Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

MOINEAUX SANS NID N° 192

20 Octobre 2012, 09:00am

Publié par nosloisirs

CHAPITRE-192--.jpegDeux jours après sa visite à Pierrot, Robert Montpellier attendait Alice pour commencer la toile en question.

A deux heures précises, l’après-midi, le valet de chambre recevait la belle visiteuse.

— Bonjour, Robert, dit-elle en entrant dans la vaste pièce et en lui adressant son plus éblouissant sourire ; me voici donc prête à essayer d’éclipser la beauté de cette qu’immortalisa le pinceau d’un des plus grands artistes d’Espagne.

— Oh ! Alice, je t’en prie !... Je ne puis prétendre à une telle comparaison et mon travail ne sera qu’une pâle réplique du chef-d’œuvre de Goya !

— Ne sois pas si modeste, Robert, conseilla tendrement mademoiselle d’Evreux.

— Je ne suis pas modeste, Alice, mais c’est la réalité !

— Je proteste ! Reprit la jeune femme avec élan. J’ai vu pas mal de tes expositions et je sais que tu commences à être très apprécié.

— N’exagère rien, je t’en prie Alice ! Répéta Robert en riant.

— Bien, bien, je n’insiste plus puisque cela te contrarie si fort !

Robert alluma une cigarette.

— Tu as déjà préparé la toile, observa la jeune femme en s’approchant du chevalet sur lequel Robert avait posé une grande toile blanche.

— En effet, répondit-il tout en allant vers une table ronde sur laquelle reposaient sa palette, ses pinceaux et ses tubes de couleur.

— Où vas-tu me faire poser ?

— Mais ... là, dit Montpellier en lui désignant le divan.

Alice commença à se déshabiller, tandis que robert lui tournait le dos pour éviter de la gêner.

— Tu ne veux donc pas regarder ton modèle ? S’écria soudain la jolie femme d’une voix caressante ...

Puis elle s’étendit toute nue sur le divan, prenant la pose du célèbre modèle de Goya, Montpellier s’approcha d’elle.

— Au contraire, Alice, je dois le faire et très attentivement, même. Autrement il ne me serait pas possible de travailler.

Alice l’enveloppa d’un regard brûlant.

— Tu peux commencer quand tu voudras, murmura-t-elle d’une voix languissante en fermant les yeux.

Cette femme perfide et méchante était indiscutablement d’une très grande beauté, et son corps aux formes parfaites était admirablement mis en valeur par le velours rouge sombre du divan.

Ceci pourtant ne semblait nullement troubler le jeune artiste. Il ne voyait en Alice que le modèle et son fusain courant sur la toile traçant l’image de la ravissante créature.

Tenant toujours parfaitement la pose, la sœur du marquis d’Evreux ne quittait pas Robert des yeux une seule seconde, tandis qu’il travaillait avec ardeur.

Cela dura plus d’une grande heure.

— Ca suffit pour aujourd’hui, annonça finalement le peintre.

— Déjà ? S’étonna Alice.

— Oui, nous reprendrons demain, si tu le veux bien, répondit-il en lui tournant le dos pour lui permettre de s’habiller.

Quelques minutes après mademoiselle d’Evreux venait s’installer devant le chevalet.

— C’est vraiment extraordinaire ! Dit-elle après avoir longuement regardé le tableau.

— J’ai seulement essayé de reproduire fidèlement la beauté de mon modèle, poursuivit Robert en souriant.

—Tu parles sincèrement ? S’exclama la jeune femme ravie.

— Oui, Alice, affirma-t-il, tu es merveilleusement belle !

— Tu ne t’en étais donc pas encore aperçu avant aujourd’hui ? Demanda-t-elle sur un ton de léger reproche.

— Non, je l’avoue, car je ne t’avais jamais examinée comme je viens de le faire, avoua-t-il franchement.

— Un peintre doit pourtant toujours remarquer ce qui est beau ! — Un peintre, ma petite Alice, est comme un médecin ; tous deux sont souvent victimes de ce que l’on appelle la déformation professionnelle.

— Tu veux dire par là qu’aujourd’hui tu ne m’as regardée qu’en artiste, Robert ?

— Oui, et c’est l’artiste qui te félicite de ta beauté, ajouta le jeune homme.

Alice ne put cacher sa déception.

— Il n’empêche que tu me préfères une vraie fille des rues ! S’écria-t-elle furieuse.

— Alice ! Gronda Montpellier sévèrement.

— Tu continues donc à aimer la maîtresse d’un voleur et même d’un assassin ! Enchaîna-t-elle frémissante de colère.

— Tu me blesses en parlant de la sorte, reprocha-t-il d’une voix glaciale.

— Ce n’était pas mon intention ! Se défendit-elle brusquement radoucie, je voulais seulement ...

— Je te prie de ne plus jamais revenir sur ce sujet ! Interrompit-il sèchement.

— Mais je ...

— Parlons d’autre chose, veux-tu, Alice ?

— Mais certainement ! Accepta-t-elle tandis qu’une lueur bizarre passait dans ses yeux encore noirs de haine.

— Alors, mon ébauche te plait ? Repris le peintre essayant de reprendre son calme.

— Enormément, Robert !

