Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

UNE SOIRÉE THEÂTRALE

19 Juillet 2013, 09:00am

Publié par nosloisirs

TD P { margin-bottom: 0cm; }P { margin-bottom: 0.21cm; }A:link { }

UNE SOIRÉE THEÂTRALE

TELLE DÉMARCHE TEL HOMME

-----------------------------------------------------------------------------

UNE SOIRÉE THEÂTRALE

Nouvelle par Armand CHARPENTIER

UNE-SOIREE-THEATRALE-01--.jpeg

Ce soir-là, Chatelier ne put accompagner sa femme aux Délassements-Comiques car il lui fallait terminer un grand roman d'aventures qu'il venait de placer dans un journal. Très courageusement il s'était mis au travail presque aussitôt après le dîner et il terminait sa sixième page lorsque que les douze coups de minuit tintèrent à la pendule de son bureau.

— En voilà assez pour aujourd'hui, murmura-t-il dans quelques minutes Suzanne sera là...

Paresseusement il s'étendit sur son divan et alluma une cigarette. Tandis que son regard suivait les légères volutes de fumée qui s'élevaient vers le plafond, il songeait que ce serait tout à l'heure une chose exquise que d'étreindre sa femme dans ses bras. Marié depuis deux ans à peine, il l'aimait comme au premier soir.

Le temps passait et Suzanne ne rentrait point. Tout d'abord, Chatelier crut à un retard. Pour économiser l'argent d'un fiacre, sa femme avait voulu prendre l'omnibus qui, à cette heure, en raison même de la sortie des théâtres, passe presque toujours complet. Comme il fallait compter vingt bonnes minutes de trajet on pourrait guère arriver avant la demie. Quand au danger il n'y en avait pas, puisque l'omnibus tournait au coin même de la rue, à deux cent mètres de sa maison. On ne le voyait pas mais le soir, dans le grand silence de la nuit, on percevait très bien le bruit lointain de sa trépidation sur les pavés.

Des minutes s'écoulèrent ainsi, minutes qui paraissaient longues jusqu'au moment où l'angoisse et la déception les faisaient trouver trop rapides.

— Minuit et demi... minuit trente cinq.

L'allumeur de réverbères passa, qui éteignit un bec de gaz sur deux. Le geste de cet homme apparut à Chatelier comme un symbole, le symbole de la nuit étendant ses voiles sur la cité endormis.

Et Suzanne ne rentrait pas. Certainement un accident était arrivé. Mais lequel ? Il envisagea toutes les hypothèses, allant de l'une à l'autre, les abandonnant puis les reprenant sans raison. Aucune ne paraissait possible. Ne pouvant plus rester en place, Chatelier résolut d'aller chercher sa femme. Et voilà qu'en prenant son chapeau, il s'aperçut qu'il ne savait plus avec quelle amie Suzanne était allée au théâtre. Pourtant, en dînant elle avait dû lui dire le nom, mais il ne se le rappelait plus.

N'importe, il irait sonner à toutes les portes. La chance voulut qu'un fiacre vide passait, tandis qu'il sortait de chez lui. Il le héla et donna au hasard l'adresse d'une amie avec laquelle sa femme avait coutume de sortir. Le cheval partit d'un trot fatigué. La course était si longue que Chatelier pensa qu'il n'arriverait jamais. Ah ! Que ne disposerait-il de l'une de ces automobiles qu'il croisait par instant et qui, à cette heure, filent à toute vitesse sur la chaussée des venues désertes !

Tandis que le fiacre traversait les boulevards, Chatelier aperçut un rassemblement de foule anormal. Des hommes, des femmes, les derniers noctambules couraient en rang compact dans la même direction. En d'autres circonstances cet incident eut incité sa curiosité ; il eut vouloir savoir. Mais dans son impatience d'arriver il maudit la cohue qui obstruait sa route.

Cependant une rumeur s'éleva it au-dessus de la foule, se propageait de bouche en bouche, grandissait ainsi qu'un vent de révolution. Tout d'abord, Chatelier ne savait pas. Et le fiacre enfin dégagé, allait tourner dans une rue lorsque le cocher se tourna et lui dit :

— C'est un incendie... Les Délassements-Comiques en feu.

