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POURQUOI FUMER ?

1 Novembre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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POURQUOI FUMER ?

Chronique par le docteur TOULOUSE

Les articles sur le tabac dans les revues de médecine sont aussi fréquentes et tout aussi régulièrement périodiques que les chroniques sur le froid ou le chaud dans les journaux quotidiens. Les uns et les autres on t sensiblement le même effet. Aucun chroniqueur n'a influé sur le thermomètre, aucun médecin que je sache n'a eu une action appréciable sur l'habitude singulière qu'ont la plupart de ses contemporains de brûler à leur bouche les feuilles d'une solanée.

Dernièrement une revue médicale anglaise apportait une nouvelle contribution à l'étude de cette question. Ce travail aura le même sort que ceux qui l'ont précédé. Il ne changera pas la coutume actuelle parce qu'il n'apporte aucun fait décisif et parce que, dans cette croisade, personne n'est bien convaincu. La foi manque et c'est souvent la cigarette aux lèvres que le médecin, à la ville, devise près de la cheminée sur les dangers du tabac.

Ce n'est pas cependant que le tabac manque d'ennemis. Il en a et de très résolus, qui ont plus de bonne volonté que de science. Ces bras gens perdraient par leur exagération et leur naïveté, les causes les meilleures. L'un d'eux s'essayait à prouver que ce produit était la principale cause de la dépopulation. Son raisonnement était simple. Il notait que dans ces dernières années , la consommation s'en était élevée en même temps que la natalité fléchissait et il en concluait que c'était parce qu'on fumait plus qu'on faisait moins d'enfants. Par ce procédé il serai tout aussi commode de prouver que la cause de la diminution des naissances est l'augmentation du nombre des chapeaux hauts de forme, où des poêles à combustion lente, car tous ces objets de consommation qui, avec le tabac manifestent la richesse publique sont de plus en plus communément débités.

A entendre les apôtres, des lignes contre les fumeurs, le tabac serait la cause de presque tous les maux. Il minerait la mémoire et la vue, déterminerait les grastrites les plus graves, abolirait les facultés visibles. Toutes ces accusations manifestement fausses ou exagérées finiraient pas innocenter le tabac, s'il n'avait as à son actif des délits flagrants et d'une réelle gravité.

Il a une action manifeste sur le cœur. Un médecin anglais à dernièrement refait des expériences sur l'animal. Mais combien d'hommes servent tous les jours de sujets volontaires pour les mêmes épreuves. Dès que le fumeur dépasse la dose qu'il peut supporter son cœur bat plus fort et plus vite, et souvent des palpitations tumultueuses s'installent pendant quelque temps. C'est là un incident désagréable. Mais parfois chez certaines personnes, le tabac provoque des douleurs dans la région cardiaque. Ce sont alors des sensations de brûlures, de piqûre, d'engourdissement qui endolorissent la poitrine et se propagent ans le bras gauche. Ces crises peuvent en s'accentuant prendre l'aspect de ce qu'on appelle l'angine de poitrine, où l'on sent, dans l'épouvante, le cœur faire une pause. A ce moment il y a un véritable danger car il ne faut pas jouer avec cet organe, le plus irritable et le plus fantasque qui soit, parfaitement capable de s'arrêter comme ça, sans plus d'avertissement.

Malgré que l'angine de poitrine tabagique soit d'habitude peu grave, on ne doit donc pas s'y fier et le plus sage est de ne pas s'exposer à la subir. Il est fréquent d'observer que l'intoxication par le tabac rend le cœur très sensible à d'autres causes et lorsqu'il a été touché par le poison, il supporte mal les autres excitants cardiaques, notamment le café, le thé et même le chocolat, ce dernier à cause de la théobromine qu'il contient. Il arrive aussi que le cœur ne bat plus régulièrement et qu'il se produit par moment des intermittences.

Le tabac a une autre influence — tout aussi certaine — sur la bouche et le nez. La muqueuse s'altère ; les sens du goût et de l'odorat deviennent plus obtus. La langue se charge ordinairement d'un enduit et l'appétit est presque toujours diminué. Aussi l'usage précoce du tabac empêche-t-il l'adolescent de se développer pleinement par l'entrave apportée à sa nutrition. Enfin l'arrière gorge souffre elle aussi et une inflammation chronique ouvre la porte à l'infection, dont le retentissement sur l'oreille est commun. C'est ainsi que le tabac peut indirectement être une cause de surdité.

