OREILLE FENDUE
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OREILLE FENDUE
Nouvelle par Georges de LYS
Cette touchante nouvelle décrit avec mélancolie et sincérité les derniers
jours d'un vieux brave. C'est un récit qu'aucun Français
ne pourra lire sans une profonde émotion
Le jour où l'Officielpublia enfin sa nomination de commandant gagnée par seize d'années d'attente dans le grade de capitaine, Léonard Laroche eu en même temps la secousse de lire, au-dessous de la bienheureuse ligne, un décret qui tua sa joie. Il était amis d'office à la retraite.
On le jugeait trop usé où incapable d'exercer le commandement d'un bataillon. Par égard pour ses bons services , il recevait un grade honorifique et la retraite qui y était attribuée ; mais jamais il ne marcherait à la tête de ses quatre compagnies et surtout il lui fallait quitter l'armée.
Léonard fronça le journal d'un geste douloureux et passa sur sa face ses mans fiévreuses ; elles lui voilèrent les yeux pour en refouler les larmes.
Déjà l'Officielavait circulé, la nouvelle courait dans des chuchotements ; de chaque banquette de café des officiers se levaient, s'approchaient, félicitaient le capitaine et sa promotion ; sur ce sujet ils étaient prolixes. Un mot banal de regret effleurait seul son départ et le vieux, tout ramolli qu'on l'estimait, pénétrait sous les compliments, à la fois dédain et une envie « Il avait de la chance, le ministre aurai pu lui fendre l'oreille un jour lus tôt, et dame ! Il sortait parti capitaine, tandis qu'on lui donnait à la fois le grade de la retraite supérieure sans qu'il fût astreint aux deux ans d'exercice exigés de ses camarades »
Pour tous il était donc un vieillard, le père Laroche et lui cependant était si triste.
Une amertume élargit sa douleur il comprenait encore le tacite reproche décelé dans ses propos ; il n'était plus bon à rien, vieille baderne dont le départ depuis longtemps aurait dû faire place à d'autres plus jeunes, plus ambitieux, énervés par l'interminable attente dans les bas grades. Depuis tant d'années les impatients réclamaient la fameuse réforme promise —et jamais tenue —le rajeunissement des cadres.
Et le vieux , si placide dans sa servitude passée, apercevait tout d'un coup les tréfonds des générations nouvelles, pétries d'égoïsme, élevées dans la soif du succès, incapables d'abnégations ; race maladive de mon temps, stériles en caractère mais riches en « struggleforlifers »
La résignation perpétuelle de son existence de soldat avait assoupli Laroche à toute désillusion, tué en lui toute révolte. Il subit les félicitations ne s'irrita point des apéritifs qu'aiguisait son départ et, dans sa soumission aux usages; se crut même obligé à la pension d'offrir le vin aux camarades.
Ces sensations d'ailleurs étaient confuses dans sa vieille tête incapable de les analyser ; il s'en dégageait seulement un malaise et, tel un chien errant dans la nuit, Laroche se sentait isolé dans son deuil.
Les jours suivants il égrena ses visites d'adieu.
Bonhomme il agréa les banales condoléances, fut reconnaissant où ou il crut distinguer, non point un regret —il n'était point si exigeant —mais une sympathie ou tout au moins de l'affabilité.
A la caserne seulement son cœur de soldat battit. Ses hommes prévenus, l'attendaient dans le réfectoire. Il balbutia quelques mots, attendrie par la vraie tristesse qu'exprimaient les visages. Il les aimaient ses troupiers, et il était aimé d'eux.
Dans le bureau de la compagnie, bouleversé par les effusions sincères dont ses braves enfants l'avaient gratifié, il s'assit lourdement, le front dans ses paumes, les coudes sur la table sur laquelle il avait tant de fois examiné la comptabilité et signé les pièces.
Debout devant Laroche se tenait le sergent-major. Il ne troubla point le recueillement de son chef, mais attendit que ce dernier relevât le front.
