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MOINEAUX SANS NID N° 54

1 Septembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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54 EN DANGER . . .

 

Depuis l’échec de sa tentative pour épouser Valérie Labeille, Jean Marigny était tout désorienté. Il ne savait plus quel parti prendre.

Le million que « L’Araigne » lui avait prêté, il ne pouvait pas le rendre. Quand aux bijoux qui provenaient de son horrible crime, il eut été bien dangereux de chercher à les écouler.

Pour faire croire qu’il se repentait sincèrement de sa vie passée ; il se montrait fort dévot ; il avait tous les jours à la messe, il assistait aux sermons, sa maison était pleine de saintes images, il montrait en tous lieux un visage triste et passif, ne cessant de répéter à ses amis que l’accusation d’assassinat qui avait été portée contre lui, lui avait servi de leçon et que la grâce, alors, l’avait touché !

Personne ne doutait de la sincérité de cette conversion, personne, sauf le détective privé, Eugène Michonneau. Bien qu’il n’eût encore aucune preuve tangible contre Marigny, il savait fort bien à quoi s’en tenir sur le personnage. Aussi ne le perdait-il jamais de vue. Quand il ne le filait pas lui-même, il chargeait un de ses assistants de ce soin. Les moindres faits et gestes du criminel lui étaient donc connus.

Jean Marigny allait tous les jours dans un certain café. Assis à l’écart des autres consommateurs, il se plongeait dans de profondes méditations.

Un jour, un homme vêtu comme un ouvrier, prit place à une table voisine de la sienne. Il arborait une forte barbe noire. Le nouveau venu commanda un café et, avant de porter la tasse à ses lèvres, il enleva sa barbe en grommelant :

— Au diable la barbe ! Je commence à en avoir assez !

Jean le regarda avec stupéfaction.

— Ne vous étonnez pas, Monsieur ! lui dit l’homme. Je suis inspecteur de police. Ici, je peux, sans inconvénient, me soulager de mon déguisement pour quelques instants. Vous n’imaginez pas comme c’est agaçant de porter une fausse barbe !

— Je m’en doute, répondit Jean, quelque peu troublé.

— Vous pouvez me croire, reprit l’autre. Mais il n’y a pas d’autre solution ; il s’agit d’une affaire très grave et dont dépend peut-être toute ma carrière.

— Je vous comprends ! Approuva Jean Marigny.

Le louche personnage avait une folle envie de s’enfuir. Il comprit toutefois qu’il ne pouvait pas le faire sans risquer d’éveiller les soupçons du policier. Après quelques instants de silence, celui-ci reprit :

— Figurez-vous que je me suis mis en tête de découvrir l’auteur du crime de la rue Lakanal ... Comme vous voyez, l’affaire est d’importance.

— Et vous avez trouvé une piste ? demanda Jean en faisant d’immenses efforts pour dissimuler l’atroce inquiétude qui s’était emparés de lui.

L’interpellé eut un sourire avantageux.

— Oui, bien sûr ! répliqua-t-il. (Puis, après une courte pause, il ajouta) : Et je connais le coupable !

— Que ne l’arrêtez-vous, alors ? demanda Jean, de plus en plus mal à l’aise.

— Parce que je n’ai pas encore toutes les preuves nécessaires. Je ne dénoncer jamais un homme sans être sûr, plus que sûr, de pouvoir démontrer sa culpabilité.

— Vous faites bien !

— J’ai pu découvrir comment l’assassin avait réussi, de l’extérieur, à fermer le verrou intérieur de la porte.

Jean Marigny sursaute. Les yeux écarquillés par la stupeur, il regarda le policier et s’écria :

— Mais c’est impossible !

— Non, Monsieur ! On a déjà vu des cas semblables. La chose est beaucoup plus facile qu’elle ne le parait à première vue.

— Je me demande bien comment il s’y est pris ! murmura Marigny en hochant la tête,et, surtout, je me demande comment vous avez pu le découvrir.

Le policier haussa les épaules.

— Bah ! s’exclama-t-il d’un air nonchalant, il suffit parfois d’un détail insignifiant ; un clou qu’on vient de planter ... un tout petit brin de ficelle resté dans la porte.

