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MOINEAUX SANS NID N° 71

22 Octobre 2011, 09:00am

Publié par nosloisirs

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71 UN BEAU REVEIL

 

Pierrot dormit ainsi jusqu’au lendemain matin. Il était déjà neuf heures lorsqu’il ouvrit les yeux. Après ce repos, il ressentait à peine la chute qu’il avait faite.

Lorsque Mireille était entrée dans la villa, la faim et la soif le torturaient ; ses membres n’obéissaient plus ; il se sentait si faible après sa chute, qu’il s’était laissé glisser à terre et puis il avait entendu du bruit ... Un bruit qui lui apportait l’espoir, la liberté, le pain et l’eau ...

Il s’était mis à crier le plus fort qu’il avait pu, mais les sons qui sortaient de sa gorge étaient si faibles ... Il se sentait mourir ! Et sa libératrice était arrivée ... Maintenant qu’il venait de si bien dormir, son robuste organisme reprenait ses droits. Pourtant, dans le demi-sommeil qui précède le réveil, il se disait :

« Mon Dieu ! On dirait que je suis au Paradis ! Serais-je déjà mort ? »

A cet instant, il vit Mireille à côté de lui. Elle avait fini par s’endormir. Il se leva sans faire de bruit et se mit à contempler sa petite compagne.

— Comme elle est jolie ! Murmura-t-il. Que me serait-il arrivé si elle n’était pas venue dans cette maison ! Je serais mort !... Quand nous serons grands ... Mais non ! Je ne l’aimerai jamais que comme ma sœur ... La pauvre enfant ne sait pas qui sont ses parents ... Moi, si ... du moins je sais qui était mon père. Je suis un fils naturel, mais tout e même ... Je vais leur montrer, moi, à ces canailles qui veulent me dépouiller de mon bien, de quoi je suis capable, tout fils naturel que je suis !

— Qui veut te prendre ton bien ? demanda Mireille, ouvrant les yeux à cet instant, après avoir entendu les derniers mots.

— Je te raconterai, lui répondit Pierrot.

— Tu as donc quelque chose à toi ? demanda la petite en riant.

— Pour l’instant, je n’ai rien, mais j’aurai un jour plus de cent mille francs ... beaucoup plus !... Sais-tu que j’ai retrouvé mon père ?

Mireille sursauta.

— Ton père ? Où est-il ?

— Il n’est plus de ce monde, répondit tristement Pierrot.

— Il est mort ?

Le petit garçon fit signe que oui.

— C’est-à-dire que tu ne l’as jamais vu ?

— Malheureusement, je n’ai pu qu’assister à son enterrement ... Quelles belles funérailles il a eues ! Car c’était un « Monsieur », mon père ; ce qui s’appelle un « Monsieur » !

— Et ta mère qui est-ce ?

Pierrot secoua la tête négativement.

— Je ne sais pas, Mireille. Je suis ce qu’on appelle un enfant naturel, c'est-à-dire que mon père n’a pas épousé ma mère.

— Ta mère aussi est morte ?

— Je crois bien que oui ; sinon, elle serait venue auprès de mon père quand elle aurait appris qu’il était gravement malade.

— Mais s’ils étaient fâchés ! Insista Mireille.

— Même dans ce cas ! Quand on est sur le point de mourir on oublie toutes les mesquineries de la vie ; seules comptent les choses essentielles.

— Tu dois avoir raison. Et comment s’appelait ton père ?

— Julien Delorme. C’était un monsieur très riche !

— Et il a pensé à te laisser quelque chose ?

— Je crois, répondit-il. Je te raconterai tout ce qui m’est arrivé, mais il me faudra pas mal de temps.

— Moi aussi ! Assura-t-elle.

— Oh ! C’est vrai ! Où étais-tu, toi ? Que t’est-il arrivé ? Nulle part on ne te voyait plus !

— Raconte le premier, décida la petite.

— Avant tout je veux m’en aller d’ici ? Si la mère Picquet avait l’idée de venir ... s’écria Pierrot.

Mireille tressailli.