Alors il parla :
« Mon capitaine — mon commandant, veux-je dire — avant que vous nous quittiez , les gradés et les hommes de la compagnie seraient heureux que vous gardiez d'eux un souvenir comme d'en conserver un de vous. Si vous y consentez, le photographe est là pour tirer le groupe de la compagnie avec vous au milieu de nous »
Laroche se redressa :
« Si je consens !... Ah ! Les braves cœurs que vous êtes ! Au moins je ne m'en irai pas seul, j'aurai votre présence à tous avec moi ; elle ne sortira ni de mes yeux ni de mon coeur »
Les hommes l'attendaient, déjà rassemblés devant l'objectif très fier, un bon sourire épanoui sur la face, Laroche se campa au milieu d'eux.
Le photographe parti, le vieux soldat voulut parler encore ; dans sa gorge les sanglots brisèrent sa voix qui uniquement chevrota.
« Mes amis !... Oh ! Mes amis !...
Frémissantes ses mans s'offraient aux étreintes les prolongeaient ans le deuil de les rompre... et de ne plus les retrouver jamais.
Le commandant se retira dans la petite ville où le ramenait Ses souvenirs d'enfance et la maisonnette qu'il avait héritée des vieux.
Laroche ne connaissait plus personne. Depuis le jour où l'avait appelé la conscription, trente cinq ans s'étaient amassés ; mais, grâce aux vertus de ses parents, le nom qu'il tenait d'eux n'était pas oublié.
Au café il eut sa table réservée, et le patron s'abonna en l'honneur de son client, au Moniteur de l'Armée, il le remettait au commandant et n'aurait permis à personne autre de rompre la bande du journal.
La ville était fière de son commandant, l'unique retraité qu'elle possédât. Jadis les anciens serviteurs du pays se plaisaient à élire en elle leur refuge. La rivière était poissonneuse, le climat doux, le prix de la vie modique, toutes choses importantes pour les vieux désœuvrés qui doivent mesurer leurs besoins et leurs plaisirs aux minces munificences de leur pension. Mais depuis, un chemin de fer avait traversé la localité ; la facilité des transactions renchérissait tables et logement ; les ingénieurs, devant l'eau vive, peu soucieux de truites s'étaient révoltés à l'idée d'une telle force motrice improductive et des usines avaient aligné leurs cheminées fumeuses là ou frissonnaient les peupliers verts, et elles empoisonnaient la rivière de leurs issues. Adieu, dès lors aux lentes et délicieuses stations sur les berges ensoleillées, la ligne à la main dans la convoitise d'une friture.
Un à un les pauvres gens étaient partis à la recherche d'une hospitalité accessible à leur budget. Quelques-uns, enracinés au pays avaient rogné sur leur tabac ou leur demi-tasse ; la mort avait moissonné leur petite troupe. Enfin depuis deux ans le dernier avait disparu quand Laroche arriva.
Sa venue fut considérée par la ville comme une revanche des défections et une espérance ; elle pouvait attirer d'autres officiers supérieurs. Ceux-ci mieux rétribués que les capitaines ou lieutenants déserteurs rendraient à la cité chauvine sa gloriole ; car sans l'avouer ; elle avait encore sur le cœur la défection de ses anciens fidèles.
Aussi le bon Laroche se sentit ragaillardi par la sympathie et la déférence qui partout l'accueillaient.
Il s'était installé modestement dans la petite maison familiale qu'égayaient un jardinet fleuri et une tonnelle touffue de clématites dont l'ombre serait bonne, l'été pour prendre l'absinthe avec les amis. Sur la façade enguirlandée de glycines, la fenêtre ouvrait l'entrée à la vie extérieure, aux distractions de la route que peuplaient les jours de marché.
Dans la chambre en face du lit, il cloua au mur la photographie encadrée grâce à laquelle il vivait encore avec ses troupiers. Et quand un rayon entrait sous le miroitement du verre, les faces s'illuminaient d'un sourire.
