MOINEAUX SANS NID N° 74
p { margin-bottom: 0.21cm; }
74 – LA FATALITE S'ACHARNE

Le brave abbé Louis était très tourmenté par la disparition du petit Pierrot et, de plus, le jour fixé pour aller voir Macaire était arrivé sans que l’enfant donnât signe de vie. Que signifiait une telle attitude ?
Le prêtre avait été très attiré par Pierrot et sa jeune compagne, Mireille, dès leur toute première rencontre, remontant au soir de la triste confession de Valérie Labeille. Cette dernière aussi l’intéressait toujours, malgré toutes les accusations qui pesaient sur elle et que l’on voyait étalée en gros caractères sur tous les journaux.
Le bon curé ne doutait pas de son honnêteté et avait la certitude que l’infortunée était victime d’un homme cynique et cruel. Il savait aussi que Valérie se trouvait en état d’arrestation dans la pension ou elle logeait, car la gravité de son état interdisait son transport à l’hôpital et encore moins à la prison.
Il décida donc d’aller la voir et appela sa servante.
— Ne bougez pas de la maison durant mon absence, recommanda-t-il, et si le petit Pierrot venait, dites-lui de m’attendre patiemment. Je vais voir mademoiselle Valérie. Vous avez bien compris ?
— Oui, monsieur l’abbé ; je lui dirai de vous attendre et que vous êtes allé rendre visite à mademoiselle Valérie ; c’est bien ça, n’est-ce pas ?
— Très bien.
— Pendant mon absence, reprit le brave homme avant de franchir le seuil de la porte, vous donnerez à goûter à cet enfant, du pain avec des confitures et du miel, plus même si vous voyez qu’il a faim.
— Oui, monsieur l’abbé.
— Et traites-le gentiment, même s’il est pauvrement vêtu, ajouta-t-il sévèrement.
La femme rougit et baissa la tête.
— Ce petit, poursuivit le prêtre, est un brave petit homme et Dieu nous recommande de préférer les pauvres aux riches.
— Je le sais, monsieur le curé ; moi aussi je suis pauvre d’ailleurs.
— Pourtant, vous vous considérez comme supérieure à lui et c’est un péché, cela.
— Je me confesserai à vous dimanche, monsieur l’abbé.
— Non, pas à moi, décréta-t-il, parce que vous êtes à mon service et qu’il vous faudrait m’avouer vos petits larcins en faisant le marché ... ou d’avoir mangé en cachette du chocolat ou du sucre. En temps que prêtre, je dois ignorer ces choses, mais comme maître de maison ...
— Je ne suis pas une voleuse ! Pleurnicha la femme.
— Je sais ce que je dis. Lorsque vous désirez quelque chose, venez me le dire franchement et ne le prenez pas en cachette c’est mal ! Conclut-il en ouvrant la porte.
A sa grande surprise, il se trouva en présence de Pierrot et de Mireille qui s’apprêtaient à tirer le cordon de la sonnette.
— Dieu soit loué ! S’écria l’abbé Louis. Enfin vous voici de retour tous les deux. (Se penchant sur la petite fille, il l’embrassa en demandant) : Te revoici donc ?
— Oui, grâce à Dieu, monsieur le curé.
— Entrez, entrez mes enfants, invita-t-il en s’effaçant.
Les deux petits amis franchirent le seuil du presbytère, un peu hésitant et embarrassé. L’abbé Louis les fit asseoir devant une petite table et alla lui-même chercher le miel, le chocolat et une grosse miche de pain blanc.
— Merci beaucoup, monsieur le curé, protesta Pierrot, c’est beaucoup trop !
— Tais-toi ! Ordonna le prêtre en riant, et mange.
— Nous avons déjà mangé, hasarda timidement le gamin.
— Ca ne fait rien. A votre âge, on a toujours l’estomac dans les talons.
Mireille ne pouvait détacher son regard du pot de miel, bien qu’elle protestât elle aussi.
— Oh ! Non ! Merci monsieur le curé.
Sans les écouter, le brave homme coupa de larges tranches de pain qu’il couvrit de miel et en tendit une à la petite fille.
Elle la prit délicatement et y mordit à pleines dents. Son compagnon n’hésita plus à l’imiter avec entrain ; depuis longtemps ils n’avaient été à pareille fête !
