N'ÉCOUTEZ PAS LES SOMNAMBULES
On raille volontiers les superstitions d'autrefois et les hommes d'aujourd'hui semblent avoir une foi médiocre dans les paroles cabalistiques des sorciers et dans les formules mystérieuses des devineresses, cartomanciennes, diseuses de bonne aventure, professionnelles de tarot des Bohémiens, voyantes et somnambules expertes à découvrir l'avenir dans le jeu des épingles, le marc de café où les lignes de la main.
Nous faisons tous mines de mépriser la « sorcellerie » et de n'accorder de crédit qu'aux vérités positives et aux méthodes rationnelles de la science. Et cependant combien d'entre nous sont encore des victimes des superstitions les plus inimaginables. Etes-vous bien sûr de ne pas concevoir une fallacieuse espérance lorsqu'un cheval pie passe à votre gauche ? Etes-vous bien sûr de ne pas éprouver une inquiétude peu raisonnable lorsque le nombre de vos invités n'est ni de douze ni de quatorze ?
Aux heures de doute, aux heures d'angoisse et d'incertitude quand vous espérez un bonheur qui ne vient pas assez vite, quand vous redoutez un malheur qui vous semble inévitable n'avez-vous jamais eu la faiblesse d'aller consulter une somnambule ? Et les femmes ne sont pas les seules à encourager l'industrie des professionnelles du mystérieux. Il est des hommes qui, sur ce point n'ont pas toujours la volonté plus ferme et le cerveau plus solide.
Sans doute, il n'est que des naïfs sans défense pour se livrer sans réserve aux nécromanciennes. Tout le monde ne va pas consulter la voyante avec la décision d'agir absolument selon ses conseils. Tout le monde ne s'en remet pas sans critique et sans discussion à ses oracles fatidiques. Mais les esprits découragés et les volontés affaiblies ne s'accordent pas d'une logique très rigoureuse. On se dit, qu'après tout, si la voyante ne vous fait pas du bien, à coup sûr elle ne vous fera pas du mal. Si ses avertissements ne sont pas salutaires, si ses prédictions ne se réalisent pas, que risque-t-on après tout ? Le prix d'une consultation. On va bien consulter le médecin et le médecin lui aussi s rompe quelquefois. Et puis qui sait ? On a vu des choses si extraordinaires.
Qui donc n'a pas eu une amie à qui la cartomancienne avait prédit qu'elle se marierait dans l'année — et qui en effet, s'est mariée avec le jeune homme qu'elle aimait ? Et le facteur, un facteur en chair et en os coiffé d'un vrai képi de l'administration des postes, n'est-il pas bien souvent venu donner une apparence de réalité au facture invisible que désignait le hasard mystérieux des cartes coupées de la main gauche.
C'est que les somnambules sont des femmes habiles qui souvent, s'entendent fort bien à jouer avec les espérances où les inquiétudes de leurs clients. Le somnambule ne parle si bien que parce qu'elle écoute mieux encore. Et les secrets qu'elle devine, c'est vous même souvent qui les lui avait livrés.
Il faut reconnaître que beaucoup d'entre elles possèdent de remarquables qualités d'observation. Et c'est pourquoi les esprits qui observent mal leur présent si volontiers le sens de l'avenir et l'art de la divination.
Il faut avouer aussi que toutes les tireuses de cartes n'ont pas sur leurs clientes une aussi néfaste influence que la célèbre cartomancienne de Berlin dont nous donnons ici la photographie à côté de celle de sa victime. Les somnambules n'en veulent d'ordinaire qu'au porte-monnaie et non pas à la vie des gens crédules.
Mais tout le monde peut cependant tirer un enseignement de la tragique histoire de Mlle Héléna Mützenberg, cette jeune actrice dont tous les journaux allemands relatèrent le suicide.
