieur qui venait de mourir dans cette maison. Il s’agissait peut-être de l’oncle dont il voulait hériter ? Comment le savoir ?

Pour la première fois, Pierrot maudissait ses vêtements sordides qui lui interdisaient l’accès de certains endroits.

« Il faut pourtant que je sache ! se dit-il. Même si je dois me faire sortir, j’essaie ! »

Et il pénétra sous le portail.

— Eh ! Toi, où vas-tu ? Lui demanda sévèrement le portier.

— J’ai une lettre à remettre, expliqua Pierrot, sans se démonter.

— Alors, donne-la moi !

Le jeune garçon fouilla ses poches et s’exclama.

— Oh ! Je ... je l’ai perdue !

— Eh bien ! Tu en fais de belles ! De qui était cette lettre ?

Pierrot répondit, prenant un air pleurnichard et contrit :

— D’un jeune monsieur qui m’achète toujours des journaux et me donne de bons pourboire ... Oh ! Qu’est-ce que je vais faire maintenant ?

— Comment s’appelle ce Monsieur ?

— Il se nomme Pierre ... Nunet ; c’est ça : Pierre Nunet !

— C’est un nom qui me plait, fit l’autre, ironique.

— Je vais perdre mon client ! Se lamenta le gamin.

— Allons ne te désole pas ! C’était peut-être une lettre de condoléances ?

— Dites ... le mort, c’était un parent de Monsieur le marquis ?

— C’était son oncle ; Julien Delorme ...

— Tu le connaissais ? demanda le portier avec surprise.

— Oui, Monsieur, répondit Pierrot avec effronterie. Personne au monde n’était meilleur que lui !

— C’est vrai ... mais comment l’as-tu connu ?

— Il avait recommandé ma grand-mère pour la faire entrer dans un asile, continua à mentir le jeune garçon avec autant d’à-propos que de toupet.

L’homme sourit, réfléchit quelques instants, puis, proposa pour le réconforter :

— Tu pourrais dire à ce Monsieur que tu as remis sa lettre.

— Ce serait un mensonge !

— Tu n’as que ce moyen-là.

— Et s’il vient à savoir que je l’ai perdue ?

— Il ne l’apprendra pas. Je vais te montrer ce que je vais faire !

Il prit la plume et sur le registre écrivit le nom de Pierre Nunet.

— Comme ça on lui enverra une lettre de remerciements et il croira que tu as bien remis sa lettre, expliqua l’homme, satisfait d’avoir aidé l’enfant à sortir d’embarras. Maintenant tu peux filer !

Pierrot remercia chaleureusement et sortit aussitôt ; il en savait suffisamment !

Le portier le regarda partir, pensif, comme si, brusquement il avait l’impression d’avoir été joué. Mais, bientôt revoyant l’air ouvert et sincère du petit, il secoua la tête et sourit avec indulgence. D’ailleurs le souvenir de l’incident s’effaça rapidement de son esprit.

Quant à Pierrot aussitôt dans la rue, il commença à faire travailler son cerveau.

< Donc, le Monsieur qui vient de mourir est bien l’oncle dont les neveux et la nièce veulent s’approprier l’héritage alors que celui-ci devrait peut-être me revenir ... Est-ce qu’il était mon père ? Serais-je assez malchanceux pour l’avoir perdu au moment même où je le retrouvais ? Nous avons toujours si peu de chance, Mireille et moi ! S’il avait été mon père, il m’aurait recherché ... mais, au fait, cela aurait été comme chercher une aiguille dans une botte de foin !

« Quoi qu’il en soit, demain j’irai à l’enterrement. Si c’était mon père, j’aurai au moins un souvenir de lui. Il pourrait se faire qu’un jour quelqu’un me dise : « Ce Monsieur était ton père » ; alors, il me sera possible d’affirmer que je l’ai connu, au moins mort ... »

Cette décision prise, Pierrot se sentit plus tranquille et s’efforça pour le moment de ne plus penser aux événements dramatiques auxquels il avait été mêlé, ces derniers jours, pour s’occuper uniquement de Mireille.

Il voulait la retrouver au plus vite. Il sentait le besoin de se rapprocher d’elle, devinant que la pauvre petite devait être fort en peine de lui.

Mais où la chercher ? Par Ambroise, il avait la certitude qu’elle n’étais pas chez « l’Araigne » Cela lui avait enlevé un poids, parce qu’il était assuré que Mireille n’était pas exposée à subir les mauvais traitements et les âpres reproches de la vieille.

Il espérait qu’elle était restée avec Valérie Labeille, auprès de laquelle elle devait trouver protection et réconfort. Mais comment en avoir la certitude puisque, maintenant, Valérie elle-même avait disparu de son domicile ?

— Hélas ! Pierrot savait que dans la vie de cette jeune femme, il y avait des menaces graves qui pouvaient se préciser à tout moment. Et, pour cette raison, il n’était pas complètement tranquille. Angoissée et bouleversée par ses propres malheurs, Valérie ne pouvait sans doute pas s’occuper continuellement de Mireille.

Puis le gamin se consolait un peu, en pensant que sa petite amie quoique bien jeune était déjà habituée à affronter les incertitudes de la vie et qu’elle avait appris à se débrouiller tant bien que mal. En outre, elle était connue dans le quartier, de tous les malheureux comme elle. Et quelqu’un d’une manière ou d’une autre, avait certainement secouru l’enfant.

Mais toutes ces réflexions ne suffisaient pas à tranquilliser le petit cœur de Pierrot et il restait tendu vers un seul but ; retrouver Mireille, s’occuper d’elle, la protéger, l’aider et la réchauffer de son affection. Et, il recommença à errer, ça et là avec l’espoir fou de se heurter soudain à sa jeune amie ou, du moins, de rencontrer quelqu’un qui lui donnerait de ses nouvelles ...

 

( A SUIVRE LE 2 AOUT )

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