— Que c’est bon ! Appréciait Pierrot.
— C’est exquis, affirma la petite fille, la bouche pleine.
L’abbé était ravi du spectacle et, après qu’ils eurent achevé le goûter, il leur dit :
— Maintenant que vous vous êtes bien régalés, il faut que je vous parle de choses sérieuses ; savez-vous que mademoiselle Valérie est gravement malade ?
— Mon Dieu ! Qu’a-t-elle ? s’écria Mireille, très inquiète, en bondissant de sa chaise.
— J’apprêtais justement à aller la voir lorsque vous êtes arrivés.
— Nous partons avec vous ! S’écrièrent-ils en chœur.
— Calmez-vous, dit le curé. J’irai d’abord seul et, comme certainement elle me demandera de vos nouvelles, je lui dirai que je vous ai vue et que vous êtes en excellente santé.
— Elle est vraiment très malade ? Balbutia Mireille, prête à pleurer. Ce doit être à cause de ce vilain bonhomme qui lui fait tant de mal. Je veux aller, moi aussi, la voir et l’embrasser.
— Tu la verras, je te le promets, mon enfant, affirma le bon prêtre en lui souriant affectueusement, ému par l’élan de ce coeur tendre et sincère. Pour le moment, dis-moi dont où tu t’es cachée si longtemps ?
— Nous sommes précisément venus vous voir, monsieur le curé, intervint Pierrot pour vous convaincre de la justesse de nos accusations contre cette canaille. Raconte donc, Mireille, ce qu’ils t’ont fait à toi aussi, acheva-t-il en se tournant vers sa compagne.
— Voilà, monsieur le curé, commença la petite fille avec embarras. (Mais elle s’interrompit brusquement prise de crainte) Ne croyez surtout pas que je vous raconte un mensonge !
— Cette pensée ne m’a même pas effleuré, assura l’abbé. Je sais que tu es une brave et honnête enfant. Parle donc sans peur.
Confiante, Mireille reprit son triste récit, narrant la lamentable odyssée vécue depuis son départ de la demeure de Robert Montpellier ... (Le nom du peintre attira l’attention du prêtre).
— Ainsi, tu as été enlevée comme ton petit compagnon, constata-t-il lorsqu’elle se tut.
— Je viens de vous dire la vérité, monsieur le curé.
— Tu affirmes que le marquis se trouvait chez le peintre lorsque tu en es partie ? Continua le curé après avoir réfléchi quelques secondes.
— Oui, monsieur le curé, répondit-elle, et il était accompagné de sa sœur, Alice ... Je crois qu’elle cherche à s’accrocher à monsieur Robert ... Mais ce sont des choses qui ne me regardent pas.
L’abbé garda le silence, puis reprit au bout de quelques secondes :
— Peux-tu te souvenir si, pendant que tu étais là ils ont parlé de Pierrot ?
Mireille se recueillit puis, soudain, son doux et joli visage s’éclaira :
— Oui, en effet, monsieur le curé et, avant de m’en aller j’ai dit, moi aussi, à monsieur Robert que j’allais à sa recherche à la porte de Pantin.
— Etrange ! Tout cela est bien étrange en vérité, murmura le prêtre en fronçant les sourcils. Quel terrible secret cache cette histoire ? Mais gardons-nous de faire des suppositions avant d’aller voir cette infortunée. Ensuite, tous les trois, nous nous rendrons chez mon ami Macaire lui raconter ton aventure, ma petite fille. Maintenant, je me sauve. Au revoir, mes enfants. Attendez-moi bien sagement ici, je tâcherai de revenir très vite.
L’abbé les quitta, laissant le pot de miel sur la table.
La malheureuse Valérie gisait prostrée dans son lit. Son mal empirait et le docteur déclara que son état était très sérieux.
— Dans ce cas, déclara la propriétaire de la pension, je ne puis la garder plus longtemps ici ; ma pension n’est pas un hôpital !
— Montrez-vous un peu plus charitable, conseilla le médecin avec reproche.
— Cependant, reprit la femme très sèchement, elle serait bien mieux soignée dans un hôpital que chez moi.
