VOTRE OPINION ET LA NOTRE 2/2
VOTRE OPINION ERT LA NOTRE
Les habitants de grandes villes vont chercher à la campagne le calme et le bon air ; les auberges ressuscitées par le tourisme vont recevoir des hôtes innombrables, cyclistes et chauffeurs. C'est le moment de désinfecter les villas, de désinfecter les fermes et les cottages, de désinfecter les chambres d'hôtel.
Habitants des provinces prenez vos précautions contre les microbes qu'on vous apportera de Paris. Parisiens prenez vos précautions contre les microbes que l'insouciance campagnarde laisse s'accumuler dans les vieux rideaux, les vieux tapis, les vieux meubles.
La désinfection ne coûte pas cher ; elle économise des frais de médecin, de pharmacien et d'enterrement. Quelques morceaux de soufre, brûlés lentement sur une tôle assainissent en quelques heures une maison. Blanchissez les murs à la chaux. Lavez le sol au savon noir. S'il y a des papiers qui ne permettent pas le blanchissage à la chaux et des tentures qui gâterait l'acide sulfureux, employez l'aldéhyde formique ou formol.
Avec un litre de solution d'aldéhyde à 40 % mélangé à quatre litres d'eau qu'on fait bouillir jusqu'à l'évaporation, la désinfection est complète dans un appartement de cinq ou six pièces. Désinfectez !
Enfin, voici les beaux jours ! Il est temps après cet interminable hiver et ce triste début de printemps. Promenades à la campagne, déjeuner sur l'herbe, chasse aux papillons, quelles joies pures nous attendons de vous.
Et pourtant il y a quelque chose de mieux que de chasser les papillons ; c'est d'en inventer, d'en fabriquer de toutes pièces. On n'a pas le plaisir de torturer une créature vivante, de lui arracher les ailes, ou de la piquer sur un bouchon pour prolonger indéfiniment son agonie ; c'est vrai. Mais on peut faire de jolies bénéfices.
Il y a des collectionneurs qui ne reculent devant aucun sacrifice pour contenter leur manie ; dans de vases boites, ils possèdent des milliers de bêtes empalées sur des épingles et ils sont heureux... jusqu'au jour où ils ont l'idée qu'un numéro leur manque. Alors la félicité fait place au désespoir. A tout prix, le numéro manquant doit être découvert.
Faites-le donc. Il suffit de trouver un nom bien savant, bien compliqué, bien mystérieux et de combiner une disposition de couleurs inédite. Le papillon extraordinaire doit toujours venir de Bornéo. Avec une boite de types vulgaires, acheté sur les quais vous pouvez combiner un papillon de Bornéo qui vous voudra une dot.
Une fameuse invention d'Edison— et qui pourtant n'a pas le succès des autres — c'est d'avoir aboli la notion du temps ; il ne souffre autour de lui ni montres, ni pendules ; il ignore toujours à quel moment de la journée il se trouve, à moins que l'obscurité ne l'en avertisse.
Réellement, à quoi répondent ces fractions arbitraires que nous respectons parce que nos prédécesseurs les ont établies ? L'année est fixée par la révolution de la terre autour du soleil et le mois par les phases de la lune. Mais la division du mois en quatre semaines, la division du jour en vingt quatre heures, le groupement des années par centaines sont des fantaisies injustifiées. Elles s'imposent à nous tyranniquement.
Nous en sommes arrivés à considérer les siècles comme des compartiments isolés de l'histoire ; il n'y a pas plus de distance entre 1700 et 1701 ; entre 1900 et 1901, qu'entre 1685 et 1686, en 1833 et 1834 ; involontairement, inconsciemment nous imaginons un abîme entre le XVIIe et XVIIIe siècle, entre le XIXe et le XXe.
Dans le cours de la journée, nous avons institué mille obligations, ordonné mille gestes et mille actions, selon le numéro de la division en vingt quatre et nous sommes à perpétuité les esclaves de ce règlement. Il est amusant de se figurer la vie d'un peuple qui, comme Edison, ne connaîtrait pas l'heure, et ne consulterait que sa faim pour manger ou son besoin de sommeil pour dormir.
REVUE NOS LOISIRS DU 21 JUIN 1908