VOTRE OPINION ET LA NOTRE 2/3
VOTRE OPINION ET LA NOTRE 2/3
Les établissements universitaires se sont multipliés beaucoup depuis un quart de siècle. C'était le premier devoir de la démocratie en voie d'organisation. L’Université commence à se demander maintenant si elle recrutera des maîtres assez grand nombre. Il y aura toujours de l'argent pour élever, pour entretenir les édifices. Y aurai-t-il toujours un personnel suffisant pour y distribuer l'instruction.
Dans les concours d'agrégation la liste des candidats diminue chaque année. Par conséquent la sélection offre moins de garantie. Quand il y aura juste autant de candidats, ou moins de candidats que de place à pourvoir, on prendra tous ceux qui se présenteront.
Comment expliquer cette défaveur d'une profession jadis très honorée, très haut cotée, essentiellement utile à la nation ? Par un ensemble de causes diverses. Les traitements universitaires qui permettaient une vie décente il y a trente ans, sont jugés trop faibles à présent. Les professions « où l'on gagne de l'argent » attirent de préférences les jeunes gens et sont uniquement estimées par les parents de jeunes filles à marier. L'agrégé de l'Université songe toujours à s'évaluer dans le journalisme, dans le théâtre ou dans la politique. La race des vieux maîtres qui avaient la vocation pédagogique disparaît ; et les jeunes maîtres ont une autre conception de la vie.
Le dimanche les théâtres parisien donnent deux représentations, les théâtres américains sont menacés de n'en pouvoir pas même donner une ; les pasteurs protestants s'y opposent. A Kansas City les ministres du culte ont fait arrêter d'un seul coup 141 acteurs, musiciens, figurants qui s'apprêtaient à jouer un Opéra. Le repos du Seigneur doit être observé, surtout la concurrence doit être étouffée.
Comme il y a dans les pays protestants, une multitude innombrables de sectes qui ont chacune leurs pasteurs et leurs églises, et que la générosité des fidèles subvient seuls aux frais du culte, il s'agit d'attirer le plus grand nombre possible d'adeptes. Aussi les ministres évangéliques organisent de véritables concerts, réunions mondaines, fêtes profanes pour capter les suffrages. On en voit qui joignent à leur sermon l'exhibition d'un cinématographe ou qui annoncent que la musiques des psaumes sera sifflée par un groupe de jolies paroissiennes. D'autre font circuler des rafraichissements, installent des cabinets de toilette où les dames peuvent se coiffer, se reposer, causer ensemble avant ou après le divin office.
Il sera cruel de se donner tant de mal et de laisser le public courir au théâtre. En mettant les acteurs et chanteurs en prison, tout ira bien. De là vient l'expression de « la libre Amérique ».
REVUE NOS LOISIRS DU 5 JANVIER 1908