— C’est juste, admit le médecin, mais le transport, en ce moment, pourrait lui être fatal.
— Je regrette beaucoup, répliqua la femme d’une voix glaciale, mais je tiens à récupérer cette chambre le plus vite possible.
Ne parvenant pas à la convaincre, le médecin et le juge d’instruction, arrivé depuis quelques minutes, décidèrent le transport à l’hôpital.
Le juge hésitait à la faire enfermer en prison, car l’auteur du vol avait disparu et Valérie n’était coupable que de l’avoir protégé contre la sévérité de la justice. Le magistrat estimait qu’il ne pouvait lui infliger une punition trop dure, alors que le principal coupable jouissait de sa liberté.
De plus, l’infortunée donc l’état était si grave, se trouvait sans secours et sans argent pour payer les frais occasionnés par sa maladie, attendant vainement celui qui ne venait pas et dont la présence pouvaient lui faire si grand bien ! Robert, en effet, n’avait plus donné signe de vie ...
Apprenant toutes les accusations dont elle était l’objet, peut-être la croyait-il coupable ... Cette terrible pensée torturait Valérie et lui brisait le cœur. Chaque fois qu’elle entendait sonner à la porte d’entrée, elle prêtait l’oreille malgré son immense faiblesse et sa fièvre, espérant voir enfin apparaître le visage chéri de celui qu’elle aimait ... Mais hélas ! Toujours en vain !
Toutefois, elle entendit prononcer très nettement son nom par une voix d’homme, une voix amie ... Un bruit de pas se rapprochait de plus en plus dans le couloir et résonnait jusque dans son cœur, le comblant d’espoir ...
La porte s’ouvrit soudain et l’abbé Louis entra dans la chambre ...
Ce n’était évidemment pas Robert, mais il s’agissait tout de même un ami, de quelqu’un qui se souvenait d’elle qui venait la réconforter de sa présence. La pauvre femme réussit à ébaucher un triste sourire, puis murmura faiblement :
— Je vous remercie de votre visite, mon Père.
Le prêtre s’approcha du lit et la fixa affectueusement.
— Que vous est-il donc arrivé, ma chère enfant ?
La malheureuse ferma les yeux et répondit dans un souffle :
— Je me sens très mal, mon Père, et je crois être enfin arrivée au bout de mes peines !
— Il ne faut jamais désespérer, ma fille, assura le prêtre avec un geste de reproche.
— Désespérer ! S’exclama l’infortunée amèrement, alors que je désirer si ardemment l’oubli éternel ! La mort serait pour moi le repos, et je mourrai la conscience en paix, mettant tous mes espoirs en Dieu.
— C’est la plus belle mort qu’il nous soit possible de souhaiter reconnut l’abbé. (Puis il attira une chaise vers lui et s’assit auprès de la table) Que vous a dit le médecin, demanda-t-il après un bref silence, l’observant avec la plus grande attention, sans montrer la pitié que lui causait le spectacle de ce visage émacié par la souffrance.
— Il ne m’a rien dit mon Père, répondit la pauvre Valérie et puis, à quoi bon ?
— Nous avons le devoir de défendre la vie que Dieu nous a donnée, même si nous ne sommes pas heureux, ne l’oubliez pas ! Gourmanda affectueusement le prêtre.
— Savez-vous mon Père, que je suis accusée de complicité de meurtre, reprit la malade, que j’ai été mise en prison et que j’y retournerai sans doute une fois guérie. Comment puis-je survivre à une telle honte ?
— Nous qui vous connaissons, sommes prêts à vous défendre mon enfant, le réconforta le brave homme, et je vous promets que vous ne retournerez pas en prison.
— Ce serait tellement injuste ! S’exclama la pauvrette avec effroi. (Puis elle ajouta, angoissée) : Vous ne me croyez pas coupable, vous, mon Père ?
Il répondit par un bon sourire à cette question, et, hochant la tête, poursuivit :
— Je sais, ma fille, que vous avez été victime d’une terrible erreur. Je demeurerai votre ami et votre conseiller, mais il me faut connaître l’entière vérité, ainsi que votre état d’âme et de conscience.
— Seriez-vous venu pour me confesser, mon Père ? demanda-t-elle étonnée.
