VOTRE OPINION ET LA NOTRE 1/3
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VOTRE OPINION ET LA NOTRE 1/3
Qu'était Marat ? Un fou furieux ? Un suave apôtre de la fraternité ? Un tigre ? Une colombe ? Si vous avez la-dessus quelque « tuyau » ne manquez pas d'en faire part au Sénat et au gouvernement. Car les idées ne sont pas bien nettes à cet égard et les documents se contredisent.
Une très belle statue a été exécutée par un sculpteur qui appartenait d'abord aux partis avancés, qui s'est enrôlé ensuite ans les partis conservateurs ; et l’œuvre chargé d'étiquette en même temps que son auteur. Tantôt c'était Marat, tantôt c'était un Homme inconnu. On déménageait ce personnage la nuit, comme le Masque de Fer, et on le promenait d'un jardin public dans un autre, au parc Montsouris, à Bagatelle, aux Buttes-Chaumont. Quel nom lui donner définitivement ? Est-ce un défi à la pudeur publique de l'intituler Marat ? Est-ce une concession à la contre-Révolution, de lui imposer l'anonymat ? Le débat fut vif, là-dessus chez les pères conscrits. Le vote de nos quatre milliards d'impôt faillit en être retardé.
Pourquoi n'avouerait-on pas Marat pour ce qu'il est en dressant devant sa statue la statue de Charlotte Corday ? Tout le monde serait content. On ne pense jamais aux solutions les plus simples.
Après avoir organisé l'extermination des mouettes pour les chapeaux d'été, les modistes déclarent la guerre aux oiseaux de nuit pour orner les chapeaux d'hiver. Les « chroniqueurs de l'élégance » ont même découvert que le souci d'être belles n'allait cette fois, chez les dames, avec l'espoir d'être heureuses. En effet les habitants de certaines campagnes croient fermement qu'ils attireront le bonheur dans leurs fermes en clouant toutes vives des chouettes sur la porte des granges. Les dames n'osent pas coudre des oiseaux vivants sur leurs chapeaux ; mais elles supposent que le cadavre conserve la même vertu.
On se demande en vérité, ce qu'il y a de changé dans la mentalité humaine depuis les temps les plus reculés. Sous des falbalas plus compliqués et plus coûteux, les parisiennes de 1908 gardent la cruauté naïve et les superstitions des antiques sauvages.
Les chouettes, les hiboux, les grands ducs sont des animaux très utiles à l'agriculture qu'ils débarrassent d'une infinité de parasites. Quand on les aura détruits, comme on détruits les colibris, les hirondelles, les hérons, les mouettes, les oiseaux-lyres et mille espèces charmantes, les pires ennemis des récoltes auront bon jeu. Mais qu'importe si le pain devient rare, pourvu que nos femmes se croient séduisantes sous un catafalque des bêtes empaillées ?
REVUE NOS LOISIRS DU 19 JANVIER 1908