Héléna Mützenberg appartenait à une bonne famille de Magdebourg. Malgré l'opposition de sa famille, elle voulait absolument enter au théâtre. Pendant plusieurs années elle luta en vain, sans pouvoir obtenir l'autorisation de ses parents. Un beau jour lasse de discussions stériles et qui menaçaient de s'éterniser sans résultat, elle quitta la maison paternelle et vint toute seule à Berlin. Elle trouva assez facilement un engagement dans un petit théâtre. Mais deux mois après, son père mourait d'une attaque d'apoplexie. La jeune fille qui aimait beaucoup son père s'imagina toujours qu'elle avait été la cause involontaire de sa mort. Son caractère changea brusquement. Elle devint morose et triste, son esprit était sans cesse traversé d'inquiétude et de terreurs sans objet. La nuit elle se réveillait en proie à des cauchemars incohérents, où elle apercevait son père s'avançant vers elle, avec un geste de reproche attristé.
D'autre part la carrière dramatique lui fut difficile. Le succès ne vint pas. Héléna Mützenberg adorait son art, mais soit qu'elle n'eût pas trouvé un rôle à sa convenance, soit que son physique un peu triste ne fût pas agréable au public, elle ne parvint pas à sortir de l'obscurité. On lui confia des rôles de moins en moins importants. Elle ne joua bientôt plus que les bonnes qui introduisent les visiteurs ou qui apportent une lettre sur un plateau d'argent.
Depuis trois ans déjà Héléna jouait les « utilités ». Elle n'espérait plus en son métier et elle se lamentait sur sa vocation malheureuse. Plusieurs fois elle avait écris à sa mère et l'avait suppliée de la recevoir. Les lettres étaient restés sans réponse.
C'est dans cet état de tristesse et de découragement qu'elle fit la rencontre d'un jeune officier de uhlans. Une union heureuse pouvait la sauver, lui restituer la joie et la gaieté perdues. Pendant un an, la jeune femme fut heureuse. Le jeune lieutenant aimait le théâtre et la musique. Et comme tout allemand qui se respecte, il était sentimental. Ce furent dans les parcs ombreux et solitaires des promenades sans fin où les deux amants se plaisaient à lire ensemble les plus belles strophes de l'intermezzo de Henri Heine.
Mais bientôt le jeune homme cédant aux reproches de sa famille, adressa à Héléna une lettre de rupture sèche et définitive et épousa la fille d'un capitaine de son régiment.
Ayant perdu à la fois sa famille, la foi de sa vocation et l'homme qu'elle adorait, Héléna, désemparée le cœur faible et la volonté vacillante se souvint d'une célèbre voyante dont une habilleuse bavarde lui avait parlé un jour et dont elle avait vu depuis le nom dans les annonces de journaux.
Qui sait ? Si tout cela n'était qu'une épreuve, si le bien aimé le liebste allait revenir ? Si la voyante allait lui annoncer que son bonheur n'était pas à jamais perdu ? Ah ! Entendre dire ces deux mots, ces deux mots seulement « Il reviendra ».
Héléna se précipita dans un fiacre et se fit conduire chez la somnambule.
Celle-ci n'était pas une de ces vieilles tireuses de cartes qui prédisent dans les faubourgs, l'avenir médiocre des femmes du peuple et des ouvrières sans travail. Agée de trente ans à peine, d'une beauté farouche et un peu orientale, toujours vêtue d'étoffes somptueuses drapées avec art, portant dans ses cheveux des bijoux byzantins de grande valeur, c'était une somnambule pour gens chics, une devineresse pour « la haute ». Elle recevait en effet dans un salon luxueux et bizarre, des femmes qui appartenaient pour la plupart à l'aristocratie, au monde du haut commerce et de la haute banque. Mme Isadora von K... c'était la cartomancienne à la mode. Ceux qui n'avait pas la foi allaient la consulter par curiosité.
Cet extraordinaire succès s'expliquait, en partie par la remarquable intuition dont elle était doué. Un mot, une intonation, un geste, un coup d’œil étaient pour elle autant d'indice et de témoignages irrécusables dont elle se servait habilement pour reconstituer la vie de ses clientes. Cette femme savait observer.
Elle attirait les hommes et les femmes parce que, marchante de mystère, elle était elle-même un mystère vivant. D'où venait-elle ? Quelle était sa vie ? Nul n'aurait pu le dire. Un beau jour elle s'était installée à Berlin et elle avait eu des démêlés avec la police. Mais l'intervention occulte d'un puissant personnage avait tout arrangé. On ne savait rien sur elle, sinon qu'elle était belle, étrange et attirante. Des gens qui se prétendaient renseignés, affirmaient qu'elle s'occupait d'espionnage. Mais elle avait aussi des partisans convaincus et des défenseurs acharnés.
