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L'ATTENTAT

22 Octobre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

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L ' A T T E N T A T

Nouvelle dramatique par Gaston Ch. RICHARD

 

Vous trouverez dans cette dramatique nouvelle un épisode terrifiant

de la vie des révolutionnaires russes

 

Tout grelottant dans son mince paletot d'uniforme encore aminci par l'usure, l'étudiant Piotre Ivanovitch cheminait petite ombre pressée, sur cette longue chaussée de Poltava, qui du fond du vieux Pétersbourg conduit aux usines Poutiloff.

Il tournait le dos à la Porte de Narva dont les victoires alliées et le lourd quadrige de bronze s'inscrivaient en noir sur le fond merveilleusement pur du ciel où mourait avec lenteur un crépuscule d'or, de saphir et d'opale.

Piotre Ivanovitch marchait vite d'abord parce qu'il avait froid et aussi parce qu'il se sentait horriblement las. Tout en changeant de mains de temps en temps le lourd parquet qu'il portait, il évoquait la bonne minute où il se retrouverait avec ses amis et sa chère Maslowa dans la petite chambre pauvre et pourtant hospitalière où il avait vécu de si belles heures d'espoir, de rêve et d'amour.

Enfin il s'arrêta devant la porte de la maison du vieux Serge Ioulievitch Sladkine, le fabricant de cercueils. Depuis six mois il vivait là, loin de l’œil de la police et somme toute en sécurité. Personne ne s'occupait de lui. Le dvornik était ivre vingt heures par jour et ne lui avait jamais adressé la parole. Et quant au vieux Serge Ioulievitch, pourvu qu'on lui payât ses loyers, peu lui importait vraiment que les passeports de ses locataires fussent en règle.

Piotre Ivanovitch poussa la porte du pied et s'engagea dans un long couloir où, contre les murs, des cercueils neufs étaient rangés en bel ordre. Il tira une seconde porte et l'instant d'après se trouva dans une vase » cour carrée, au fond de laquelle s'élevait une isba, à deux étages que précédaient six degrés de pierre.

Le jeune homme d'un pas plus vif, traversa la cour, grimpa lestement les six marches du perron et parvenu là, se mit à rire, d'un bon rire content, qui faisait briller ses yeux et lui fendait la bouche en coup de sabre.

 

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— Bonsoir ! Maslowa ! Salut ! Camarade ! Dit Piotre Ivanovitch en pénétrant dans sa pauvre chambre. Sans les voir dans l'ombre dense qui noyait la petite pièce, il les savait là. Il savait que Maslowa Alexiéiewna était assise près de la fenêtre que Lew Fabianovitch le médecin et Serge Georguievitch le chimiste songeaient, assis à terre, près du poêle et que Paul Alexandrovitch le mécanicien dormait à moitié, étendu sur le lit.

— Bonsoir ! Piotre Ivanovitch ! Répondirent du fond de l'ombre leurs quatre voix confondues dans un même murmure.

 

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— Maslowa ! Dit le jeune homme, je te prie d'allumer la lampe.

Maslowa obéit... Et l'instant après, le lumignon à pétrole éclaira son pur profil de Géorgienne, ses cheveux sombres, ses yeux profonds comme des ténèbres et son front mat qui ne connaissait pas la rougeur de la honte, tant son âme était innocente.

— Merci ! Chère Maslowa ! dit gaiement l'étudiant. Maintenant approchez-vous de la table, vous autres !

Les trois camarades obéirent. Et l'on vit apparaître dans le halo lumineux de la lampe le masque tragique, couturé des cicatrices de Paul Alexandrovitch le mécanicien que les grèves des usines Poutiloff les cosaques avaient sabré ; la face barbue de fauve de Serge Georguievitch et le beau visage oriental, pâle et brun de Lew Fabianovitch qui était sémite.

Piotre posa avec précaution, son paquet sur la table. Tous avancèrent la tête, muets.

— J'ai vu le chef dit alors Piotre et j'ai là tout ce qu'il faut . « Des oranges » de cuivre autant de détonateurs et quinze kilos de pyroxyline. Enfin, il m'a remis les suprêmes instructions du comité, et je vais vous les aire connaître.

Il fouilla dans ses poches et en sortit une enveloppe jaune qu'il ouvrit. En silence, il déplia une feuille de papier couverte de caractère dactylographiés et lut à mi-voix.