— C’est étrange ! observa Jean qui était, maintenant, tout à fait maître de lui. Cette affaire m’intéresse beaucoup, je vous dirai plus tard pourquoi ... Et je me demande bien à quel moyen l’assassin a eu recours pour ...

— Vous dites que cette affaire vous intéresse ? demanda l’autre en le fixant attentivement.

— Beaucoup ! Et je vous prie de m’expliquer ce mystère. Vous ne pouvez pas vous imaginez qu’elle importance il a pour moi !

— Eh bien ! La chose est on ne peut plus simple.

Et le policier renouvela, à l’intention de jean Marigny, les explications qu’il avait déjà fournie à Robert Montpellier sur la façon de fermer une porte de l’extérieur en faisant croire qu’elle l’a été de l’intérieur.

— Hum ! fit à la fin Marigny en hochant la tête. Tout cela me paraît bien difficile.

— J’ai personnellement effectué cette opération dans la maison du crime ! dit le personnage en lequel nos lecteurs qui sans doute reconnu Eugène Michonneau.

— Devant témoins ? demanda Jean, non sans une certaine ironie.

— Oui, Monsieur ! S’empressa de répondre le détective. Et des témoins dignes de foi ! De plus, j’ai trouvé un petit clou planté dans le montant de la porte. Et maintenant que vous voilà renseigné, dites-moi donc pourquoi cette affaire vous intéresse tant !

— Savez-vous à qui vous parlez ?

— Je n’ai pas ce plaisir ...

— A Jean Marigny !

Cette révélation sembla plonger le détective dans une profonde stupeur. En réalité, il savait fort bien à qui il s’était adressé. Mais cet aveu si spontané, la sérénité apparente de celui qui le proférait faisait naître des doutes dans son esprit.

— Et vous n’avez pas peur d’être arrêté ? demanda Michonneau après une longue pause.

Jean haussa les épaules et dit :

— Tout ce que je demande, dit-il, c’est que cette affaire soit tirée au clair le plus tôt possible !

— Qu’est-ce que cela peut vous faire puisque vous avez été mis hors de cause ?

— Je tiens à ce qu’il ne reste plus le moindre doute ! Il y a encore des gens qui me soupçonnent et qui reprochent aux juges de m’avoir laissé en liberté. Je ne peux plus vivre dans cette situation ... Quand à vous, Monsieur, poursuivit Jean, vous n’êtes pas entré ici par hasard ! Vous saviez fort bien que j’étais et vous êtes venu pour m’interroger ! Ce qui prouve que, vous aussi vous me soupçonnez ! Parlons clairement, n’est-ce pas ?

Le détective sourit, approuva d’un signe de tête et répondit :

— Eh bien ! Oui, parlons !

— Je ne me refuse à aucune explication, au contraire ! Je suis bien décidé à aider la justice à découvrir le coupable. Par conséquent, pourquoi cette fausse barbe ? Pourquoi cette comédie, alors que vous pouviez fort bien venir m’interroger chez moi ?

— Calmez-vous, monsieur Marigny ! Je vous assure que je suis persuadé de votre innocence !

— Alors, pourquoi venez-vous me tracasser ? demanda Jean excédé.

— Je suis venu ici simplement pour prendre un café et me reposer un peu. J’ignorais que vous fussiez monsieur Marigny.

— Je ne peux pas vous croire !

— Comme vous voudrez, mais je vous dis la vérité. La preuve en est que je ne vous fais pas arrêter !

— Il ne manquerait plus que cela ! s’exclama Jean.

— Toutefois, continua le détective avec un léger sourire, ne croyez pas que les motifs me manquent pour cela !

Jean tressaillit.

— Quels motifs pouvez-vous invoquer contre moi ? demanda-t-il d’un air inquiet.

— Ceci est mon affaire, Monsieur !

— J’exige que vous me le disiez ce que vous en parliez aux magistrats.

— Je préfère cette dernière solution, déclara le policier. (Puis, en le regardant dans les yeux, il ajouta) : Vous êtes doué d’une belle dose de sang-froid à ce que je vois !