— Ce n’est pas précisément le but de ma visite, répliqua le brave abbé doucement ; je suis venu uniquement prendre de vos nouvelles, mais si vous le désirez ...
— Oh ! Oui, mon Père ! S’exclama-t-elle, je vous en prie, car si la mort me surprenait, elle me trouverait prête ; c’est vraiment le Ciel qui vous envoie !
— Alors, ma fille, dit-il, je vous écoute ...
La confession fut très brève ; la pauvre fille ne parla que de ses tourments.
Lorsqu’elle eut achevé, le prêtre détourna la tête pour cacher les larmes qui voilaient ses yeux, mais il se domina très vite, donna l’absolution, puis lui dit :
— Ainsi, mon enfant, vous aimez cet artiste ?
— Oui, mon Père, soupira-t-elle avec tristesse et vous devez deviner l’étendue de mon supplice ; je l’aime et je sais qu’il m’aime aussi, mais je suis forcée de repousser l’amour honnête qu’il m’offre ... qu’il m’offrait plutôt, car, après ce qui m’est arrivé, il ne doit, certes, plus du tout penser à moi ...
Sa voix se brisa dans un sanglot ; l’émotion la bouleversait. L’abbé garda le silence quelques secondes, puis reprit :
— Ne pleurez pas ainsi, mon enfant, calmez-vous. Je suis sûr que ce jeune homme doit partager mon avis et sait combien votre cœur est pur ; il ...
— Non, non, interrompit-elle avec force ; s’il le pensait il serait venu me voir. Il m’a abandonnée, vous dis-je, il s’est détourné de moi !
— Peut-être aussi ignore-t-il votre adresse actuelle.
- Oh ! Non, mon Père, tout le monde la connaît, rétorqua amèrement Valérie, car tous les journaux l’ont publiée ... Quelle honte, mon Dieu ! Quelle honte de savoir mon nom en pâture !
L’abbé comprit que l’infortunée avait grand besoin d’un peu de réconfort et s’empressa de la rassurer de son mieux.
— Ce sont des catastrophes qui peuvent arriver à tous, ma fille ; ce qui compte, C’est de vous laver sans éclaboussures de cette horrible accusation.
— Mais comment monsieur l’abbé ? Croyez-vous vraiment que ce soit possible ? s’écria-t-elle avec désespoir.
— Il faut vous attacher sans relâche à cette besogne, jusqu’à ce que votre innocence soit prouvée. Ne plus désirez mourir Valérie, mais essayer de guérir très vite pour vous réhabiliter. Tous ceux qui vous aiment s’y emploieront et vous finirez pas remporter cette victoire.
La pauvre femme hocha tristement la tête.
— Je n’y crois guère, mon Père. Et puis que pouvez-vous pour moi ? Vous êtes mon confesseur et ne pouvez rien révéler.
— Ceci ne compte pas. Je pourrai vous aider sans, pour cela, manquer à mes devoirs religieux. Et puis, vous pouvez compter sur deux autres amis, petits mais très sincères et dévoués, qui vous aiment beaucoup.
La jeune femme le fixa très attentivement en entendant ces dernières paroles.
— De qui voulez-vous parler, mon Père ? Murmura-t-elle.
— De ces deux enfants qui, sans le vouloir, surprirent votre confession, expliqua-t-il à la jeune femme. Les avez-vous oubliés ?
Le visage de Valérie s’éclaira.
— Vous voulez parler de Mireille et de Pierrot ? s’écria-t-elle, émue. Où sont-ils, ces chers petits ? Les auriez-vous revus mon Père ?
— Oui, ma fille.
— Que font-ils ? reprit-elle en s’animant. Pourquoi ne viennent-ils pas me voir ? Si j’avais cette adorable petite fille auprès de moi !
— Je peux vous promettre leur visite, ma chère enfant dit l’abbé en souriant. Ils attendent avec impatience que je les conduise ici.
A cette réponse, la pauvre femme essaya de se soulever sur ses oreillers.
— Je vous conjure de les faire venir tout de suite. Oh ! Pourquoi ne vous ont-ils pas accompagné ?