Enfin le tabac diminue sûrement l'activité volontaire et pleinement consciente. A la longue et par suite d’excès répétés, le fumeur reste dans un état habituel de paresse psychique. Par contre il gagne facilement des insomnies rebelles.

Voilà très sincèrement ce que produit l'abus et même le simple usage du tabac. La manière de s'intoxiquer ne paraît pas avoir l'importance qu'on lui attribue. Cigarette, cigare et pipe causent à peu près les mêmes désordres. Un seul procédé paraîtrait plus inoffensif, c'est celui du narghilé, qui, en somme est un flacon laveur, où la fumée vient se débarrasser d'une partie de ses produits nuisibles.

On prépare maintenant du tabac dépouillé disent les industriels, de sa nicotine. Or il n'est pas tout à, fait certain que ce soit ce poison qui nuise seul.

Mais pourquoi fumer ? Ah ! Voilà ! C'est une habitude. Notez qu'elle n'est pas bien vieille, puisque le tabac a été ignoré des Européens jusqu'à la fin du XVe siècle. Jusque-là et pendant des siècles personne ne sentait la,nécessité de torréfier sous son nez des feuilles sèches. Puis l'imitation de la mode ayant vulgarisé l'usage du tabac, des milliers et des milliers de braves gens s'aperçoivent tout à coup que la fumée de cette plante leur est nécessaire. Et beaucoup finissent par croire que cette accoutumance à quelque chose de mystérieux et de fatal. Le fumeur se persuade aisément que son besoin es irrésistible et qu'il encourrait les plus grands tourments s'il ne donnait pas libre carrière à son vice — car c'en est un.

Or, l'habitude du tabac est comme toutes les autres. Elle est tenace, mais l'individu s'en corrige facilement par une lutte plus ou moins pénible. On s'accoutume au tabac, comme au jeu, comme à potiner, comme à travailler. Et l'on souffre également pour toute entrave apportée à l'un quelconque de ces exercices. C'est pourquoi le vieil employé de bureau est si malheureux à sa retraite et supplie qu'on le laisse venir se frotter tous les jours à ses cartons verts. Mais c'est un jeu de changer d'habitude lorsqu'on a quelque ressort dans le caractère ou qu'on est aidé par une volonté étrangère puissante.

Le plus simple ne serait-il pas de ne pas prendre ce mauvais pli dont, un jour ou l'autre, on sera obligé de se corriger ? Qu'on soit bien convaincu que le plaisir de fumer est, au fond, seulement l'agrément de refaire le même geste à des intervalles réguliers. Toute autre habitude mécanique, donnerait la même satisfaction pendant son accomplissement.

Aussi je m'adresse maintenant aux jeunes gens et je leur dit : Ne prenez pas le goût du tabac. N'irritez pas vote cœur et ne salissez pas votre bouche avec ces feuilles malpropres. J'ai fumé beaucoup comme tout ceux de ma génération — il me semble que nos cadets sont moins portés que nous ne l'étions sur la pipe — et je vous assure que ce plaisir n'est rien que le contentement de satisfaire une habitude artificielle.

L'homme mûr serait mal venu de dire aux jeunes gens : « Ne vous laissez pas entraîner au sentiment amoureux » Car ce sentiment est à la base de notre vie mentale, et chacun dans tous les siècles, y a été et y sera probablement encore plus ou moins sensible. Mais le tabac est une affaire de mode. Rappelons-nous que, jadis, la passion de priser était universelle ; beaucoup de chansons de ce temps parlent des tabatières et du tabac frais et bien râpé. Or, qui prise de nos jours, parmi les hommes jeunes ? Et quels quolibets s'attirerait le mondain qui au bal, sortirait une tabatière de la poche. Cependant de plus élégant,que lui, à la cour de l'ancien régime étaient fiers de montrer leur dextérité à se bourrer le nez de poudre sternutatoire.

C'est à cela qu'il faut songer pour apprécier ces habitudes qui ne nous paraissent si solides que parce que nous les avons constamment observées autour de nous. Un coup de vent de la mode éteindra un jour les cigarettes qu'il a attisés. Pour cela, il n'est pas nécessaire de grossir maladroitement le danger du tabac. Il suffira pour le condamner — puisque ce n'est qu'une affaire de préjugé mondain — de faire simplement saisir la drôlerie du fumeur opérant avec gravité la distillation de son tabac. Regardez-le bien, je vous prie, vous qui ne fumez pas, et dites-moi si, en réalité, son geste n'est pas tout à fait ridicule ?

REVUE NOS LOISIRS DU 26 JANVIER 1908

 

 

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