— J’ai la conscience nette, assura Marigny.

— je vous en félicite ! Mais vous comprenez bien qu’une fois résolue l’énigme de la porte fermée, l’assassin pourrait fort bien être vous ! D’autant plus qu’il existe un laps de temps sur l’emploi duquel vous avait été incapable de vous expliquer.

Alors, Jean éclata :

— Ah ! s’écria-t-il avec colère. Vous aussi vous avez des soupçons sur moi, avouez-le donc !

— Je n’ai pas de soupçons, répondit le détective d’un ton parfaitement calme, mais des certitudes ! (Il y eut une courte pause, puis il ajouta froidement) : Vous êtes découvert, Marigny ! Vous êtes irrémédiablement perdu !

— Mais vous êtes fou ! balbutia le misérable en détournant les yeux.

— Vous vous trompez ! Je jouis de la plénitude de mes facultés. Je connais votre vie. Je sais à quelles méthodes vous avez eu recours pour asservir à votre volonté mademoiselle Valérie Labeille ... Encore un crime impardonnable !

— En outre, je puis prouver que c’est vous qui avez caché les bijoux dans la remise de cette personne. A-t-elle été votre complice dans ce crime ? Je n’en sais encore rien ! Je laisse aux juges le soin d’éclaircir ce point.

Sur ces mots, il se leva et dit :

— Au revoir ! Pour l’instant, vous êtes libre d’aller et venir à votre guise. Profitez-en donc pour vous amuser, au lieu de passer vos journées à l’église, car cette période de liberté ne tardera pas à prendre fin !

Et il sortit en souriant, laissant Jean Marigny pétrifié sur sa chaise.

Arrivé à la porte du café, Eugène Michonneau se retourna, fit à l’adresse du criminel un salut ironique et disparut.

« Pourquoi cet homme me laisse-t-il en liberté ? se demandait Jean Marigny avec angoisse. Ah ! Je crois comprendre ; il veut que j’essaie de fuir pour pouvoir m’arrêter. Ce serait, en effet, une terrible présomption contre moi ! Je ne peux donc pas partir ... Le mieux est d’affecter de mépriser les accusations de cet homme.

Et, à son tour, il sortit du café. Dans la rue, il regarda de tous côtés pour s’assurer qu’il n’était pas suivi. N’ayant remarqué personne, il s’achemina vers Pantin.

Tout en marchant il se mit à réfléchir ; il était évident que le policier était sûr de sa culpabilité. Mais comment avait-il acquis cette certitude ? L’explication qu’il avait douté au sujet de la porte était exacte. Ce policier, plein d’expérience et d’astuce, était donc un dangereux ennemi !

« De plus sage est de prendre la fuite ? Décida-t-il. Puisque ce damné policier me laisse quelques jours de liberté. Profitons-en ! Mais je n’ai pas assez d’argent ... Pour m’en procurer, je n’ai qu’à jouer à la roulette, le peu qui me reste sur ce que m’a prêté la mire Picquet »

Ayant pris cette décision, le criminel se dirigea vers un tripot clandestin. Une heure plus tard, il en sortait sans le sou !

« Décidément, tout va mal ! se dit-il, tandis que le désespoir commençait à le gagner. Que faire à présent ? Je n’ai plus qu’une ressource ; les bijoux. Je vais les vendre au Hibou. Mais comme il va bien se douter d’où ils viennent, il ne m’en donnera pas lourd ! Ah ! Que maudit soit mon destin ! « 

« Je pourrais aussi les vendre à « l’Araigne », mais elle me retiendrait le million qu’elle m’a prêté et, pour le moment, je ne tiens pas du tout à payer cette dette !... Et Valérie ? Oui, Valérie pourrait me sauver, elle ... Mais où peut-elle être ? Si je la retrouvais, je suis sûr que mon seul regard l’asservirait de nouveau à ma volonté ! »

Il y avait un certain temps qu’il marchait quand, tout à coup, il s’arrêta devant une maison de pauvre apparence. Il s’engagea dans un étroit couloir au bout duquel se trouvait un escalier qu’il se mit à gravir.