 

Comité terroriste révolutionnaire

Les cinq membres de l'Association désignés par le sort se trouveront à 9 heures du matin à la gare de Tsarskoe-Sélo le 6 janvier. Ce jour-là l'empereur doit se rendre à Saint-Pétersbourg vers 10 heures du matin, pour procéder à la bénédiction des eaux de la Néva. Au moment où le cortège arrivera, les cinq envoyés se tiendront aussi près que possible les uns des autres derrière la haie des cosaques Tcherkesses et lanceront leurs engins sur la voiture impériale. Les membres désignés ayant prêté serment doivent à eux-mêmes d'accomplir leur mission sans faiblir. Le comité les laisse libres de modifier le plan présent s'ils le jugent nécessaire. Mais il importe qu'un coup terrible soit frappé ce jour-là.

Le comité remercie les dévoués qui vont se sacrifier pour la cause de la liberté et appelle sur eux les bénédictions du Très-Haut.

 

Piotre Ivanovitch se tut. Et les quatre, à son exemple, s'enveloppèrent de grands signes de croix.

 

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Maslowa venait d'apporter le samovar qui trépidait et fumait comme une locomotive. Ils buvaient le thé, assis autour de la petite table et pensifs regardaient monter la vapeur dans l'étroite pièce.

La jeune fille assise auprès de Piotre Ivanovitch avait posé sa fière tête sur l'épaule de son compagnon et chantonnai tout doucement une ancienne berceuse. Ils se taisaient sachant bien que toutes paroles seraient inutiles. Dans leurs cerveaux ardents, l'idée seule surgissait lumineuse et terrible... Ils savaient n'avoir plus que deux jours plein à vivre... Mais ils ne pensaient qu'à bien mourir.

Dans le silence nocturne, on gratta légèrement à la porte.

Malgré eux, tous les cinq, ils tressaillirent et pâles comme la mort elle-même s'entre-regardèrent...

— Ce doit être la vieille Macha, dit Maslowa, ouvre-lui, Piotre Ivanovitch.

Le jeune homme se leva. Et la porte ouverte donna passage à une petite vieille, recroquevillée ans une touloupe de peau brune, coiffée d'un mauvais châle de laine et chaussée de valenkis de feutre tout usés. Debout contre la porte refermée, elle regardait silencieusement les jeunes gens.

Dans son visage maigre et jaune, que des cheveux gris emmêlés couronnait de fer, ses yeux luisaient hagards et pleins d'une lumière farouche. Elle fixa son regard étincelant sur Serge Georguievitch et murmura d'une voix rude et basse :

— Mon Sacha aussi était blond, mon joli Sachinka ! Et on l'a mis dans un cachot où l'au coulait toujours, toujours. Il avait des chaînes aux pieds, de grandes chaînes de fer lourdes, très lourdes, qui lui faisaient très mal... Ces chaînes ! Elles lui usaient la chair. Et puis, un matin, un homme est venu dans la tour... Et puis il a pendu mon Sacha, mon petit Sachinka blond... Et puis on a mis un drapeau noir sur la tour... et ils m'ont battue, battue, battue, voilà tout... voilà...

les cinq écoutaient pâles et muets...

— Tiens, pauvre Macha, dit doucement Maslowa. Voici du thé, du pain, un peu de viande. Tu as faim, tu as froid. Mange et bois !

La vieille prit le verre qu'on lui tendait et l'enveloppa de ses mains ridées.

— Oh ! Dit-elle, c'est chaud... c'est bon...

Elle semblait de plus penser à la terrible histoire...

— C'est la mère d'Alexandre Apraxine, dit Maslowa, doucement, à Serge Georguievitch qui l'interrogeait du regard, du pauvre Apraxine qui fut arrêté à la suite du coup de canon tiré sur le palais d'Hiver. Incarcérée en même temps que son fils elle l'a vu juger et exécuter... et elle en est devenue folle.

Serge Georguievitch se leva, vint prendre la main de la vieille et la baisa.

— Mère, dit-il sombre et grave... nous allons venger votre enfant.