Espionne, magicienne, aventurière ou femme tout simplement, l'habile créature vit aussitôt quel parti elle pourrait tirer de la pauvre Héléna, imagination candide et désormais sans volonté personnelle. Sans doute Héléna n'était pas une cliente importante. Et il semble véritablement que me von K... — la baronne von K... comme elle se fait appeler parfois — ait pris un malsain plaisir à dominer complètement, impérieusement, la pauvre petite actrice déjà désespérée.
Naïvement Héléna raconta toute son histoire, toute sa détresse à la voyante. Elle lui dévoila tout son passé. Elle la supplia, à genoux, de lui dire l'avenir.
Mme de K... passa sur ses yeux ses mains chargées des bagues aux pierres rares, abaissa lentement ses paupières et simulant le sommeil hypnotique, elle dit à la jeune fille :
— Je vois... Je vois un revolver, un revolver chargé sur une table... dans six mois... jour pour jour... le 8 octobre, vous vous suiciderez.
Elle prononça quelques paroles incohérentes, ouvrit les yeux et fit semblant, devant la jeune fille en sanglots, d'avoir oublier sa sinistre prédiction.
Héléna revint le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. Mme von K... la fit passer par les plus cruelles alternatives d'espoir et de désespoir. Tantôt elle « voyait » un jeune officier de ulhans qui rompait un mariage détesté et qui revenait à la fidèle amie d'autrefois. Tantôt au contraire, elle découvrait dans son sommeil le revolver obsédant, qui semblait de lui-même venir se mettre dans les mains d'une jeune fille qui ressemblait trait pour trait à Héléna.
La dépression morale de la jeune actrice en fit un « sujet ». Elle fut suggestionnée. Elle devint la chose de Mme de K...
En rentrant chez elle, elle se répétait machinalement les paroles de la voyante. Machinalement elle entra chez un armurier et acheté un revolver.
Ici, l'histoire d'Héléna Mützenberg serait incompréhensible pour tous ceux qui ne savent pas avec quelle facilité les nerveux deviennent la proie d'une idée fixe. La jeune fille ne raisonna pas. Son sens critique était anéanti, sa volonté aussi.
Son suicide devint pour elle une r »alité inévitable et certaine. Elle n'eut plus qu'une crainte, elle n'eut plus qu'une terreur ; la crainte et la terreur de se manquer.
Ainsi, chaque jour, elle s'enfermait dans sa chambre et s'exerçait à tirer au revolver. Les premiers jours les voisins s'émurent. Mais Héléna était actrice. Elle déclara simplement qu'elle s'exerçait à manier cette arme, parce qu'elle devait prochainement jouer un rôle dans lequel elle aurait à tirer des coups de revolver. Les voisins se calmèrent et se firent au bruit des détonations comme on accepte le bruit d'un piano et l'ennui d'entendre des gammes et des vocalises. On exigea simplement de la jeune fille quelle « ne répétât pas » passé dix heures du soir.
Un des voisins photographes amateur de talent et qui recherchait des scènes et des poses originales, obtint même d'Héléna l'autorisation de la photographier son revolver à la main. C'est cette photographie que Nos Loisirs a pu se procurer et que nos lecteurs trouveront ici reproduite.
Jusqu'au 8 octobre, jour prédit par la somnambule Héléna Mützenberg vécut paisiblement sa vie ordinaire. Elle vaqua à toutes ses occupations , parla avec sérénité de la pluie et du beau temps , assista régulièrement à toutes les répétitions prescrites par le tableau de service de son théâtre. Mais le 8 octobre, elle parut plus soucieuse et plus triste que d'habitude. Et l'après-midi, elle se tirait un coup de revolver au cœur.
Mme de K... apprit, par les journaux , le suicide de la jeune fille.
De cette mort, dont elle es responsable, eut-elle un regret, une angoisse, un remords ? Une larme a-t-elle coulé sur son visage impénétrable ?
REVUE NOS LOISIRS DU 12 AVRIL 1908
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