Arrivé au troisième étage, il frappa légèrement à une porte. Elle fut ouverte par une femme maigre, aux yeux de feu qui, à la vue de Jean, se jeta à son cou.

— Mon amour ! s’écria-t-elle en l’embrasant passionnément. Lumière de ma vie, enfin je te revois ! J’étais morte d’angoisse.

— Je viens chercher la chose en question, fit sèchement le misérable.

— Quoi donc, mon trésor ?

— Tu sais bien ; l’objet que je t’ai chargé de conserver.

La femme le regarda avec des yeux pleins de tendre reproche.

— Et c’est tout ! demanda-t-elle. Tu ne venais pas pour me voir ? Tu as déjà oublié ta malheureuse amie qui a tout abandonné pour toi !

— Lâche-moi donc ! Ordonna-t-il en se dégageant brutalement de l’étreinte. L’heure n’est pas aux mots d’amour ... Sors le coffret de l’endroit où tu l’as caché et donne-le moi !

Elle eut un moment d’hésitation puis dit :

— Mon amour, laisse-moi d’abord te ...

— Obéis ! Et tout de suite ! s’écria Jean Marigny, en dardant sur elle un regard impérieux.

La malheureuse s’agenouilla dans un coin de la pièce, souleva un des éléments du carrelage et, de la cavité ainsi découverte, sortit un coffret de métal qu’elle remit à Jean.

— Ne dis à personne que tu as eu cet objet en dépôt ! Ordonna le bandit. Tu as bien compris ? Ne le dis jamais ! Quand bien même on te menacerait de mort !

La femme hocha la tête à plusieurs reprises, puis :

— Non ! Je ne le dirai pas !

Il la prit par le bras, la secoua rudement en plantant dans ses yeux son terrible regard.

— A personne ! Répéta-t-il avec violence. Personne, tu m’entends ?

— A personne ! Dit en écho la pauvrette d’une voix sans timbre, impersonnelle.

Convaincu qu’il serait obéi, Jean Marigny posa le coffret sur la table et l’ouvrit. Alors, un éclair de cupidité illumina les yeux cruels du misérable ; le coffret était plein de bijoux ...

L’assassin en prit quelqu’un, les contempla amoureusement et les fit disparaître dans sa poche. Cela fait, il referma le coffret.

— Ca suffit pour l’instant ! dit-il, tandis que la femme le regardait sans perdre un seul de ses gestes. Ces bijoux-là valent une fortune et ce maudit receleur m’en donnera bien cinquante mille francs !

— Que comptes-tu faire ? demanda la femme qui commençait à se ressaisir.

— Cela ne te regarde pas ! Lui fut-il répondu. Combien de fois faudra-t-il te dire que je ne veux pas que tu te mêles de mes affaires ?

— Oh ! Jean, je t’en supplie ! Gémit-elle en joignant les mains. Tu ne me traitais pas ainsi autrefois ! Ah ! Je comprends bien que tu ne m’aimes plus ...

— Je viens de te dire que ce n’était pas le moment de parler d’amour !

— Tu reviendras, n’est-ce pas ? Dis-moi que tu reviendras dit la malheureuse que l’angoisse et la déception torturaient.

Jean la regarda avec un méchant sourire.

— Bien sûr que je reviendrai ! répondit-il. (Puis il ajouta, montrant le coffret) : Tu crois peut-être que je vais t’abandonner toute cette fortune ?

La femme comprit et baissa la tête. Elle ne voulait pas que Jean la vit pleurer ...

— Et maintenant, dépêchons-nous ! ajouta Marigny.

Il prit le coffret, le remit dans le trou et replaça le carreau dans sa position première.

— Voilà qui est fait ! dit-il.

Alors, la femme le prit par le bras.

— Je t’en supplie proféra-t-elle d’une voix que l’émotion rendait rauque. Ne me fais pour mourir d’inquiétude et de désespoir ! Reviens bientôt, Jean !

— Mais oui, ma chérie, promit-il en riant. Je reviendrai ... Je reviendrai bientôt ! Mais maintenant, il faut que je m’en aille, car je suis très pressé !

Et il s’en alla ...

 

( A SUIVRE LE 3 SEPTEMBRE )

 

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