MOINEAUX SANS NID N° 97
97 – A T T E N T E
Valérie était partie à la recherche de robert Montpellier décidée à lui confier le testament de Julien Delorme et à lui révéler également ce qu’elle avait surpris dans la maison des d’Evreux.
Malheureusement le jeune homme, resté à Biarritz ne devait regagner la capitale que deux ou trois jours plus tard. Alice avait réussi à le convaincre de renoncer, pour le moment, à ses projets de voyage à l’étranger et à revenir vivre dans son ancienne demeure.
La jeune fille était partie en hâte de Biarritz en apprenant que Jacques était souffrant, voulant passer aux yeux de Robert pour une sœur aimante et dévouée.
Le peintre avait donc décidé de rentrer à Paris sans trop se presser, avec le petit Guy et sa mère, Anna Carel.
Hélas ! Le destin semblait vouloir recommencer à s’acharner contre Valérie Labeille et les deux petits orphelins dont elle s’occupât si affectueusement.
Si, ce jour-là, Valérie avait pu voir Robert, tout aurait été changé pour eux, mais, malheureusement, il n’en fut pas ainsi, et elle ne put éviter les coups cruels et injustes qui n’allaient pas tarder à les frapper ...
La mort de Jacques avait fait grand bruit parmi toutes leurs relations. Le grand public parlait d’ailleurs aussi, mais assez confusément du drame survenu entre les deux frères par la faute d’une femme ... Bientôt, le nom de Valérie Labeille fut sur toutes les lèvres, chacun interprétant à sa façon les événements, l’imagination les amplifiant et les déformant.
Nul n’ignorait pourtant, que le sort de Jacques avait été provoquée par une scène de jalousie entre lui et Anselme, que la police recherchait Valérie et que le marquis en résidence surveillée, ne pouvait quitter sa maison.
En tout cas, ils plaignaient autant la victime que l’agresseur. Nul hélas ! Ne défendait l’infortunée Valérie. N’était-elle pas à l’origine de cette tragédie, elle, la complice de Marigny dont, certainement la perversité était à l’origine de ce drame.
— On devrait la guillotiner ! Disait-on. Cette femme est un véritable danger public ! Deux frères qui s’aimaient tant et que l’on ne voyait jamais l’un sans l’autre ! Comment a-t-elle fait pour les pousser à un tel geste ?
La calomnie ne cessait de croître, comme la boule de neige qui grossit en roulant sur la pente de la montagne.
Seule Valérie ignorait tout ... jusqu’à la mort de Jacques, elle n’avait lu aucun journal ... Lorsqu’elle rentra au hangar, contrariée de n’avoir pas trouvé Robert chez lui, Mireille l’attendait avec impatience. Pierrot étant parti pour la vente des journaux du soir.
La malheureuse était loin de se douter que la police la cherchait, et que, de nouveau, elle était l’objet de la curiosité et de la médisance générale.
Dès qu’elle fut assise, la fillette grimpa sur ses genoux et murmura en l’embrassant :
— Comme vous êtes belle, ma petite maman chérie ! Et comme je vous aime !
— Oui ... oui ... fit distraitement Valérie en caressant les boucles soyeuses de l’enfant.
— Comme je voudrais que voyez ma vraie maman à moi ! reprit Mireille.
— M’aimerais-tu davantage si cela était ?
— Je ne sais pas. Mais c’est parce que je vous aime tant que je le désire et je serais si fière de le crier à tout le monde. Ce n’est pas possible, n’est-ce pas ?
— Hélas ! Si ! Car je sais que ma pauvre petite fille est morte ... Et puis, il vaut mieux pour toi que tu ne sois pas l’enfant d’une ...
— Oh ! Ne parlez pas ainsi, interrompit douloureusement la fillette ... Je ... je voudrais encore savoir quelque chose ?
— Quoi donc, ma chérie,
— Est-ce que toutes les dames sont aussi bonnes que vous ?
— Quelle drôle de question ? S’exclama Valérie en riant.
— Comme je n’ai jamais connu que « l’Araigne » et des femmes de son genre, je ne peux m’imaginer comment sont les dames, les vraies.
— Eh bien ! Ma mignonne, il en existe de meilleures et de pire que moi, expliqua Valérie en caressant la joue de la petite fille.
— Comment ! Il y a aussi des « dames » méchantes ? s’exclama l’enfant étonnée.
— Mais oui, soupira Valérie, et de très bonnes aussi, surtout parmi celles qui sont des mamans, tout comme parmi les plus humbles, qui ne sont pas des « dames » comme tu dis.
— C’est vrai, reconnut Mireille avec le plus grand sérieux, j’en ai connu une. La pauvre, elle avait à sa charge cinq enfants et un vieux père paralysé ...
— Et pas de mari ? Demanda Valérie, apitoyée.
