MOINEAUX SANS NID N° 283
Quelques minutes avant vingt-trois heures de cette même journée, le frère d’Alice se trouvait dans l’immense hall du Gaumont Palace, et dévisageait avec attention ceux qui pénétraient dans ce cinéma.
Chaque fois qu’une porte s’ouvrait, le marquis d’Evreux tressaillait, s’attendant à voir apparaître le large et bestial visage de « Bimbo » ainsi que celui, jeune et à l’expression fausse et cruelle du « Chauve ».
Mais les minutes passaient et aucun de ces individus ne se montrait.
Cependant onze heures n’avaient pas encore sonné. Comme Anselme était extrêmement pressé de conclure son horrible marché avec les deux misérables, chaque minute lui semblait interminable et provoquait en lui une impatience presque insupportable.
Son état d’âme n’était nullement dû, hélas, à l’intervention de sa conscience, car le marquis, homme cynique et pervers n’éprouvait aucun remords de sa décision. Il ne s’occupait que de sa sécurité et piétinait littéralement sur place, tant il était impatient que tout fut rapidement terminé !
De plus, il se demandait s’il pouvait se fier entièrement à « Bimbo » et à son complice. Il était visible qu’il n’arrivait plus à réprimer son énervement.
Son évidente agitation finit par frapper le personnel du cinéma mais, soudain, Anselme poussa un soupir de soulagement et se dirigea vers les deux hommes qui venaient d’entrer.
Il s’agissait de ceux qu’il guettait si fébrilement.
— J’ai cru, leur confia-t-il en les rejoignant que vous ne viendriez plus !
« Bimbo » le dévisagea étonné, puis répliqua sèchement :
— Cependant, nous sommes exacts, il est tout juste onze heures. Dites-nous plutôt si vous avez l’argent !
— Naturellement ! S’empressa d’affirmer le marquis, en regardant avec inquiétude autour de lui, mais pas ici ! Allons discuter ailleurs, car nous avons à fixer les derniers détails de cette affaire. — Comme vous voudrez, ronchonna « Bimbo ». Justement je connais à deux pas un petit bar où nous pourrons bavarder sans risquer d’être dérangés.
Ils quittèrent le Gaumont Palace et cinq minutes après pénétrèrent dans un café situé dans une des rues avoisinantes. Ils s’installèrent à une table située au fond de la salle et commandèrent trois demis de bière.
— Et l’argent ? Reprit « Bimbo ».
Anselme d’un coup d’œil lui désigna le serveur qui arrivait, portant les consommations.
Lorsqu’il s’éloigna après les avoir déposées sur la table, le marquis d’Evreux sortit son portefeuille et en retira les quarante sept mille francs promis sans prononcer un mot, et les tendit à « Bimbo ».
Le misérable les compta et les fit disparaître dans la poche de son pantalon, puis sourit, satisfait..
— Bien, murmura-t-il vous avez tenu votre parole, maintenant c’este à moi d’agir !
— Quand ? Questionna avec impatience le frère d’Alice.
— Demain soir ou après-demain au plus tard, répondit sans hésiter « Bimbo ». C’est bien du petit vendeur de journaux placé à la sortie du métro de la Porte de Pantin qu’il s’agit ? Il nous faut avoir l’occasion de l’approcher sans éveiller ses soupçons et surtout que nous ayons la chance de le rencontrer, car il lui arrive de changer ses heures ... En plus, nous aurons à le persuader de nous suivre. Il ne nous sera pas possible d’opérer comme ça en pleine rue devant tout le monde, n’est-ce pas ?
— D’accord ! Dit Anselme en acquiesçant de la tête. Arrangez-vous comme vous l’entendrez, mais à mon avis une auto vous faciliterait les choses. Vous pourrez y faire monter le gamin et le conduire là où vous le jugerez bon !
« Le chauve » qui jusqu’alors n’avait pas prononcé un seul mot éclata d’un rire ironique.
— Nous ne vous avons pas attendu pour ça et nous avons tout organisé. Un ami nous louera sa voiture, mais pour ces frais supplémentaires, il nous faudra un petit supplément.
Irrité, Anselme fixa « Bimbo » qui approuva la décision de son complice.
— Il a raison, murmura-t-il ce sont des frais que nous n’avions pas prévus. Il est juste qu’ils nous soient remboursés.
Le frère d’Alice comprit qu’il serait inutile de discuter et tout en maugréant, il sortit de sa poche mille francs qu’il remit encore à « Bimbo ».
— A présent, conclut-il, je pense que nous sommes d’accord, n’est-ce pas ?
Il acheva de prononcer cette phrase en fixant sévèrement son interlocuteur qui sembla n’attacher aucune importance à ses propos.
Ce fut « le Chauve » qui le rassura :
— Oui, Monsieur, ça va ... maintenant, nous allons agir !
Le marquis se leva et se disposa à les quitter, lorsqu’il s’arrêta déconcerté, remarquant que les deux hommes se parlaient à voix basse, l’air subitement furieux et inquiet. Puis « le Chauve » bondit vers la porte et disparut sans ajouter un mot. Quant à « Bimbo » il leva sur le marquis un regard chargé de haine et de menace, en sifflant entre ses dents :
— Si vous avez-vous moquer de nous, vous le regretterez !
Anselme le dévisagea, interloqué.
— Qu’est-ce qui vous prend ? Bredouilla-t-il ahuri.