Quand il eut, au-dessus, placé son brevet de la Légion d'honneur, accroché son sabre et son revolver la décoration lui parut complète. Et la première pipe qu'il fuma, au soleil d'automne, devant ses chrysanthèmes épanouis, lui fut délicieuse, bien que des fleurs montât la mélancolie de leur senteur, le parfum d'une rosée de larmes.
Mais vint l'hiver ; le jardinet grelotta , dépouillé, le soleil n'eut entre les nuages que de pâles sourires et quand Laroche après sa demi-tasse, restait au logis et se trouvait seul devant son feu les heures traînaient. Il bourrait pipe sur pipe, feuilletait son annuaire sans parvenir combler les journées vides. L'inaction pesait à cet homme, après sa longue habitude d'une existence aux occupations multiples et réglées. Par surcroît la saison n'était point propice aux promenades ; d'ailleurs, le vieux soldat devait s'avouer que ses jambes réclamaient des ménagements ; on n'a pas trente cinq ans de service sans rhumatismes.
Au départ du régiment Laroche se trouvait encore vert et, depuis qu'il était désœuvré, il sentait la vieillesse peser sur lui, chaque jour plus lourde. « Plus je me repose, plus je suis las ! S'étonnait-il ; tonnerre ! Je ne suis pourtant pas un clampin ! »
Léonard perdait l'appétit et le sommeil. Il dépérissait comme un arbre transplanté trop tard dans un nouveau sol ; les racines rompues ne buvaient pas la sève nourricière. Alors malgré lui un frisson le secouait ; il se remémorait la cruelle vérité tant de fois énoncée dans les propos de pensions ; la moyenne des retraités ne coûte pas à l'État deux ans de pensions.
Et cet homme, soldat de Solférino, sergent de Puebla, officier de Gravelotte, cet affronteur de danger devant la mort sournoise avait peur.
Mais le printemps allait reverdir l'espérance, le soleil réchauffer les membres engourdis et Laroche se crut reconquis à la vie quand au nid suspendu à son toit apparut la première hirondelle.
Au café en dépliant le Moniteur, Laroche eut l’œil attiré part le numéro de son régiment . De nouveaux bataillons de forteresse étaient désignés pour renforcer la frontière de l'Est. L'ancien corps de commandement était compris parmi eux, et la fraction détachée se trouvait être son propre bataillon. Les places à garnir étaient indiquées. Un éblouissement aveugla Laroche. La route à suivre pour gagner la nouvelle garni avait la petite ville parmi ses gîtes d'étapes.
Son bataillon ! il le reverrait encore une fois. Une angoisse suspendu sa joie. Si le transport aillait s'effectuer par la voie ferrée ?
Il écrivit et fut rassuré. Le mouvement s'exécuterait par étapes ; les ordres étaient arrivés, les dates fixées ; dans trois semaines Laroche aurait près de luises compagnons d'armes.
Le jour même il fit sa caisse, ses économies étaient minces, néanmoins en se privant un peu, il pourrait recevoir les camarades à sa able et payer une chopine par tête à ses anciens troupiers. Il se fut plutôt endetté que de renoncer à cette joie.
Ses troupiers ! C'était à eux surtout qu'il songeait. A l'exception de la dernière classe libérée, il retrouverait dans leurs rangs les hommes qui avait servis sous ses ordres. Son ancien contrôle à la main, il se campait devant la photographie et recherchai ceux qu'il pourrait désigner par leur nom. Sa mémoire rouillée se rajeunissait à cet exercice. Ah ! Il ne les avait pas oubliés ses enfants. A chaque nom revivait devant lui physionomie et caractère. Par avance, Léonard conversait avec aucun d'eux, évoquait des souvenirs menus mais précis, trouvait d'adorables paroles dont son cœur était embaumé.
Il s'inquiétait encore des changements que dans la compagnie avait dû amener son départ. Son successeur venu d'un autre corps, lui était inconnu. Était-il aimé des soldat ? Leur était-il miséricordieux ? Laroche le souhaitait de tout son cœur ; mais si e nouveau l'avait supplanté dans l'amour de ses hommes il en eût été jaloux.