 

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Serge Georguievitch achevait de charger les bombes. C'étaient des engins perfectionnés que l'on aurait pu prendre pour des oranges véritables, tant l'imitation était parfaite. Couchées dans leurs boites garnis d'ouate, elles avaient l'aspect de fruits inoffensifs et cependant elles portaient la mort dans leur flanc de cuivre.

 

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Quand elles furent chargées, sans que toutefois les détonateurs furent mis en place, Serge Georguievitch appela Maslowa du geste.

— Sœur, lui dit-il, à ton tour maintenant. Tu vois ces rubans bleus, jaunes, blancs, rouges ? Tu va les passer trois par bombe dans les petits anneaux fixés ici, tiens, à la place où dans une orange véritable serait situé le pédoncule.

— Pourquoi ces rubans ? Demanda la jeune fille.

— Pour régulariser la chute, expliqua le chimiste. Ils vont jouer dans le cas présent le rôle que jouent les pennes de la flèche. Nous lancerons nos engins en l'air … Et grâce à eux, nous sommes certains que chaque bombe retombera sur son détonateur... As-tu compris ?

— Parfaitement, dit Maslowa qui se mit paisiblement à l’œuvre.

La vieille Macha avait fini de manger et s'était approchée de la table. Elle fixait la jeune fille de son regard étincelant de folle. Subitement elle se mit à rire...

— Ah ! Ah ! Ah ! Fit-elle... Sacha aussi a connu des rubans à une orange... Et il a été pendu... Tu sera pendue... toi aussi ! Pendue dans la tour ! Pendue !

— Tant pis, fit la jeune fille qui dans la boite prit un ruban rouge.

 

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La soirée s'avançait. La vieille Macha, rompue de fatigue dormait dans un coin, cependant que penchés sous la lampe les cinq jeunes gens s'entretenaient, à voix basse.

Brusquement, ils se redressèrent... Quelqu'un montait rapidement l'escalier... Et l'instant après une voix haletante et contenue disait derrière la porte bien close :

— Piotre ! Piotre Ivanovitch ! Au nom du comté !

— N'ouvre pas ! Dit Maslowa.

Les quatre hommes après une seconde d'hésitation, sortirent leurs revolvers.

La voix reprit, saccadée et plus faible :

— Au nom de votre salut, ouvrez !

Piotre Ivanovitch marcha vers la porte et résolument l'ouvrit, toute grande...

Un jeune homme entra. Il chancelait et son visage livide était mouillé de sueur.

— Vite ! Vite ! Dit-il — et un filet de sang coula de sa bouche... Sauvez-vous !! Dénoncés ! La police ! là ! Dans ma poche ! Des passeports pour vous et de l'or... Fuyez !!!! Ils arrivent !!!

— Qui nous a dénoncés ? Quels sont ceux qui arrivent ?

— Le coupable... inconnu... râla le jeune homme. Les policiers ! Ah ! J'étouffe !

— Qu'as-tu donc, frère ? Demande Serge Georguievitch.

— Deux balles...dans le dos... Ah ! De l'air ! Je meurs ! De l'air... à boire à boire...

Il se retint à la table... Maslowa ouvrit la fenêtre cependant que Serge Georguievitch conduisait doucement le mourant vers le lit et l'y étendait.

— Ah ! Cria Maslowa en se rejetant en arrière. Piotre ! Regarde ! Les torches dans la rue... Ils sont là !

Une lueur rouge empourprait le soir glacial.

— Viens ! Venez tous, poursuivit la jeune fille. Nous nous sauverons par la ruelle. Non ! Reprit-elle avec désespoir, après s'être penchée à la fenêtre. Je vois briller des baïonnettes derrière la palissade. Il est trop tard, maintenant.

— Vous entendez, camarades ? Dit Piotre Ivanovitch... Au moins défendons-nous. Laissez-les approchez à bonne portée... et faisons avec nos bombes sauter la maison... Nous aurons une belle bombe ! Toi, Maslowa ! Sauve-toi chez le vieux Sladkine... Adieu ! Ma colombe ! Va !

— Non ! Dit la jeune fille... Je vous aime tous. Nous avons fait le même rêve ! Mourons tous ensemble... Je le veux !

— Et vengeons notre frère, dit sombrement Paul Alexandrovitch en montrant le cadavre de l'envoyé du comité, étendu sur le lit.

