UNE CHASSE A LA BALEINE
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UNE CHASSE A LA BALEINE
Il y a quelques années, j'allai promener ma curiosité de reporter dans les frimas de l'océan Glacial. L'Islande, mystérieuse et oubliée aux confins de l'hyperborée, m'attirait par le peu que j'en connaissais. Je trouvais là-bas, un pays surprenant peu visiter par les touristes — sinon par quelques anglais amateurs de pêche de saumon en rivière — plein de gens affables, doux, aimant la France pour son passé et ses idées généreuses et les Français pour leur vivacité et l'aménité de leur caractère. J'aimais tout de suite cette nature d'une tristesse calme, d'un silence éternel qui pendant les mois d'été, ne connaissait pas la nuit ; j'aimais ce crépuscule continuel qui n'indique pas d'heure et qui éclaire les choses d'une lumière factice, comme un jour d'atelier de peinture aussi bien à minuit qu'à midi ; j'aimais aussi ces Islandais, invraisemblablement blonds, désespérément placides mais courtois, instruits, intelligents et d'une rare délicatesse d'âme, jointe à une force herculéenne ainsi qu'il sied à des descendants de ces Northmans qui, partis jadis de Norvège, vinrent s'établir jusqu'en France.
Un matin du mois de juin, notre steamer mouilla au fond d'un fjord véritable cul-de-sac formé de hautes montagnes régulières, tapissées uniformément d'un beau gazon verdoyant.
Sur une grève étroite à quelques encablures une poignée d'habitations grisâtres, construites en bois et recouvertes de tôle gondolée, se hérissaient en notre honneur du drapeau danois, rouge à croix blanche.
C'était l'habituel paysage qui s 'offrait à nos yeux à chaque escale. Cependant je ne reconnaissais pas l'air d'Islande ; généralement cet air étonne par sa remarquable pureté, il est assez sensible à celui que l'on respire sur les hautes montagnes, il semble vierge et sorti du laboratoire d'un chimiste ; or, ce matin-là, il était chargé de nuances nauséabonde et méphitiques qui prenait à la gorge avec une ténacité révoltante. Je faillis à la première bouffée m'effondrer dans un accès de mal de mer.
— Diable ! Fis-je au commandant du navire, voilà un endroit qui ne sent pas bon.
— C'est la fabrique d'huile de baleine qui nous vaut ça, me répondit flegmatiquement cet homme du Nord. Nous sommes à Dyrafjord, autrement dit dans le fjord des Monstres. La grosse cheminée que vous voyez là-bas, dans ce petit havre sur la rive opposée est celle de l'usine.
Je dirigeai une lorgnette sur le point signalé ; je distinguai une bâtisse rudimentaire devant laquelle paraissaient mouillés de petit bateaux.
— Ce sont les baleinières sans doute ? Dis-je au commandant.
— Non, dis celui-ci, ce sont les baleines !
J'allais m'exclamer. Mais notre bord venait d'être accosté par un canot à vapeur. Un homme grimpa sur le pont lestement. C'était le capitaine Berg le propriétaire de l'usine. On nous présenta. Il se montra enchanté de me savoir Parisien, il me déclara adorer paris et y venir le plus souvent possible pendant l'hiver, quand les glaces arrêtent ses travaux. Il m'invita à déjeuner.
— Où cela ? Demandais-je.
— Mais à l'usine, répondit-il.
— Est-ce que cela y sent encore plus mauvais ?
— On s'y fait, remarqua-t-il en souriant.
Je remerciai, mais je me laissai persuader d'aller visiter son établissement, aussi bien je ne pouvais faire autrement ; étant venu en Islande pour tout voir et tout noter, je ne pouvais manquer l'aubaine.
Je surmontai mon dégoût et, après avoir notablement assuré ma digestion, je m'embarquai dans une chaloupe vers le foyer de ce gentilhomme.
A mesure que nous avancions, nous naviguions sur une eau corrompue de traînées graisseuses et au milieu d'une atmosphère irrespirable.
Le petit port sur la rive duquel s'élevait l'usine était occupé par quatorze cétacés qui attendaient d'être convertis en huile. Ces monstres étaient morts et on les avait amarrés et ancrés comme des navires. Quand leur tour arrivait, on les hissait sur un plan incliné, à l'aide d'un cabestan et on les dépeçait. Cette horrible besogne ! des hommes, chaussés de bottes et couverts de cuir, s'armaient de coutelas et grimpaient sur le gigantesque poisson, haut de deux mètres et long de quinze ; ils lui ouvraient le ventre par une large entaille et aussitôt lui vidaient son estomac ! C'est alors que l'air s'empuantissait et que la mer se corrompait ! Puis on déchaussait les fanons, encore chargés des herbes et des coquillages que l'animal avait broutés, on fendait le crâne, on extrait la cervelle immense. C'est un travail démoniaque dont le spectacle est inoubliable.