— Si, mais un vaurien, un ivrogne paresseux qui la battait pardessus le marché. Pourtant, c’était elle qui les nourrissait tous.
— Ah ! Et que faisait-elle ?
— Elle vendait du poisson dans les petites voitures des marchés en plein vent.
— Et ses enfants ?
— Ils étaient encore trop petits pour l’aider. La malheureuse avait une vie bien dure, et je l’ai vue pleurer bien des fois ce qui m’en faisait faire autant ... D’abord lorsque Pierrot sera riche, j’irai lui porter beaucoup d’argent afin qu’elle se repose ... Parce qu’il sera très très riche, Pierrot, n’est-ce pas ?
— Je l’espère ! Soupira la jeune femme.
— Que c’est merveilleux de penser cela ! S’écria la fillette dont les grands yeux étincelaient de joie. J’ai déjà choisi avec lui la poupée que je veux ; elle est la plus belle de toutes avec sa robe de soie, ses cheveux naturels et ces petits souliers vernis ... Elle ressemble aux petites filles riches, celle qui « la ramènent » ...
— « Qui la ramènent » !... Quelle façon de parler ! Il est nécessaire que je vous apprenne à vous exprimer correctement, mes enfants !
— Je ne le ferai plus, et je parlerai comme il faut dorénavant, promit Mireille.
— Je te l’enseignerai petit à petit, ainsi que des tas d’autres choses.
— Oh ! Oui, petite maman chérie, et à Pierrot également, n’est-ce pas ?
— Oui, à lui aussi, affirma Valérie en riant.
— Vous verrez comme il apprendra vite ; il est tellement intelligent Pierrot !
Elles continuèrent à bavarder de la sorte, ébauchant mille projets, jusqu’au moment où le petit vendeur de journaux rentra, l’air très satisfait.
Il leur apprit la mort de Jacques et l’effet de la nouvelle sur le public parisien.
— On ne parle donc tellement ? S’enquit Valérie avec inquiétude.
— Ma foi, oui, reconnut Pierrot, et on dit même que c’est vous la principale coupable ! Tenez, voici « France-Soir »
Valérie priut tout de suite connaissance de l’article suivant :
< Le commissaire X ... s’occupe actuellement d’une affaire assez mystérieuse qui, si les bruits répandus se confirment sera extrêmement intéressants à suivre, en raison des personnalités mises en cause. Il s’agit de la mort d’un gentilhomme appartenant à la haute société, et qui, avec son frère, venait d’hériter, tout dernièrement d’une très grosse fortune. Il paraîtrait que le décès n’as pas été naturel et le médecin légiste a demande l’intervention de la justice. Une enquête est en cours actuellement.
On dit également que le propre frère du défunt, très connu et très estimé, est en liberté provisoire. Pour l’instant, il nous est interdit d’en révéler davantage, mais nous pouvons affirmer à nos lecteurs qu’il s’agit d’un drame passionnel où une femme, dont le nom a été déjà mêlé à une lamentable histoire, joue un rôle des plus importants. Il se peut donc que, bientôt, nous nous trouvions devant des faits aussi sensationnels que surprenants ...
Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tragédie et mystérieuse histoire ».
— Ce n’est pas ma faute ! Murmura douloureusement Valérie en rejetant le journal. Ils se sont empoignés comme des brutes enragées ! Mon Dieu ! On va certainement me rechercher pour avoir mon témoignage. Mais je ne veux pas donner signe de vie avant d’avoir rencontré Robert.
— Que dites-vous de tout cela ? Demanda Pierrot après un bref silence.
— Que Dieu lui pardonne ! Soupira Valérie en songeant à Jacques.
— Oui, reprit Pierrot, mais pourvu que l’autre ne me mette dans l’embarras en mourant, lui aussi.
— Que t’importe cet homme ? S’écria la jeune femme, étonnée.
— Oubliez-vous qu’il est le seul, maintenant, à savoir que je suis le fils de Julien Delorme ?
— C’est vrai, approuva Valérie ;
— Et si le marquis mourait à son tour, personne ne serait capable de l’affirmer.
— Tu es réellement très intelligent, mon chéri ! S’exclama avec admiration la fille de Michel Labeille ;
— Savez-vous à quoi j’ai pensé ? Reprit le petit garçon.
— Je t’écoute ...
— Je vais prendre l’âne et, sous prétexte de le rendre, j’irai au pavillon de chasse des d’Evreux afin de parler à leurs domestiques et particulièrement à Juliette.
— oh ! Non, Pierrot ! Ils seraient capables de te faire du mal ! Protesta Mireille, effrayée.
— Jamais de la vie, voyons ! Répliqua Pierrot avec un haussement d’épaules.
— Et qu’as-tu l’intention de dire à cette femme ? Demanda Valérie.