— C’est en effet plus prudent ! Approuva-t-elle.

— Et puis, j’aimerais bien aller manger quelque chose. Tu penses j’ai passé plusieurs journées avec des raisins secs !

— Je vais aller faire quelques achats !

— Avec quel argent ?

— De l’argent ? J’en ai ! Regarde !

Elle sortait de sa poche ce qu’elle avait gagné en vendant les billets de loterie. Mais Pierrot parut soupçonneux. Il fixa Mireille de ses yeux clairs et francs. Il secoua la tête et soupira ; Mireille n’était pas capable de commettre une mauvaise action, non pas elle ...

Pierrot lui demanda pourtant :

— Qui t’a donné cet argent ?

Un sourire de triomphe illumina le visage de l’orpheline. Elle répondit avec une pointe d’orgueil :

— J’ai vendu des billets de loterie. J’achète les billets. J’achète les billets et je les revends en quelques minutes. Cela a bien marché et j’ai gagné ce que tu vois là !

— C’est très bien. Je mangerai plus tard. Raconte-moi d’abord ce qui t’est arrivé.

Mireille secoua la tête et haussa les épaules.

— Je veux bien te le raconter, mais je sais que tu ne voudras pas me croire.

— Si tu dis des bêtises, je ne te croirai pas. Enfin, raconte toujours ! Il m’est arrivé à moi, des choses tellement extraordinaires que j’attends ton récit avec impatience pour comparer. Cela ne peut être pire.

— Qu’en sais-tu ? D’ailleurs je sais en partie ce qui t’est arrivé.

Pierrot parut surpris. Il la regarda comme s’il n’avait pas bien entendu et demanda :

— Qui t’a renseignée ?

— Tu le sauras ... J’ai appris beaucoup de choses que tu ignores encore, assura la fillette, toute fière de son importance.

— Alors, parle ! Raconte-moi et ne perdons pas une minute de plus !

Enfin, Mireille se décida. Elle commença par la scène entre Valérie Labeille et la vieille sorcière et l’intervention du peintre. Pierrot secoua la tête et dit :

— C’est toi qui étais allé lui demander de l’argent ?

Mireille nia énergiquement.

— Non, non ! Il a envoyé son domestique porter de l’argent à mademoiselle Valérie sans que je lui demande ; je lui avais seulement dit qu’on allait la chasser d’ici.

— Ah ! s’écria Pierrot. Quelle générosité ! Et qu’a dit mademoiselle Valérie quand elle a su que ton intervention l’avait tirée de sa fâcheuse situation.

La petite haussa les épaules.

— Je ne sais pas. D’ailleurs, ça n’a pas réussi ... Mais écoute, c’est là que ça devient intéressant ; après être sortie de la maison du peintre, j’ai couru vers la Porte de Pantin, afin de te chercher. Mais tu ne t’y trouvais pas. Des camarades m’ont dit que tu étais parti avec un monsieur en automobile et ...

— C’est vrai ! interrompit Pierrot, les yeux brillants au rappel de son aventure.

— Laisse-moi continuer, reprit la petite. A ce moment, un homme s’est approché de moi. Cet homme, je l’avais déjà vu chez le peintre, il me dit qu’il allait me conduire dans un collège.

— Un collège ? Encore ! s’écria Pierrot qui ajouta : Comment était cette personne ?

— Un véritable « Monsieur » ! Bien vêtu élégant. D’ailleurs il s’agissait d’un marquis, puisque ...

— Le marquis d’Evreux ! Coupa encore le gamin.

— Lui-même ! Répondit Mireille. Mais ... tu le connais aussi ?

— C’est une canaille ! Un voleur ! Déclara Pierrot en s’emportant tout à coup. (Puis, il se calma et dit à Mireille) : Continue, continue !

— Ce monsieur me demanda si je voulais te voir. Tu penses bien que je n’hésitai pas longtemps pour dire oui ! C’est alors qu’il m’emmena avec son compagnon dans une maison ou il me dit d’attendre.