— J’en suis très heureux !

Négligemment, tout en parlant, Robert avec sorti de la poche de sa blouse de travail, une bouchée de chocolat dont il déroulait lentement le papier doré.

— Tu es gourmand ! Constata Alice en riant.

— Je ne déteste pas les chocolats, reconnut-il, et celui-ci est un cadeau offert par un pauvre gosse de mes amis.

A ces mots, la jeune femme pâlit et bredouilla d’une voix mal assurée :

— Un cadeau ? Que veux-tu dire, Robert ? Qui te l’a donné ?

Elle venait d’être soudain assaillie par un terrible pressentiment.

— C’est Pierrot, expliqua l’artiste. Tu sais ; ce petit gars qui est si amusant et si sympathique.

— Il est venu te voir ici ? Questionna la jeune femme, anxieuse.

— Oui, hier matin, répondit Montpellier, faisant semblant de ne pas avoir remarqué son trouble, et il m’a laissé cinq ou six bouchées de chocolat.

— Ne mange surtout pas ce que t’a donné ce gamin ! Reprit Alice essayant de dominer le trouble violent qui l’envahissait.

Robert la dévisagea, l’air interdit.

— Mais pourquoi ? Protesta-t-il.

— Parce que Dieu seul sait où ces bonbons ont pu traîner ! S’écria mademoiselle d’Evreux.

— Ces chocolats étaient très soigneusement rangés dans une belle boite et chacun d’eux enveloppé dans du papier doré, comme cette bouchée, insista Robert.

— C’est possible ... Pourtant, on ne sait jamais !

— Et puis Pierrot m’a dit que cette boite lui avait été envoyée par quelqu’un qui l’aime beaucoup, ajouta Robert avec désinvolture.

— Ce gosse a un de ces toupets ! S’écria Alice, toujours très agitée.

— C’est un pauvre orphelin !

— Qui s’est fourré dans la tête qu’il est le fils de notre pauvre oncle Julien ! Ajouta la jeune femme. Remarque que je ne lui en veux pas du tout, d’ailleurs.

— Ah ! Fit Montpellier en le fixant, étonné.

— Non, car je suis sûre que cette fable a été inventée par cette ... aventurière !

— Je ne pense pas que Valérie ...

— Tu prends sa défense naturellement ! Remarqua Alice de nouveau furieuse.

— Pourtant, lorsqu’elle se trouvait dans la misère, je lui ai proposé de l’argent qu’elle a refusé, rappela Montpellier.

— Elle a été très adroite !

— Valérie n’est pas une femme intéressée ! Assura Robert, la défendant avec chaleur.

— Ni reconnaissante envers celui qui a été jeté en prison par sa faute ! Souligna la sœur du marquis avec méchanceté.

Cette fois, il garda le silence. Peut-être Alice avait-elle raison ; Valérie semblait en effet l’avoir oublié !

Cependant, il ne parvenait pas un seul instant à chasser de son esprit le souvenir de cette adorable femme ... Alice le fixait toujours intensément.

— Je te trouve bien mauvaise mine, déclara-t-elle tout à coup. — C’est possible, murmura-t-il en faisant une grimace douloureuse.

— Qu’as-tu Robert ? S’écria-t-elle effrayée.

— Brusquement, j’ai très mal à l’estomac.

La sœur du marquis se sentit défaillir en songeant aux maudits chocolats qu’elle avait envoyés à Pierrot ; sûrement Robert en avait déjà mangé avant qu’elle arrive !

— Mon Dieu ! Se plaignit Robert, j’ai l’impression d’avoir comme du feu à l’intérieur du corps ! Excuse-moi, Alice, je ne sais ce qui m’arrive.

Il fit mine de s’écrouler sur un fauteuil. Epouvantée, la jeune femme sonna le valet de chambre et, dès qu’il se présenta sur le seuil de la pièce, elle cria d’une voix affolée :

— Vite, téléphonez au médecin de venir ! Monsieur Montpellier se sent très mal !

— Non ... Attends ! Ce n’est pas la peine, refusa Robert.

— Tu te sens mieux ? S’enquit Alice anxieusement.

— J’ai l’impression que ça diminue.

— Il faudrait prendre quelque chose ... un vomitif peut-être ?

— Oh ! Il ne faut pas exagérer, Alice !

— Je t’en supplie, Robert, écoute-moi ! Il ne faut jamais plaisanter avec sa santé ! S’exclama-t-elle très effrayée malgré les protestations du jeune homme.

— Je t’affirme Alice que je me sens tout à fait mieux à présent, affirma-t-il énergiquement.

— Tant mieux, mais je ne partirai pas tranquille.

— Je t’assure que c’est complètement passé !

— Puisque tu le dis !... Je suis forcée de m’en aller à présent, mais promets-moi de me téléphoner immédiatement si tu ressentais, de nouveau le moindre malaise.

— Entendu, Alice. Au revoir !

Elle le quitta après lui avoir affectueusement serré la main. Mais dès qu’elle fut sortit de l’atelier, le jeune homme ne put s’empêcher de murmurer avec mépris :

— L’ignoble créature ! Et quelle comédienne !

 

( A SUIVRE LE 23 OCTOBRE )

 

041

Commenter cet article