— Calmez-vous, je vous en prie, mon enfant. Ne vous agitez pas ainsi, gronda-t-il affectueusement. Vous ne devez pas abuser de vos forces nerveuses ... Là, c’est bien ... C’est moi qui les ai empêchés de venir, craignant de vous fatiguer, mais je pense que j’aurais dû le faire.
— Oh ! Oui, mon Père ! S’exclama Valérie d’une voix plus forte. Il me tarde tant de les embrasser. Je suis sûre que leur présence me ferait tant de bien. Je suis si seule !
— Alors, dit le brave homme en quittant son siège, je vais les chercher sur le champ. Attendez-moi bien tranquillement car une petite heure sera nécessaire, et surtout ne vous agitez pas.
— Allez et revenez vite, mon Père, pria la pauvre femme. Je serai très sage et j’essayerai même de dormir pour avoir la joie de vous voir tous à mon réveil.
Le prêtre lui sourit affectueusement avant de sortir de la chambre.
— Eh bien ? Questionna la patronne de la pension en l’apercevant dans le hall, croyez-vous que je vais être obligée de la garder encore longtemps ici ?
— Que voulez-vous dire, Madame ?
— Que j’en ai par-dessus la tête de cette malade ? répliqua-t-elle sèchement.
— C’est très mal à vous de vous exprimer ainsi, reprocha l’abbé Louis. Il faut tendre une main secourable aux malheureux et aux malades ; c’est le devoir de tout bon chrétien.
La femme baissa la tête en grognant quelque chose, mais, très pressé, l’abbé n’écouta pas ses protestations et quitta rapidement l’hôtel, tandis qu’elle demeurait furieuse devant le tambour de la porte.
— Peut-être a-t-il raison, ronchonna-t-elle en haussant les épaules, mais j’ai aussi le droit de chercher à me débarrasser de ce genre de clientèle. Heureusement que le juge m’a promis de la faire transporter à l’hôpital ! J’espère que ce sera le plus vite possible.
Trois quatre d’heure plus tard, l’abbé Louis revenait à la pension, accompagné de Mireille et de Pierrot. En voyant les deux enfants, la patronne ne put retenir un geste de vive contrariété.
— Madame, plaida le prêtre, ces enfants sont mes protégés. Ils viennent visiter la malade à qui leur présence fera le plus grand bien.
— Que le Ciel vous entende ! s’écria la femme. Plus vite elle guérira et plus vite elle partira d’ici !
Sur ces mots, elle leur tourna le dos et s’éloigna vers le fond du couloir. Saisis, les enfants fixèrent l’abbé.
— Eh bien ! Commenta Pierrot, cette dame n’a pas l’air bien commode !
— N’y attachez aucune importance, mes petits, soupira le brave homme. Malgré son aspect rébarbatif, je ne la crois pas une mauvaise femme.
— Où est mademoiselle Valérie ? Questionna Mireille d’une voix impatiente. Allons vite la retrouver. Je meurs d’envie de l’embrasser.
— Tu as raison, ma mignonne, approuva l’abbé avec un bon sourire , mais auparavant j’ai quelques recommandations à vous faire ; il ne faut pas donner de trop fortes émotions à notre chère malade, parce que son état de santé est assez alarmant. Toi, Mireille, ne pleure pas surtout ; au contraire, il faut sourire. Et si elle vous demande ce qui vous est arrivé, évitez de donner trop de détails ... Nous sommes d’accord ?
— Oh ! Oui, monsieur le curé, répondit Mireille en fixant sur lui ses grands yeux clairs et limpides, et je lui dirai ...
— La simple vérité, interrompit-il, mais de manière à ne pas trop l’attrister. Tu lui raconteras seulement qu’on t’a gardée prisonnière dans cette maison et tu diras la même chose, Pierrot.
— Oui, monsieur le curé, s’empressa de répondre le petit garçon.
La malade guettait leur arrivée, les yeux fixés sur la porte de la chambre, et, lorsqu’ils y pénétrèrent elle s’exclama dès qu’elle aperçut la petite fille :
— Ma Mireille, ma chérie !
Se souvenant des recommandations du prêtre, l’enfant s’efforçait de sourire, retenant de grosses larmes qui perlaient à ses longs cils soyeux.
— Viens, mon trésor, approche murmura Valérie en tendant une main vers elle ; embrasse-moi ma mignonne.