— Que je lui donnerai tout l’argent qu’elle voudra, lorsque je toucherai mon dû, si elle accepte de révéler au juge d’instruction tout ce qu’elle sait à mon sujet et ce que m’ont fait subir ces misérables lorsqu’ils m’ont enlevé et transporté là-bas ; en somme, tout ce qui nous est arrivé à Mireille et à moi.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, murmura Valérie, après quelques secondes de réflexion. Mais tu n’iras pas seul ; je t’accompagnerai.
— L’âne ne pourra pas nous porter tous les deux, fit remarquer le jeune garçon.
— Il n’est pas nécessaire d’employer ce moyen de transport ! Dit Valérie en riant.
— Mais moi, je ne veux pas rester toute seule ici, déclara Mireille. J’ai trop peur que « l’Araigne » arrive à me découvrir pendant votre absence.
— Et vous non plus, vous ne devez pas trop vous montrer, mademoiselle Valérie, ajouta Pierrot. N’oubliez pas que la police vous recherche.
— C’est vrai, dit la jeune femme avec accablement. Mais je serais trop inquiète !
— N’ayez aucune crainte, conseilla Pierrot, rassurant. J’ai de bonnes jambes et je cours très vite. Je n’entrerai pas dans la maison et leur parlerai de dehors.
— Combien de temps penses-tu rester absent ? Demanda la grande amie sans trop d’enthousiasme.
— Je crois pouvoir être de retour demain, se hâta de déclarer Pierrot pour la tranquilliser. (Et il ajouta avec le plus grand sérieux) : Il faut que nous agissions très vite, avant que le marquis ne meurs ou ne soit envoyé en prison pour le restant de ses jours, comme il le mérite. Dès que l’aube commencera à poindre, j’enfourcherai maître Aliboron et en route !... Je ferai ainsi une magnifique promenade.
— Non, Pierrot ! S’écria Valérie. Je ne veux pas que tu y ailles, tu es trop jeune pour t’exposer de la sorte !
— Mais non, mais non, insista Pierrot.
— Pourtant, je pense que ...
— N’oubliez pas, interrompit Pierrot, que je suis un moineau de Paris, obligé de lutter comme un homme pour gagner sa vie dans la rue.
— Puisque vous me considérez vous deux comme une maman, vous devez m’obéir.
— Oh ! Oui, maman chérie ! S’écria la fillette en lui faisant un collier de ses petits bras, avec un élan de tendresse.
Valérie et Mireille s’étreignirent avec émotion et les beaux yeux de la petite fille se remplirent de larmes, Pierrot les regardait, silencieux, essayant de dominer l’émoi qui le gagnait. Certes, si la scène s’était prolongée un peu, il se serait, lui aussi, précipité dans les bras de Valérie et de Mireille qu’il considérait comme sa petite sœur.
Cependant obéir paraissait une chose difficile à réaliser pour Pierrot ; il était trop habitué à sa liberté et à ne compter que sur lui-même pour se soumettre à la volonté d’autrui.
Brusquement il déclara, convaincu de ce qu’il avançait :
— Il ne peut m’arriver aucun mal, je vous l’affirme. Ne vous tourmentez surtout pas pour moi.
La jeune femme déposant Mireille à terre, s’approcha du garçonnet.
— Qu’en sais-tu, mon petit ? Murmura-t-elle en hochant la tête. As-tu oublier combien ces gens sont méchants ?
— Les plus méchants sont le marquis et les siens, car Juliette, son mari et son beau-père, n’ont agi que pour exécuter les ordres de leurs maîtres.
— En tout cas, je ne tiens pas à ce que tu coures un tel danger, protesta avec force Valérie. Je te supplie, Pierrot, de tout bien soupeser avant de prendre une aussi grave décision. Tu as déjà risque ta vie une fois ; pourquoi recommencer ?
L’enfant ne sut que répondre et garda le silence. Mais aux premières lueurs de l’aube, alors que Valérie et Mireille dormaient profondément, Pierrot se leva sans bruit, sortit l’âne et l’enfourcha.
Le brave enfant avait décidé d’agir seul, avec toute l’énergie dont il se sentait capable. Il aimait tendrement Valérie, mais devinait que la pauvre femme était bouleversée encore par les terribles épreuves qui ne cessaient de l’accabler.
La possession du testament était très importante, mais ce papier, tout précieux qu’il fût, n’affirmait nullement que Pierrot était le fils de Julien Delorme. Et c’était précisément ce que voulait prouver le courageux vendeur de journaux.
A cette heure aussi matinale personne ne le remarqua ni ne railla son moyen de transport, fort original. Et Pierrot s’éloigna rapidement de la capitale, se dirigeant presque uniquement par instinct vers le lieu qu’il désirait atteindre …
( A SUIVRE LE 11 JANVIER )