 

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La vaste cour s'emplissait d'un tumulte sourd. Piotre Ivanovitch débout près de la fenêtre, vit des soldats se glisser derrière les piles de cercueils dressées sous le hangar du vieux Serge Ioulievitch. Il en vit d'autres qui se hissaient sur le toit de la maison ; il perçut le piétinement des chevaux de la sotnia de cosaques qui barrait la rue.

— Les bombes sont prêtes, dit Serge Georguievitch qui achevait de visser le dernier détonateur.

— Bon, répondit Piotre... Nous n'avons plus qu'à attendre.

Tous ils s'assirent... et le silence tomba lourd comme un linceul.

Alors dans ce calme terrible où tous les cinq ils percevaient la palpitation des immenses ailes de la Mort, un chœur de voix d'enfants s'éleva, frais tendre et pur.

— Écoutez ! Dit Maslowa qui leva la main vers le ciel.

Les enfants chantaient une ronde une chanson douce et naïve qu'ils avaient chantés eux-mêmes aux jours bénis de leurs chère petite enfance.

Lew Fabianovitch demanda :

— Qui donc chante ainsi ?

— Au dessus de nous, répondit Piotre, on a organisé une importante garderie d'enfants pauvres.

— Ah ! Dit Maslowa. Allons-nous donc entraîner ces innocents dans notre abîme ?

— Tais-toi ! Femme dit rudement le chimiste.

— Maslowa à raison, dit à son tour Lew Fabianovitch. Nous ne pouvons condamner à mort ces pauvres petits !

— C'est que tu as peur, repris Serge Georguievitch.

— Non, frère, je n'ai pas peur, poursuivit le jeune homme. Mais pense que ceux qui chantent là-haut sont l'avenir ! Ils verront se lever l'aurore de la liberté. Nous n'avons pas le droit de leur enlever cette joie.

— Tu as raison, dit le chimiste... C'est dommage.

Il coula un regard de regret vers les bombes.

— Allons ! Soupira-t-il, le seau d'eau, Maslowa.

Lentement il s'agenouilla et un a un immergea les terribles engins.

— Et maintenant tous en bas, revolver au point et en avant ! Dit-il en se relevant.

— Nous serons tués avant d'avoir fait vingt pas ! Et tués inutilement ! Fit Piotre Ivanovitch, amèrement.

— C'est vrai ! Tant pis ! Dit Lew Fabianovitch. Nous avons joué et perdu !!! Adieu ! Frères !

Ils s'embrassèrent tête-nue... Dans la cour pleine de policiers et de soldats, un aigre tambour, à deux reprises, roula funèbrement... Le chant des enfants s'était tu...

 

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Dans la lueur sanglante des torches, ils apparurent sur le perron, jeunes, beaux, souriants. Au milieu d'eux, Maslowa se dressait, tragique, comme la statue de la Vengeance.

Ensemble les quatre jeunes gens étendirent les bras... Quatre coups de feu claquèrent.

— Feu ! Feu à volonté ! Hurla un officier de police.

Un ouragan de balles s'abattit sur le groupe. Lew Fabianovitch foudroyé, tourna sur lui-même et tomba à la renverse... Paul Alexandrovitch fléchit les genoux et roula au bas du perron.

— Vive la Liberté ! Vive la Mort ! Cria d'une voix éclatante Serge Georguievitch.

— Feu ! Feu ! Cria de nouveau l'officier de police.

La rafale terrible passa... Piotre Ivanovitch et le chimiste tombèrent... Maslowa du sang coulant du front, resta debout. Elle croisa les bras sur sa poitrine en un geste de défi... Puis elle les étendit en croix, et cependant que le filet pourpre s'étendait de a tempe à sa joue, elle descendit une marche.

— Vive l'avenir ! Cria-t-elle ! Lâches ! Lâches ! Lâches...

Un feu de peloton éclata dans l'ombre et la vierge à son tour, tomba dans le sang de ses frères.

Alors que dans l'horreur de cette exécution sommaire, officiers et soldats demeuraient immobiles et muets, la vieille Macha apparut titubante. Elle descendit les marches rougies... Elle riait de son rie épouvantable de folle. Et les soldats s'écartaient pour la laisser passer... Mais d'un coup de sabre garodavoï l'abattît.

 

                             REVUE NOS LOISIRS DU 21 JUIN 1908

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