— Je croyais que cette maison était le collège où tu te trouvais ... Mais il s’éloigna et, bientôt, arriva une dame très belle qui m’apprit qu’il ne me serait pas possible de te voir et qui ajouta que je devais rester là, car ma mère ne tarderait pas à venir me chercher.

Pierrot ne perdait pas un mot du récit.

— Diable ! Dit-il. Et elle est venue, ta mère ?

— Attends et tu vas comprendre ! Continua la petite. Cette dame me lut une lettre de ma mère dans laquelle elle disait qu’elle allait venir ... Tu t’imagines ma joie ! Connaître ma mère, la voir, moi qui pensais ne jamais la retrouver ! Je pleurais et je riais en même temps ...

— Mais la jeune femme était sortie, arriva bientôt une domestique. Elle me posa quelques questions auxquelles je répondis ... Elle chercha alors la lettre de ma mère et la lut à haute voix ... Tout n’était que mensonges, tu comprends ? La bonne femme avait tout inventé. Tu devines quels furent mon chagrin et ma désillusion ! Il faut vraiment être très méchant pour faire une chose pareille !

Pierrot approuva de la tête.

— C’est certain ! Mais que t’est-il arrivé ensuite ?

Mireille haussa ses épaules menues.

— Si tu savais ! Murmura-t-elle. Figure-toi que j’ai essayé de m’enfuir de cette maison mais on m’en a empêché.

— Et pourquoi ? Et qu’as-tu fait alors ?

— Je leur ai demandé pourquoi ils me retenaient prisonnière ; bien sûr, on ne m’a pas répondu.

— Et que s’est-il passé d’autre ! Demanda Pierrot, impatient.

— Peu après, arriva une femme qui s’appelait Juliette.

— Encore elle ?

Ce fut au tour de Mireille d’être surprise.

— Pourquoi dis-tu « encore elle » ?

— Parce que c’est ainsi que s’appelait une femme chez qui on m’a conduit, répondit Pierrot.

La fillette comprit tout de suite qu’il s’agissait certainement de la même personne.

— Son mari s’appelait Nicolas et son beau-père Marius, n’est-ce pas ?

Pierrot ouvrit des yeux immenses.

— Diable ! s’écria-t-il stupéfait. Mais tu les connais donc, Mireille ?

— Naturellement. Et mieux que toi ! Répondit la petite toute fière. Mais attends ! Je ne fais que commencer mon histoire !

— Je t’écoute ! Dépêche-toi de tout me raconter ; je brûle d’impatience.

— Donc, Juliette est entrée dans la pièce avec le marquis. Curieuse, je me suis cachée et j’ai écouté. J’appris ainsi que le marquis avait confié un jeune garçon à Juliette afin qu’elle le garde enfermé ... Tout de suite, j’ai pensé à toi. Ensuite, ils ont parlé de je ne sais quel héritage et d’un oncle, un certain Julien.

— Mon père !

— Oh ! Il s’agissait donc de ton père, Pierrot ?

— Oui ... Mais que se passe-t-il ensuite ? Comme tout cela est étrange ! Et qu’as-tu à voir avec cette histoire ?

La petite haussa de nouveau les épaules.

— Je t’ai déjà dit que je n’en savais rien ! Répondit-elle. Juliette partie, je restai cachée dans l’espoir de trouver le moyen de m’échapper. Tard dans la soirée, je sortis de ma cachette et, s’étant approchée d’un salon, j’entendis une conversation où il était question d’un certain Pierrot. Mon cœur se mit à battre violemment et je ne pus résister plus longtemps. J’entrai et je criai : « Qu’avez-vous fait de Pierrot ? » Quelques instants plus tard, on me dit dans une voiture qui quitta Paris.

— Pour aller en pleine campagne, dans un pavillon de chasse, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et tu as trouvé là deux hommes morts ?

— Non, seulement blessés, rectifié Mireille. Le marquis et son frère dirent que des voleurs étaient venus. Ils entrèrent dans la maison mais en ressortirent comme s’ils y avaient vu le diable.

Le gamin se mit à réfléchir, le front soucieux.