Chatelier sauta à terre, paya sa course et s'enfuit comme un fou dans la direction du théâtre. En quelques minutes il fut sur le lieu du sinistre. Là un cordon de gardiens lui barra la route. En vain voulut-il parlementer pour passer ; on le repoussait de toutes parts. Il dut s adresser à un officier de paix, lui expliquer que sa femme assistait au spectacle, pour pouvoir s'approcher des pompiers.

Mais les sauvetages étaient terminés ; tous les spectateurs que l'on pouvaient sauver, avaient été descendus par les échelles et transportés dans les pharmacies et les cafés du voisinage. On ne luttait plus que pour éteindre l'incendie et les lances inondaient de leurs jets les embrasures encore fumantes. Cependant, de temps à autre, on sortait encore un cadavre carbonisé.

Affolé, Chatelier chercha sa femme, alla de groupe en groupe, le cœur battant, la demandant à des inconnus, auxquels il décrivait a robe, son manteau, son chapeau. Parfois, il croyait l'apercevoir et rejoignait en courant une silhouette trompeuse ; d'autres fois de faux renseignements le lançaient sur une piste qui n'aboutissait qu'à une nouvelle déception.

Cerné de toutes parts, l'incendie finit par s'éteindre et la foule se dispersa peu à peu. Des voitures d'ambulances avaient enlevés des blessés. En dehors des pompiers et des gardiens de la paix, il ne rester que quelques spectateurs qui à la clarté des torches, cherchaient leurs parents parmi les décombres que l'on sortait du théâtre.

Insensiblement l'aube triste et froide d'un ciel d'avril tamisa l'ombre nocturne. Aux oisifs des cabarets de nuit, succédèrent les premiers travailleurs du matin. Maintenant Chatelier avait perdu tout espoir ; sa femme n'ayant pu se sauver, avait certainement péri ans les flammes. Et il erra tout le jour, lame en deuil cherchant à découvrir parmi les morts celle qu'il pleurait. Mais beaucoup de cadavres étaient à ce point mutilés, consumés, broyés qu'il était impossible d'identifier leurs restes informes.

Et cette impossibilité de donner une tombe à celle qu'il aimait rendit plus intense et plus tragique la souffrance du veuf.

 

● ● ● ● ● ●

 

Des années s'écoulèrent. Chatelier ne songeait pas à se remarier bien que sous l'usure des jours, sa douleur se fût engourdie. Il lui semblait qu'en s'en allant Suzanne eût emporté son cœur. D'abord l s'abîma dans le travail, moins pour gagner un argent dont il n'avait plus besoin que pour étourdir sa pensée.

Mais sans cesse, l'image de la morte venait hanter mes rêves. Il ne pouvait se faire à l'idée que celle qu'il avait tant aimée eût été prise traitement par les flammes en une heure de plaisir, sans que lui, son mari, son protecteur ait pu veiller sur son agonie et mettre sur ses lèvres le dernier baiser de l'adieu.

Peu à peu cette pensée l'obséda ; sa maison ce modeste intérieur que Suzanne égayant de sa présence, lui devint insupportable. Paris lui fit horreur. Il ne pouvait plus passer sur les boulevards non loin des Délassements-comiques que l'on reconstruisit sans sentir son cœur se contracter.

 

UNE-SOIREE-THEATRALE-02--.jpeg

Alors pris d'un impérieux besoin de fuir, de s'étourdir, il se mit à voyager, sans but, sans désir, sans plaisir, uniquement pour s'étourdir. Il restait quelques jours à Paris, le temps de faire les corvées de son métier, puis brusquement il bouclait sa malle, se rendait dans une gare, prenait un billet pour une ville quelconque et voyageait ainsi, de pays en pays, pendant des semaines.

Un soir se trouvant à Bourges, tandis qu'il sortait de son hôtel après dîner, il aperçut sur le trottoir une femme dont la physionomie lui rappela étrangement Suzanne, non pas celle qu'il avait connue rayonnante de santé et de bonheur, mais une Suzanne maladive et miséreuse. La surprise de cette apparition le fit frémir. Était-il le jouet d'une ressemblance et sinon que signifiait ce mystère ? En quelques secondes les pensées les plus diverses tourbillonnèrent dans son cerveau. Puis brusquement résolu, il rejoignit la passante.

― Vous !

― Toi !