A l'intérieur de l'usine, la viande était découpée en morceau rectangulaire et jetée dans des bouilleurs en cuivre ; les os sont concassés, broyés et également jetés dans d'autres bouilleurs. Alors on fat fondre tout cela — on prépare simplement le pot-au-feu ! — et on en extrait des huiles qui se vendent 400 francs la tonne pour la fabrication des glycérines industrielles. Quant aux déchets de viande (au bouilli) on en fait une poudre utilisable dans la nourriture des bestiaux ; les résidus des os servent d'engrais et les fanons constituent les soutiens des corsets. Rien ne se perd dans une baleine, et un animal de moyenne taille rapporte dans les 5 000 francs. Comme l'usine de Dyrafjord en prépare 150 par saison (d'avril à septembre) on juge par là les bénéfices du capitaine Berg.
Ce dernier toujours aimable, me montra, dans tous ses détails son établissement ; il me donna avec une grande complaisance tous les renseignements possibles et, en fin de compte, pour mettre le comble à sa gentillesse, il m'offrit de me faire chasser la baleine.
Cette fois devant la proposition, je ne fis pas la fine bouche car j'accepte d'emblée. Nous devions rester trois jours dans le fjord et c'était plus que suffisant pour une petite excursion.
Je pris aussitôt place à bord d'un des quatre petits steamers baleiniers du capitaine Berg et nous partîmes vers la haute mer. Le navire était un notable marcheur, mais tenait merveilleusement la mer. Il portait à son avant, sur une plate-forme, un petit canon capable de lancer à cinq cents mètres un harpon, lourd, acéré, barbelé de lames d'acier couchées contre la tige au départ et qui se hérissent au contact des os de l'animal.
Nous naviguâmes un peu à l'aventure pendant environ vingt quatre heures ; mais un soir — c'est-à-dire à une heure où sous une autre latitude il aurait fait noir — alors que nous étions en train de dîner ans le salon d'arrière, à la lueur du soleil blafard nous entendîmes le cri consacré de : « Baleines ! »
nous nous précipitâmes sur le pont en toute hâte. L'homme de quart nous montra à quelques milles par bâbord, une masse noire sur la mer calme. Avec des lorgnettes nous détaillâmes dans cette masse noire un troupeau de cétacés.
Alors le cap fut mis sur le gibier ; la chasse commença. Les baleines devaient dormir ; il importait de ne pas les effrayer et de s'approcher tout doucement. Jadis on eût stoppé et mis les chaloupes à la mer pour aller harponner à la main les monstres ; aujourd'hui on s'avançait à petite vapeur, dans le silence le plus complet en souhaitant seulement d'arriver près d'eux, à quelque cent mètres, sans être éventés.
Le canonnier-harponneur se tenait à son poste à l'avant, la main sur l'écoutille, prêt à faire feu. Derrière lui deux matelots immobiles devaient, au moindre signal , dévider rapidement les 1 500 mètres de câble attachés au harpon. Près de la barre était le capitaine du navire qui, selon les usages, se trouvait, dès que la chasse commençait aux ordres du harponneur. Celui-ci les yeux fixés sur son but, faisait des gestes conventionnels que le capitaine transmettait immédiatement au mécanicien où à l'homme de barre. Ainsi le petit navire évoluait dans le crépuscule boréal sur une mer tranquille, sournoisement comme un chasseur dans les plaines de France au soleil levant.
Tout à coup l'hélice cessa de patouiller à l'arrière, le steamer courut un instant sur son erre ; on ne respirait plus à bord. Le canonnier soudain se redressa, tira violemment son écoutille, une détonation formidable ébranla le silence de l'Océan endormi, des commandements brefs se croisèrent.
— Filez le câble ! En avant, tribord à toute vitesse !
Le troupeau de baleines plongea et disparut.
Devant nous un gros remous nous avertissait que le coup avait porté et que le gibier était touché. Jadis ce remous eût risquer d'englouti les chaloupes ; aujourd'hui il secouait fortement le navire et c'est tout.
On attendit que la bête fut fatiguée ; on la suivit pendant quelques milles, en filant le câble, puis on sentit que celui-ci se détendait peu à peu et bientôt on comprit que la mort avait fait son œuvre ; aussitôt le corps du cétacé remonta sur les flots.
Alors nous virâmes de bord et nous mîmes le cap sur l'usine pour retourner au plus tôt d'où nous étions partis. Nous avions détruit une baleine de plus dans l'océan Glacial — heureusement que c'était une baleine grise, d'une espèce qui foisonne encore dans les parages.
REVUE NOS LOISIRS DU 26 JANVIER 1908