L’autre se leva à son tour et ricana d’une façon qui donna la chair de poule au marquis. Et avant qu’il n’eut réalisé ce qui se passait, « Bimbo » avait rejoint la porte d’où il lui cria :
— Nous nous retrouverons, je vous le jure !
Puis il disparut, tandis qu’Anselme d’Evreux, cloué à sa place, se demandait avec effroi ce qui s’était passé.
Il regarda autour de lui avec la sensation d’être la risée des autres consommateurs. Il jeta hâtivement quelques pièces de monnaie sur le marbre du guéridon pour payer les verres de bière encore pleins et se précipita vers la sortie du café.
Un instant après, il était dans la rue où il distingua deux ombres qui disparurent rapidement. Il s’agissait certainement des deux complices !
« Je me demande ce qui a bien pu leur arriver ! Bougonna-t-il . Je n’ai pourtant rien à me reprocher à leur égard ! Je leur ai payé ce qu’ils m’ont demandé et maintenant c’est eux qui ne tiennent pas leur engagement. S’ils s’avisent de me voler, je les retrouverai et les châtierai comme ils le méritent ! »
Fatigué et déconcerté, il décida de prendre un taxi. Il se dirigea vers la station la plus proche, lorsque, il entendit une voiture ralentir près de lui. Croyant qu’il s’agissait d’un taxi en maraude, il s’apprêtait à l’arrêter. L’auto stoppa et un homme en descendit, qui l’aborda et lui dit avec autorité :
— Je vous prie de me suivre, monsieur d’Evreux !
Anselme blêmit et recula, tout en essayant de distinguer les traits de l’inconnu.
Ce dernier, remarquant sa frayeur s’empressa de le rassurer.
— N’ayez pas peur, Monsieur, il s’agit d’une simple demande de renseignements. Je suis l’inspecteur Granier du S.S.D.T.
Le frère d’Alice poussa un soupir de soulagement, mais bientôt une nouvelle angoisse lui serra la gorge. S’il était satisfait de ne pas avoir affaire à un bandit, il se sentait inquiet à la pensée que l’incident de la nuit dernière pouvait donner lieu à une suite.
— Que me voulez-vous encore ? S’exclama-t-il d’une voix mal assurée, et surtout à une heure pareille ? Il est plus de minuit et je désire rentrez chez moi. En outre, je ne comprend pas ! Tout n’a-t-il pas été éclairé en ce qui me concerne ? Votre directeur, lorsque l’ai quitté m’a même présenté ses excuses en m’affirmant que ...
— C’est exact, Monsieur. Cependant mon directeur a encore besoin de vous interroger dit Granier, en lui saisissant le bras et en l’entraînant vers la voiture. Je vous prie de ne pas protester, car il ne s’agit que de quelques minutes d’entretien.
Anselme pensa qu’il valait mieux ne pas refuser. Il n’avait rien à se reprocher vis-à-vis du S.S.D.T. Evidemment son rendez-vous avec « Bimbo » et le « Chauve » n’avait pas été fixé pour s’occuper d’œuvres de bienfaisance, mais le directeur de la Sécurité et son inspecteur ne pouvaient en connaître les raisons ... En outre, cela ne pouvait intéresser que la police judiciaire.
Le marquis frissonna à la pensée de ce qui pourrait lui arriver si « Bimbo » et « le Chauve » se laissaient prendre par la police au moment d’accomplir leur crime et s’ils révélaient son nom !
Il se força de se rassurer. Il était maintenant assis près de l’inspecteur Granier, à l’intérieur de la voiture.
— Vous verrez, lui dit le policier en d »marrant, Monsieur le directeur n’a que quelques questions à vous poser. Ce ne sera pas bien long !
— Je l’espère ! Soupira Anselme et je pense que vous me donnerez les raisons de cet enlèvement.
— Enlèvement ! S’exclama Granier en éclatant de rire. Mais Monsieur, je vous ai simplement conseillé de venir revoir mon directeur. Vous auriez pou refuser !
Le frère d’Alice ne releva pâs cette réflexion, car le policier l’avait bel et bien forcé à le suivre. Il garda le silence, tandis que la voiture traversait les rues sombres et désertes de la capitale.
Un quart d’heure plus tard, ils atteignaient la masse sombre et imposante du S.S.D.T. dont le porche était toujours grand ouvert. L’auto s’y engouffra et s’arrêta dans l’immense cour intérieur.
L’inspecteur Granier sauta hors de la voiture, imité par Anselme qui, malgré les protestations de son compagnon, sentait son angoisse augmenter.
Quelques secondes après, ils montaient le large escalier de marbre blanc conduisant au premier étage où se trouvait le bureau du haut fonctionnaire.
Parcourant un long couloir, derrière l’inspecteur qui paraissait à présent moins pressé, Anselme frissonna en pensant subitement à l’attitude incompréhensible de « Bimbo » et du « Chauve »
Les deux bandits avaient-ils prévenu Granier ?
Non ! C’était impossible car le policier l’avait rejoint après sa sortie du bar. Il se demanda encore si cet homme ne se trouvait pas dans la salle et s’il ne les avait pas remarqués.
Cette pensée le remplit de terreur.
Sûrement l’inspecteur Granier savait qui étaient « le Chauve » et « Bimbo ».
Oui ! C’était l’explication de ce qui lui arrivait à présent. Le directeur de la S.S.D.T. cherchait certainement à connaître la raison pour laquelle il avait rencontré les deux bandits.
Anselme n’eut pas le temps de poursuivre ses réflexions ; Granier ouvrit une porte et lui dit froidement :
— Passez !
( A SUIVRE LE 23 JUILLET )