La petite fille s’élança vers elle, et posa tendrement sa tête contre le visage si pâle de Valérie, lui entourant le cou de ses bras.
Elles demeurèrent ainsi enlacées, pleurant toutes les deux, tandis que Pierrot et le prêtre les fixaient très émus. Puis, à son tour, Pierrot s’approcha.
— Vous sentez-vous un peu mieux, mademoiselle Valérie ? Demanda-t-il avec gentillesse en tournant son béret dans ses mains.
— Tu peux m’embrasser toi aussi, Pierrot, murmura la malade avec un faible sourire.
— Oh ! Volontiers, s’écria l’enfant avec élan. Je vous aime beaucoup et je voudrais vous voir vite remise, Mademoiselle !
En se penchant sur elle il posa un léger baiser sur la joue exsangue.
— Mes pauvres petits chéris, soupira la jeune femme tristement, je ne pourrai pas, hélas ! vous servir de mère comme je l’espérais tant !
— Vous dites cela parce que vous êtes encore malade, protesta Pierrot, mais vous allez vous dépêchez de guérir, car vous êtes trop bonne et le Bon Dieu ne permettra pas que vous mouriez.
— Les bons aussi peuvent mourir, mon chéri, répondit-elle doucement.
Interdit, Pierrot se tut et recommença à faire tourner son béret entre ses mains.
Quelques secondes d’un silence ému suivirent puis Valérie reprit la parole.
— Que vous est-il arrivé depuis que je ne vous ai vue, mes enfants ?
— Beaucoup de choses ! Répondit Pierrot avec hésitation, tandis que l’abbé lui faisait signe de ne pas oublier ses recommandations ... Oh ! Rien de très important, ne s’empressa d’ajouter le petit garçon ... Cependant, j’ai découvert mon père !
Le visage de Valérie s’éclaira à ces mots.
— Oh ! J’en suis heureuse pour toi, mon cher petit ! Tu ne seras plus seul au monde désormais.
— Hélas ! Rien n’est changé pour moi ! Soupira Pierrot en baissant tristement la tête.
Valérie le fixa déconcertée.
— Ton père refuse de te prendre chez lui ? demanda-t-elle.
— Ce n’est pas ça, répondit-il avec embarras en coulant un regard interrogateur vers l’abbé, comme s’il voulait lui demander l’autorisation de dire la vérité, et, par le signe affirmatif du prêtre, il poursuivit : Mon père venait à peine de mourir le jour où je l’ai découvert ! Expliqua-t-il d’une voix mal assurée.
— Ciel ! S’exclama la malade ... Et ta maman ?
— J’ignore jusqu’à son nom, répondit le pauvre Pierrot.
— Et qui était ton père ? S’enquit timidement Valérie. Comment se nommait-il ?
— Il s’appelait Julien Delorme et il ...
Pierrot s’interrompit fixant la jeune femme avec stupeur et crainte ; elle s’était dressée, appuyée sur ses coudes et elle le regardait avec des yeux si brillants que son visage en était transfiguré.
— Julien Delorme !... Julien Delorme ! Répétait-elle comme si elle rêvait.
— Vous le connaissez donc, Mademoiselle ? demanda l’enfant, anxieux d’apprendre enfin quelque chose sur l’homme dont il était convaincu d’être le fils.
— Sais-tu ce que signifie ce que tu viens de me confier mon petit ? s’écria-t—elle. Tu serais donc l’enfant que ... mais dis moi ... viens t’asseoir tout près de moi et raconte-moi tout ; comment as-tu appris que Julien Delorme était ton père ? Tu es bien sûr de ne pas te tromper ?
— C’est la vérité, je vous le jure, Mademoiselle, affirma Pierrot avec force. Demandez plutôt à Mireille.
— Je te crois, murmura Valérie en souriant, un peu calmée mais tu viens de me révéler quelque chose de tellement inouï ! Quelles preuves as-tu mon petit ? Oh ! Penser que je suis clouée sur ce lit, que je ne puis rien faire !... Et « lui » qui ne me donne plus aucun signe de vie.
— Allons, allons ne vous énervez pas de la sorte, ma fille, conseilla le prêtre, et dites-moi pourquoi cette nouvelle vous a bouleversée à un tel point.