— Mais pourquoi t’ont-il menée là, toi aussi ? Serais-tu un autre enfant de mon père ?

— Ta sœur, alors ? s’écria la petite, toute joyeuse.

— C’est possible !

— Ce serait magnifique ! Déclara Mireille, folle de joie.

Et elle se jeta dans ses bras. Pendant quelques instants, les enfants eurent l’impression d’être vraiment frère et sœur. Ils se calmèrent enfin et réfléchirent.

— Mais je ne pense pas que ce soit pour cela, reprit la fillette.

— Pourquoi, alors ? demanda Pierrot.

— Sans doute, parce que j’avais entendu leur conversation. Pour m’empêcher d’être trop bavarde !

— Oui, c’est possible ! Ce sont des gens tellement méchants !

Mireille continua son récit ; elle mit Pierrot au courant de sa fugue, de sa rencontre avec le chien, de la façon dont elle s’était débarrassée de Juliette, toutes choses que nos lecteurs savent déjà. Et ce fut enfin au tour de Pierrot de parler. Il raconta, fort bien d’ailleurs, sa dramatique histoire.

En l’écoutant, Mireille ne pouvait retenir ses larmes. Elle était très sensible et pleurait chaque fois qu’elle entendait raconter quelque chose de pénible. Quand Pierrot en arriva aux funérailles de Julien Delorme la petite pleura encore plus. Elle n’aurait pu verser davantage de larmes s’il s’était agi de son propre père !

Le récit de leurs malheurs réciproques terminé, Mireille demanda :

— Maintenant, qu’allons-nous faire ?

— Je ferai tout pour que cet héritage me soit rendu et pour confondre ceux qui m’en ont frustré !

— Je crois que le mieux est de suivre les conseils de Monsieur le curé et du monsieur près duquel il t’a conduit, observa la petite avec beaucoup de sagesse.

Mais Pierrot secoua la tête.

— Je ne sais pas ... Je n’ai pas confiance en cet homme !

— Mais de toute façon, tu ne me quitteras plus, n’est-ce pas ? demanda-t-elle prise d’une véritable panique.

— Non, sois tranquille, répondit le gamin, un sourire rassurant aux lèvres.

— Même si tu deviens aussi riche qu’un roi ?

— Encore moins ! Il est inutile de me poser une telle question. Si j’ai quelque chose ce sera aussi bien à toi qu’à moi ! Et si j’ai une voiture, elle sera à toi aussi !

— Ce sera magnifique ! S’écria la pauvre orpheline en battant des mains. Quelle tête ils feront tous, quand nous passerons dans les rues en voiture !

— Tout le monde en profitera, promit Pierrot, solennellement. (Puis il sauta du lit en s’écriant) : Mais que faisons-nous ici à perdre notre temps ? Il y a du travail ! Va t’habiller ! Ensuite, tu m’accompagneras jusqu’à la maison où on t’a emmenée.

A ces mots, Mireille prit peur.

— Que veux-tu faire Pierrot ? demanda-t-elle anxieuse. Ils vont te reprendre !

— Me reprendre ? Protesta le gamin. Qu’ils essayent, tu veyras !

— La première chose que nous devons faire, c’est d’aller voir monsieur Robert, proposa Mireille.

Pierrot la regarda, surpris.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est très bon et qu’il nous donnera des conseils utiles.

— Avant je voudrais aller voir Monsieur le curé !

Mais la petite ne se laissa pas convaincre.

— Non, non, je t’assure qu’il faut d’abord aller voir monsieur Robert ! Affirma-t-elle.

— Non, c’est impossible ! Réfléchis ; je me suis confié à Monsieur le curé ; il faut que je sache ce qu’il pense de tout cela !

— Tu as peut-être raison. Allons donc chez lui, céda-t-elle enfin persuadée.

— Commençons par aller manger quelque chose.

Ils s’habillèrent et sortirent tout joyeux. Ils étaient ensemble, ils n’avaient plus rien à craindre ... Pour eux, rien ne valait le plaisir d’être réunis ...

( A SUIVRE LE 25 OCTOBRE )

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