Cette fois l'erreur n'était plus possible. La voix le regard, c'était Suzanne. Il y eut chez ces deux êtres, que le hasard mettait en présence, un moment de silence fait de stupeur, de joie, de crainte, de remords, les lèvres tremblantes. Chatelier reprit :

― C'est toi, Suzanne !... Moi qui te croyait morte dans l'incendie... où donc était-tu ?... Que s'est-il passé ce soir là ?.... Ah ! Raconte-moi tout, dis-moi toute la vérité... si triste soit-elle, je souffrirai moins que je n'ai souffert jusqu'à ce jour.

Avec des larmes dans la voix, Suzanne raconta le drame de son cœur. C'était le drame banal de l'adultère, mais que des circonstances imprévues avaient rendu singulièrement tragique. Elle était aimée d'un jeune homme où elle avait eu sincèrement l'aimer. Ils se voyaient en cachette et tous deux souffraient de cette dissimulation perpétuelle à laquelle ils étaient contraints. Maintes fois, son ami l'avait suppliée de fuir le domicile conjugal ; mais elle n'osait pas, craignant de aire souffrir l'homme qui l'avait épousée orpheline et dont elle admirait l'intelligence et la bonté.

Le soir de l'incendie, elle était passée arec son ami devant le théâtre au moment où les flammes trouaient les fenêtres. De suite, ils avaient deviné l'importance du sinistre et tous deux avaient eu la même pensée. Certainement il y aurait de nombreux morts ; puisque son mari la croyait à ce spectacle, c'était pour elle un moyen de disparaître d'une façon définitive et anonyme. Dans l'égoïsme de leur passion, ils n'avaient pas songé à la cruauté d'une pareille disparition et ils étaient partis le soir même par un train de nuit. Ce fut en Suisse qu'ils abritèrent leurs amours coupables et ils vécurent ainsi pendant des mois et des mois, dans l'insouciance de l'univers.

Puis, survint l'éternel dénouement. Un jour, l'ami disparut, rappelé par sa famille. Il promit de revenir et elle l'attendit longtemps ; mais jamais plus il ne revint. Désormais seule, sans famille et même sans nom, elle était venue dans cette ville où elle avait fini par trouver une petite place de vendeuse dans un magasin de lingerie.

Quand elle eut terminé cette confession que les sanglots avaient coupées à maintes reprises, Suzanne osa lever ses yeux en pleurs vers son mari.

― Je suis indigne de vous... il faut me laisser à ma misère... vivre comme si j'étais réellement morte... il faut me fuir...

Chatelier la contempla longuement, d'un regard aigu qui semblait descendre jusqu'au tréfonds de son âme. Il demeurait silencieux, sans un geste, sans une parole. Puis subitement, son visage rayonna ; il venait de sentir que pour lui, s'accomplissait le miracle qu'ont imploré tous les amants sur les tombes des amantes disparues. Devant la joie de l'inespérée résurrection, le passé de la femme adultère lui paraissait quelque chose de bien futile. N'eût-il point pardonné la faute , aux heures où il pleurait la morte, si son pardon avait pu la ressusciter ? Alors d'une voix douce, toute tremblante de bonheur, il répondit simplement :

― Te fuir ?... Mais je t'aime toujours, viens avec moi !...

 

TELLE DÉMARCHE TEL HOMME

Les psychologues ne perdent pas leur temps . Ils veulent trouver dans la démarche de chacun le moyen de découvrir quel est son caractère. Il y a selon ces savants quatre types de pas.

Les petits pas précipités appartiennent aux gens superficiels, aux pessimistes, aux intellectuels et aux femmes frivoles. Les petits pas lents désignent les âmes simples, sereines. Les grands pas lents manquent la volonté de réfléchir, le calcul opiniâtre. Les grands pas rapides indiquent l'ardeur, la décision, l'humeur batailleuse, l'esprit combatif.

Les gens entreprenants confiants en eux-mêmes, décidés, marchent droit en frappant le sol du talon ; les gens rusés, traîtres, diplomates,,décrivent des courbes sinueuses ; les découragés, les mélancoliques traînent les pieds ; les énergiques tendent le jarret ; les nonchalants se dandinent et les timides rasent les murs. Avec ses renseignements plus moyen d'être trompé par son prochain.

 

Revue nos loisirs du 18 octobre 1908

Commenter cet article