— Je vais vous le dire dans un instant, mais je veux savoir auparavant si ce que vient de m’apprendre cet enfant est exact. Parle vite Pierrot et raconte-moi tout ce que tu sais.
— C’est que murmura le petit garçon hésitant, monsieur le curé m’a recommandé de ne pas vous fatiguer, mademoiselle Valérie.
La jeune femme lui sourit avec tendresse.
— Ne te tourmente pas à ce sujet, je t’en prie, et explique-moi vite ; Je serai plus malade encore de rester dans l’ignorance.
— Je vais le faire à ta place, mon petit, intervint le prêtre.
Alors, sans insister sur les moments trop dramatiques, l’abbé Louis raconta ce qui était arrivé aux deux enfants et leurs démêlés avec le marquis d’Evreux et sa famille. De temps à autre, Pierrot et Mireille l’interrompaient pour corriger certains détails.
Tout d’abord, Valérie écouta avec attention et émotion, mais la faiblesse et la fièvre reprirent le dessus et elle fermait les yeux malgré ses efforts. Lorsque l’abbé eut fini, la pauvre femme ne parvenait plus à retenir ses larmes.
— Soyez béni, mon Dieu ! Murmura Valérie, la Providence existe donc sur cette misérable terre. Quels infâmes personnages que ces neveux ! Comment peut-il y avoir des êtres aussi méchants ?
— Ne vous exaltez pas ainsi, mon enfant ! Supplia le prêtre effrayé.
Mireille la fixait avec angoisse, la croyant près de mourir.
— Sortez un instant, mes petits, dit le prêtre, j’ai à m’entretenir en tête à tête avec notre amie.
Pierrot et Mireille obéirent en pleurant, mais sans hésiter.
— J’ai tellement peur qu’elle ne meurs ! confiant Mireille à son jeune compagnon.
— Non, mais nous l’avons certainement beaucoup fatiguée, la rassura-t-il.
Pendant ce temps, l’abbé s’était rapproché de la malade, et elle lui demanda dans un souffle.
— Pouvez-vous me dire si ...
Elle ne put achever ; sa voix se brisa, une sueur glacée perla à son front, et elle ferma les yeux, épuisée.
A cet instant la porte s’ouvrit et trois infirmiers pénétrèrent dans la chambre portant une civière.
— C’est là notre malade ? demanda l’un d’eux à la patronne de la pension qui les accompagnait.
— Oui.
Les trois hommes s’approchèrent de Valérie, aussi indifférents que s’il se fut agi d’emporter un meuble tandis que le religieux les fixait, ahuri et inquiet.
— Un instant, intervint-il, cette femme est très malade, elle n’est pas transportable.
— Elle ne peut pourtant continuer à rester ici, protesta la propriétaire de la pension. Le médecin est d’accord, d’ailleurs.
— C’est que ... reprit le saint homme.
— Il me semble que je suis maîtresse chez moi ! interrompit la femme avec colère.
Pendant ce temps, l’un des infirmiers s’était approché de Valérie, lui avait pris le pouls et, avait conclu en s’adressant à ses camarades :
— Ca va ! Nous pouvons l’emmener sans danger et elle sera beaucoup mieux soignée à l’hôpital qu’ici, car cette dame, ajouta-t-il en désignant d’un mouvement de tête la patronne de la pension, ne paraît pas très charitable. Enveloppez-là soigneusement dans la couverture et partons.
Les deux hommes s’empressèrent d’obéir et déposèrent ensuite la pauvre Valérie sur la civière. Une fois sortie de la pension, ils la placèrent à l’intérieur de l’ambulance qui attendait devant l’hôtel, en présence de l’abbé et des deux enfants.
Le prêtre aurait voulu dire quelques mots réconfortants à Valérie, mais, se penchant vers elle, il la trouva dans un tel état de prostration que sa voix s’étrangla dans sa gorge.
L’ambulance démarra, tandis que le religieux priait et que Mireille sanglotait éperdument ; Pierrot, le visage aussi blanc que celui de la pauvre Valérie, gardait un silence farouche ...
( A SUIVRE LE 3 NOVEMBRE )