Chaque matin après son déjeuner, le commandant trompait son impatience par une promenade sur la route d'où bientôt il verrait poindre la colonne. Il restait de longue minutes arrêté en face d'un long ruban de queue qui s'étalait au delà du coteau et savourait par avance les anxiétés de l'attente et les joies de l'arrivée.
Au cours de ses stations il avait eu froid il toussait mais riais aux avis des bonnes gens qui voulaient le forcer à se soigner. Allons donc il serait guéri quand les amis seraient là.
Laroche se minait d'attente. La nuit il s'agitait fiévreux, tenu en éveil par l'intensité de son désir. Durant ses cours assouplissements il se croyait toujours sur la grande route au sommet de la côte, les yeux tendus vers la crête lointaine d'où la troupe allait surgir. Et les heures passaient ; il s'irritait du retard, se torturait d'inquiétude. Enfin les tambours débouchaient, avançaient. Plus ils se faisaient proche, moins il est voyait distincts. Une buée troublé ses yeux et dès qu'ils l'atteignaient la nuit le noyait. Aveugle il entendait le martèlement des pas sur le chemin la troupe filait le dépassai sans le voir. Son angoisse s'éperdait en un appel. Brusquement l'éveillait l'effort du cri et Léonard s'effarait la sueur aux tempes les oreilles bourdonnantes, les yeux écarquillés dans les ténèbres.
Puis la toux impitoyable le secouait la poitrine cassée par e longues quintes et s'il se rendormais, c'était pou se débattre en de semblables cauchemars.
Tout était près maintenant pour recevoir ses hôtes ; encore deux jours et ils seraient là. Mais la veille de leur arrivée, la vieille Benoîte qui faisait le ménage trouva le commandant dans son li, suffoquant battant la campagne.
Le médecin appelé hocha a tête ; une pneumonie ; l'état du vieux soldat était grave.
Dans la petite chambre aux jalousies closes, Benoîte erra d'un pas assourdi ; elle s'approche du lit se penche sur le front du retrait. Laroche péniblement halète dans sa fièvre , sa voix saccadée de toux évoque des visions glorieuses : « Patrie, drapeaux » Puis dans un sifflement elle se déchire « mes hommes ! »
Le docteur était revenu, le mal progresse, le commandant est perdu.
Au dehors éclate le tumulte des tambours, les clairons enflent les notes en envolées joyeuses, le pavé sonne sous les pas rythmés parmi lesquels détonnent les tintements des fers.
Le commandant s'est redressé, la face ardente, l'ouïe attentive. Il entend il se souvient :
« La marche du régiment !... »
Voici les amis attendus. Il veut se lever, retombe sur l'oreiller... Désespéré, il invoque Benoîte :
« La fenêtre !... Ouvrez la fenêtre !
— Mais... hésite la brave femme.
— Ouvrez ! Je veux les voir !
Une telle supplication criait dans la voix de Laroche, sa figure se convulsait d'une si douloureuse angoisse, que Benoîte domina ses scrupules de garde malade. Elle déclencha l'espagnolette, repoussa des deux mains les persiennes.
D'un flot, l'air, la lumière, la vie envahirent la chambre. Et dans la gloire du soleil le bataillon déboucha.
Le commandant implora encore.
« Plus prêt !... »
D'un effort Benoîte roula jusqu'à la fenêtre la couchette du mourant. Alors, comme défilait a compagnie, Laroche se souleva enfla sa voix :
« Mes enfants !... »
Des têtes se tournèrent vers l'appel entendu ; une clameur houla, vibrante de bonheur, chaude d'enthousiasme.
« Le capitaine !... Vive le capitaine !... »
Un rayon ensoleilla le front du vieux ; ses lèvres palpitèrent se fleurissent de la caresse qui leur était venue. Mais déjà la troupe était passée. D'une détente le commandant s'affaissa la bouche à jamais fermée sur le suprême baiser d'amour la tête enorgueillie par la joie qu'il avait illuminé sa mort.
REVUE NOS LOISIRS DU 1er MARS 1908
