VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
VOTRE OPINION ET LA NOTRE 3/3
Quand vous êtes au bureau d'omnibus ou plutôt sur le trottoir, les pieds dans la boue, vous faisant bousculer toutes les cinq minutes pour essayer de pénétrer dans un véhicule toujours complet, les fiacres maraudeurs passent devant vous pour vous tenter. Comme vous êtes déjà en retard, comme vous désirez n'être pas trop crotté en arrivant à votre rendez-vous vous finissez pour monter en « sapin ». Vous comptiez dépensez 0.30 F vous dépensez 2 francs. Pourquoi n'y a-t-il pas de milieu ?
On propose la création d'omnibus ou autobus « de luxe » qui serait intermédiaire entre le fiacre et l'omnibus populaire : 0.50 F où 0.75 F. En continuant dans la même voie, on arriverait à proposer la complète liberté des moyens de transport sur la voie public. Où serait le mal ?
La division systématique des citoyens en « classes riches » et « classes pauvres » est déclaré funeste au pays. Pourquoi s'efforce-t-on de la maintenir et de l'aggraver, par milles chinoiseries administratives ? Il,est choquant d'établir une barrière entre les gens qui peuvent payer quarante sous et ceux qui ne peuvent payer que six sous pour une course.
Les directeurs de théâtre prétendent qu'ils se ruinent parce que le public exige une mise en scène somptueuse ; c'est le prétexte pour augmenter le prix des places ; et c'est le prétexte aux subventions que le budget alloué à quatre entreprises officielles.
Or, l'excès de luxe confine à l'extravagance . A la Comédie Française en ce moment où joue une pièce où l'une des actrices déplore la gêne de son ménage — modeste ménage de province — tout en abordant des robes, des chapeaux, des fourrures et des bijoux qui valent une fortune. Les bons contribuables qui font les frais de cette magnificence rendent out simplement la pièce invraisemblable.
L'autre jour sont arrivés à Paris des acteurs siciliens doués d'un tempérament extraordinaire ; la puissance e l'originalité de leur jeu ont attiré une foule un public qui ne comprenait pas leur langue. Ils jouaient dans des décors tout à fat sommaire ; quelques mètres carrés de toile peinte indiquaient le lieu de l'action ; cela suffisait, parce que les spectateurs n'avaient d'yeux que pour les personnages en scène.
On ferait donc de grandes économies dans les entreprises privées comme dans les théâtres officiels si l'on suppléait la somptuosité des meubles par le talent des artistes. On pourrait alors diminuer les prix des places, ou le chiffre des subventions.
Le cheval est condamné ; l'équitation retient un nombre décroissant d'adeptes ; la vieille équitation française, surtout classique, élégante et solide est dédaignée pour l'acrobatie des jockeys américains. Le cirque de la famille Loyal a cédé la place aux cinématographes. C'est bien le moment d'élever en pleins Champs-Elysées la statue d'une écuyère.
Dans ce royaume de l'automobile, cette figure apprendra aux jeunes générations promenés par leurs gouvernants qu'il existe jadis un art équestre, où l'audace s'alliait merveilleusement à la grâce. Le type de chauffeur diffère autant du type cavalier que la machine diffère de la bête. Chacun à ses vertus propres sa poésie particulière. Ne perdons pas notre temps à pleurer ce qui disparaît ; mais conservons-en le souvenir, qui demeure confondu avec le souvenir de notre propre existence.
REVUE NOS LOISIRS DU 1er MARS 1908